LIVRE IV, CHAPITRE VIII
les deux têtes de Taigle, et de tout ramener à l'unité politique» sans laquelle jamais État ni gouvernement ne sera bien constitué. Mais il a dû voir que l'esprit dominateur du christianisme était incompatible avec son système, et que l'intérêt du prêtre serail toujours plus fort que celui de l'État. Ce n'est pas tant ce qu'il v a d'horrible et de faux dans sa politique, que ce qu'il y a de just(» et de vrai, qui l'a rendue odieuse
Je crois qu'en développant sous ce point de vue les faits hislu riques,on réfuterait aisément les sentiments opposés de Bayle et de Warburton , dont l'un prétend que nulle religion n'est utile au corps politique, et dont l'autre soutient, au contraire, que le christianisme en est le plus ferme appui. On prouverait au premier que jamais État ne fut fondé que la religion ne lui servît de base ; et au second , que la loi chrétienne est au fond plus nuisible qu'utile à la forte constitution de l'État. Pour achever de me faire entendre , il ne faut que donner un peu plus de précision aux idées trop vagues de religion relatives à mon sujet.
La religion , considérée par rapport à la société, qui est ou générale ou particulière , peut aussi se diviser en deux espèces : savoir, la religion de l'homme , et celle du citoyen. La première , sans temples, sans autels, sans rites , bornée au culte purement intérieur du Dieu suprême et aux devoirs éternels de la morale , est la pure et simple religion de l'Évangile, le vrai théisme, et ce qu'on peut appeler le droit divin naturel. L'autre , inscrite dans un seul pays , lui donne ses dieux , ses patrons propres et tutélaires. Elle a ses dogmes , ses rites , son culte extérieur prescrit par des lois : hors la seule nation qui la suit, tout est pour elle infidèle , étranger , barbare ; elle n'étend les devoirs et les droits de l'homme qu'aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les religions des premiers peuples , auxquelles on peut donner le nom de droit divin civil ou positif.
Il y a une troisième sorte de religion, plus bizarre, qui, donnant aux hommes deux législations , deux chefs , deux patries , les soumet à des devoirs contradictoires, et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens. Telle est la religion des Lamas ,
ï Voyez, entre autres, dans une letlre de Grotius à son frère, du H avril 1645, ce que ce savant homme approuve et ce qu'il blâme dan'^ le livre de Cive. Il est vrai que, porté à Tindulgence , il paraît pardonner à l'auteur le bien en faveur du mal ; mais tout le monde n'est pas si clément.
DU C01NTRA.T SOCIAL.
telle est celle des Japonais, tel est le christianisme romain. On peut appeler celle-ci la religion du prêtre. 11 en résulte une sorte de droit mixte et insociable, qui n'a point de nom.
A considérer politiquement ces trois sortes de religions , elles ont toutes leurs défauts. La troisième est si évidemment mauvaise, que c'est perdre le temps de s'amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l'unité sociale ne vaut rien ; toutes les institutions qui mettent l'homme en contradiction avec lui-même ne valent rien.
La seconde est bonne en ce qu'elle réunit le culte divin et l'amour des lois , et que , faisant de la patrie l'objet de l'adoration des ci* toyens, elle leur apprend que servir l'État , c'est en servir le dieu tutélaire. C'est une espèce de théocratie , dans laquelle on ne doit point avoir d'autre pontife que le prince, ni d'autres prêtres que les magistrats. Alors mourir pour son pays, c'est aller au martyre ; violer les lois, c'est être impie ; et soumettre un coupable à l'exécration publique, c'est le dévouer au courroux des dieux : Sacer esto.
Mais elle est mauvaise en ce qu'étant fondée sur Terreur et sur le mensonge, elle trompe les hommes, les rend crédules, superstitieux , et noie le vrai culte de la Divinité dans un vain cérémonial. Elle est mauvaise encore quand, devenant exclusive et tyrannique, elle rend un peuple sanguinaire et intolérant; en sorte qu'il ne respire que meurtre et massacre , et croit faire une action sainte en tuant quiconque n'admet pas ses dieux. Gela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autres , trèsnuisible à sa propre sûreté.
Reste donc la religion de l'homme ou le christianisme, non pas celui d'aujourd'hui , mais celui de l'Évangile , qui en est tout à fait différent. Par cette religion sainte , sublime , véritable , les hommes , enfants du même Dieu , se reconnaissent tous pour frères , et la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort.
Mais cette religion, n'ayant nulle relation particulière avec le corps politique, laisse aux lois la seule force qu'elles tirent d'elles-mêmes, sans leur en ajouter aucune autre; et par là un des grands liens de la société particulière reste sans effet. Bien plus , loin d'attacher les cœurs des citoyens à l'État , elle les en détache comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire à l'esprit social»