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LIVRE IV, CHAPITRE IV

dans une tribu , il s'en fallait de beaucoup que chacun ne le fût dans une curie.

Servius fit encore une troisième division , qui n'avait aucun rapport aux deux précédentes , et devint, par ses effets , la plus im portante de toutes. Il distribua tout le peuple romain en six classes, qu'il ne distingua ni par le lieu ni par les hommes, mais par les biens ; en sorte que les premières classes étaient remphes par les riches ; les dernières par les pauvres , et les moyennes par ceux qui jouissaient d'une fortune médiocre. Ces six classes étaient subdivisées en cent quatre-vingt-treize autres corps appelés centuries ; et ces corps étaient tellement distribués, que la première classe en comprenait seule plus de la moitié , et la dernière n'en formait qu'un seul. Il se trouva ainsi que la classe U moins nombreuse en hommes l'était le plus en centuries, et que la dernière classe entière n'était comptée que pour une subdivision, bien qu'elle contînt seule plus de la moitié des habitants de Rome.

Afin que le peuple pénétrât moins les conséquences de cette dernière forme , Servius affecta de lui donner un air militaire : il inséra dans la seconde classe deux centuries d'armuriers , et deux d'instruments de guerre dans la quatrième : dans chaque classe , excepté la dernière , il distingua les jeunes et les vieux , c'est-à-dire ceux qui étaient obligés de porter les armes, et ceux que leur âge en exemptait par les lois ; distinction qui , plus que celle des biens , produisit la nécessité de recommencer souvent le cens ou dénombrement : enfin il voulut que l'assemblée se tint au champ de Mars , et que tous ceux qui étaient en âge de servir y vinssent avec leurs armes.

La raison pour laquelle il ne suivit pas dans la dernière classe cette même division des jeunes et des vieux, c'est qu'on n'accordait point à la populace , dont elle était composée , l'honneur de porter les armes pour la patrie ; il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les défendre : et , de ces innombrables troupes de gueux dont brillent aujourd'hui les armées des rois, il n'y en a pas un peut-être qui n'eût été chassé avec dédain d'une cohorte romaine , quand les soldats étaient les défenseurs de la liberté.

On distingua pourtant encore, dans la dernière classe, les prolétaires de ceux qu'on appelait capite censi. Les premiers , non tout à fait réduits à rien , donnaient au moins des citoyens

à l'État , quelquefois même des soldats dans les besoins pressants- Tour ceux qui n'avaient rien du tout , et qu'on ne pouvait dénombrer que par leurs têtes, ils étaient tout à fait regardés comme nuls, et Marius fut le premier qui daigna les enrôler.

Sans décider ici si ce troisième dénombrement était bon ou mauvais en lui-même , je crois pouvoir affirmer qu'il n'y avait que les mœurs simples des premiers Romains , leur désintéressement , leur goût pour l'agriculture , leur mépris pour le commerce et pour l'ardeur du gain , qui pussent le rendre praticable. Où est le peuple moderne chez lequel la dévorante avidité , l'esprit inquiet , l'intrigue , les déplacements continuels , les perpétuelles révolutions des fortunes , pussent laisser durer vingt ans un pareil établissement sans bouleverser tout l'État? Il faut même bien remarquer que les mœurs et la censure , plus fortes que celte institution, en corrigèrent le vice à Rome, et que tel riche se vit relégué dans la classe des pauvres pour avoir trop étalé sa richesse.

De tout ceci l'on peut comprendre aisément pourquoi il n'est presque jamais fait mention que de cinq classes, quoiqu'il y en eût réellement iix. La sixième , ne fournissant ni soldats à l'armée , ni votants au champ de Mars^ , et n'étant presque d'aucun usage dans la république , était rarement comptée pour quelque chose.

Telles furent les différentes divisions du peuple romain. Voyons à présent l'effet qu'elles produisaient dans les assemblées. Ces assemblées , légitimement convoquées , s'appelaient comices : elles se tenaient ordinairement dans la place de Rome ou au champ de Mars , et se distinguaient en comices par curies , comices par centuries , et comices par tribus, selon celle de ces trois formes sur laquelle elles étaient ordonnées. Les comices par curies étaient de l'institution de Romulus ; ceux par centuries , de Servius ; ceux par tribus, des tribuns du peuple. Aucune loi ne recevait la sanction , aucun magistrat n'était élu , que dans les comices; et comme il n'y avait aucun citoyen qui ne fût inscrit dans une cu-

' Je dis au champ de Mars, parce que c'était là que s'assemblaient les comices par centuries : dans les deux autres formes le peuple s'assera-blait au Jomm ou ailleurs , et alors les capile censi avaient autant d'influence et d'autorité que les premiers citoyens.

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