LETTRE DE J.-J. ROUSSEAU
bois si ma santé me le permettait, plutôt que parmi mes condloyen», pour lesquels vous connaissez ma tendresse? Loin de rien dire de semblable dans mon ouvrage , vous y avez dû voir des raisons très-fortes de ne point choisir ce genre de vie. Je sens trop en mon particulier combien peu je puis me passer de vivre avec des hommes aussi corrompus que moi ; et le sage même , s'il en est , n'ira pas aujourd'hui chercher le bonheur au fond d'un désert. Il faut fixer, quand on le peut, son séjour dans sa patrie, pour l'aimer et la servir. Heureux celui qui , privé de cet avantage, peut au moins vivre au sein de l'amitié , dans la patrie commune du genre humain , dans cet asile immense ouvert à tous les hommes , où se plaisent également l'austère sagesse et la jeunesse folâtre ; où régnent l'humanité, l'hospitalité, la douceur, et tous les charmes d'une société facile ; où le pauvre trouve encore des amis , la vertu des exemples qui l'animent , et la raison des guides qui l'éclairent I C'est sur ce grand théâtre de la fortune , du vice , et quelquefois des vertus , qu'on peut observer avec fruit le spectacle de la vie : mais c'est dans son pays que chacun devrait en paix achever la sienne.
Je finis, monsieur, en répondant à vos trois dernières questions. Je n'abuserai pas du temps que vous me donnez pour y réfléchir ; c'est un soin que j'avais pris d'avance.
Un homme, ou tout autre être sensible, qui n'aurait jamais connu la douleiir , aurait-il de la pitié, et serait-il ému à la vue d'un enfant qu'on égorgerait ? Je réponds que non.
Pourquoi la populace, à qui M. Rousseau accorde une si grande dose de pitié, se repait-elle avec tant d'avidité du spectacle d'un malheureux expirant sur la roue? Var la. même raison que vous allez pleurer au théâtre , et voir Séide égorger son père , ou Thyeste boire le sang de son fils. La pitié est un sentiment si délicieux, qu'il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'éprouver. D'ailleurs , chacun a une curiosité secrète d'étudier les mouvements de la nature aux approches de ce moment redoutable que nul ne peut éviter. Ajoutez à cela le plaisir d'être pendant deux mois l'orateur du quartier, et de raconter pathétiquement aux voisins la belle mort du dernier roué. '
L'affection que les femelles des animaux témoignent pour leurs petits a-t-elle ces petits pour objet , ou la mére? D'abord la mère
A M. PHILOPOLIS.
pour son besoin, puis les petits par habitude. Je Pavais dit dans le discours. Si par hasard c*ètaït celle-ci , le bien-être des petits n'en serait que plus assuré. Je le croirais ainsi. Cependant celle maxime demande moins à être étendue que resserrée ; car , dès que ïes poussins sont éclos, on ne voit pas que la poule ait aucun besoin d'eux , et sa tendresse maternelle ne le cède pourtant à nulle autre.
Voilà , monsieur , mes réponses. Remarquez au reste que , dans cette affaire comme dans celle du premier discours, je suis toujours le monstre qui soutiens que l'homme est naturellement bon , et que mes adversaires sont toujours les honnêtes gens qui, à l'édification publique , s'efforcent de prouver que la nature n'a fait que des scélérats.
Je suis, autant qu'on peut l'être de quelqu'un qu'on ne connaît point , monsieur , etc.
DU CONTRAT SOCIAL
ou