LIVRE IV, CHAPITRE VIII
Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois de l'État qui la prescrivait, il n'y avait point d'autre manière de convertir un peuple que de l'asservir, ni d'autres missionnaires que les conquérants ; et l'obligation de changer de culte étant la loi des vaincus , il fallait commencer par vaincre avant d'en parler. Loin que les hommes combattissent pour les dieux , c'était , comme dans Homère , les dieux qui combattaient pour les hommes ; chacun demandait au sien la victoire, et la payait par de nouveaux autels. Les Romains, avant de prendre une place , sommaient ses dieux de l'abandonner ; et quand ils laissaient aux Tarentins leurs dieux irrités, c'est qu'ils regardaient alors ces dieux comme soumis aux leurs et forcés de leur faire hommage. lis laissaient aux vaincus leurs dieux comme ils leur laissaient leurs lois. Une couronne au Jupiter du Capitole était souvent le seul tribut qu'ils imposaient.
Enfin les Romains ayant étendu avec leur empire leur culte et leurs dieux, et ayant souvent eux-mêmes adopté ceux des vaincus, en accordant aux uns et aux autres le droit de cité , les peuples de ce vaste empire se trouvèrent insensiblement avoir des multitudes de dieux et de cultes, à peu près les mêmes partout : et voilà comment le paganisme ne fut enfin dans le monde connu qu'une seule et même religion.
Ce fut dans ces circonstances que Jésus vint établir sur la terre un royaume spirituel : ce qui , séparant le système théologique du système politique , fit que l'État cessa d'être un , et causa les divisions intestines qui n'ont jamais cessé d'agiter les peuples chrétiens. Or cette idée nouvelle d'un royaume de l'autre monde n'ayant pu jamais entrer dans la tête des païens , ils regardèrent toujours les chrétiens comme de vrais rebelles?, qui, sous une hypocrite soumission , ne cherchaient que le moment de se rendre indépendants et maîtres, et d'usurper adroitement l'autorité qu'ils feignaient de respecter dans leur faiblesse. Telle fut la cause des persécutions.
Ce que les païens avaient craint est arrivé. Alors tout a changé de face; les humbles chrétiens ont changé de langage, et bientôt
sacrée , n'était point une guerre de religion. Elle avait pour objet de punir des sacrilèges, et non de soumettre des mécréants.
DU CONTRAT SOCIAL
on a vu ce prétendu royaume de l'autre monde devenir, sous uo chef visible , le plus violent despotisme dans celui-ci.
Cependant , comme il y a toujours eu un prince et des lois civiles , il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les États chrétiens; et Ton n'a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d'obéir.
Plusieurs peuples cependant , même dans l'Europe ou à son voisinage, ont voulu conserver ou rétablir l'ancien système , mais sans succès ; l'esprit du christianisme a tout gagné. Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du souverain , et sans liaison nécessaire avec le corps de l'État. Mahomet eut des vues très-saines ; il lia bien son système politique; et, tant que la forme de son gouvernement subsista sous les cahfes ses successeurs, ce gouvernement fut exactement un, et bon en cela. Mais les Arabes , devenus florissants, lettrés, polis , mous et lâches , furent subjugués par des barbares : alors la division entre les deux puissances recommença. Quoiqu'elle soit moins apparente chez les mahométans que chez les chrétiens , elle y est pourtant , surtout dans la secte d'Ali ; et il y a des États, tels que la Perse, où elle ne cesse de se faire sentir.
Parmi nous, les rois d'Angleterre se sont établis chefs de l'Église ; autant en ont fait les czars : mais , par ce titre , ils s'en sont moins rendus les maîtres que les ministres ; ils ont moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir : ils n'y sont pas législateurs , ils n'y sont que princes. Partout où le clergé fait un corps il est maître et législateur dans sa partie. Il y a donc deux puissances , deux souverains , en Angleterre et en Russie , tout comme ailleurs.
De tous les auteurs chrétiens , le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remède , qui ait osé proposer de réunir
« Il faut bien remarquer que ce ne sont pas tant des assemblées formelles, comme celles de France, qui lient le clergé en un corps, que la communion des Églises. La communion et l'excommunicalion sont le pacte social du clergé, pacte avec lequel il sera toujours le maître des peuples et des rois. Tous les prêtres qui communiquent ensemble sont citoyens , fussent-ils des deux bouts du monde. Cette invention est un chef-d'œuvre en politique. Il n'y avait rien de semblable parmi les prêtres païens ; aussi n'ont-ils jamais fait un corps de clergé.