LIVRE m, CHAPITHE VI
l'est beaucoup plus qu'il soit bien gouverné par un seul homme; et chacun sait ce qu'il arrive quand le roi se donne des substituts.
Un défaut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le gouvernement monarchique au-dessous du républicain , est que dans celui-ci la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables , qui les remplissent avec honneur ; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons , de petits fripons , de petits intrigants , à qui les petits talents , qui font dans les cours parvenir aux grandes places , ne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince ; et un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère qu'un sot à la léted'un gouvernement républicain. Aussi , quand par quelque heureux hasard un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs , on est tout surpris des ressources qu'il trouve , et cela fait époque dans un pays*.
Pour qu'un État monarchique pût être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou son étendue fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus aisé de conquérir que de régir. Avec un levier suffisant , d'un doigt on peut ébranler le monde ; mais pour le soutenir il faut les épaules d'Hercule. Pour peu qu'un État soit grand, le prince est presque toujours trop petit. Quand, au contraire, il arrive que l'État est trop petit pour son chef, ce qui est très-rare , il est encore mal gouverné , parce que le chef, suivant toujours la grandeur de ses vues, oublie les intérêts des peuples, et ne les rend pas moins malheureux par l'abus des talents qu'il a de trop , qu'un chef borné par le défaut de ceux qui lui manquent . Il faudrait , pour ainsi dire , qu'un royaume s'étendît ou se resserrât à chaque règne , selon la portée du prince ; au lieu que les talents d'un sénat ayant des mesures plus fixes, l'État peut avoir
Histoire de Florence, démontre que ce profpnd politique n'a eu jusqu'ici que des lecteurs superficiels ou corrompus. La cour de Rome a sévèrement défendu son livre ; je le crois bien, c'est elle qu'il dépeint le plus clairement.
* C'est M. le duc de Choiseul que Rousseau désigne. (Voy. les Confessions , p. 324, éiL Didot. Chefs-d'œuvre de la littérature française.)
DU CONTBÀT SOCIAL.
des bornes constantes , et l'administration n'aller pas moins bien.
Le plus sensible inconvénient du gouvernement d'un seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mort , il en faut un autre ; les élections laissent des intervalles dangereux ; elles sont orageuses ; et à moins que les citoyens ne soient d'un désintéressement, d'une intégrité que ce gouvernement ne comporte guère, la brigue et la corruption s'en mêlent. Il est difficile que celui à qui l'État s'est vendu ne le vende pas à son tour, et ne se dédommage pas sur les faibles de l'argent que les puissants lui ont extorqué. Tôt ou tard tout devient vénal sous une pareille administration ; et la paix , dont on jouit alors sous les rois , est pire que le désordre des interrègnes.
Qu'a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les couron* nés héréditaires dans certaines familles; et Ton a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute à la mort des rois ; c'està-dire que , substituant l'inconvénient des régences à celui des élections , on a préféré une apparente tranquillité à une administration sage, et qu'on a mieux aimé risquer d'avoir pour chefs des enfants, des monstres , des imbéciles , que d'avoir à disputer sur le choix des bons rois. On n'a pas considéré qu'en s'ex posant ainsi aux risques de l'alternative , on met presque toutes les chances contre soi. C'était un mot très-sensé que celui du jeune Denys, à qui son père, en lui reprochant une action honteuse, disait : T'en ai- je donné l'exemple? Ah! répondit le fils, votre père n'était pas roi *.
Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. On prend beaucoup de peine, à ce qu'on dit, pour enseigner aux jeunes princes l'art de régner : il ne paraît pas que cette éducation leur profile. On ferait mieux de commencer par leur enseigner l'art d'obéir. Les plus grands rois qu'ait célébrés l'histoire n'ont point été élevés pour régner ; c'est i;ne science qu'on ne possède jamais moins qu'après l'avoir trop apprise, et qu'on acquiert mieux en obéissant qu'en commandant. Nam utilissimus idem ac hrevissimns bonarum malarumquc re-
' Plutarque , Dicts notables des toys et grands capitaines, § 22.