‹ Petits contes de FranceChapitre 18 sur 69 · LES BŒUFS D'ALSACE · texte numérisé non relu

LES BŒUFS D'ALSACE

C'est le soir. Je suis devant la porte d'une ferme alsacienne au pied des Vosges. Je cause avec le fermier. Un chariot traîné par des bœufs passe. Mon hôte les regarde ; il ne dit rien. Après quel- 15 ques minutes de silence, il me dit :

— Moi, monsieur, je n'étais pas avec l'armée en '70 ; j'étais malade au commencement de la guerre. Mais j'ai servi la France aussi. Comment?

Ecoutez ! 90

Les Prussiens occupaient le pays. Ils passaient par notre village pour aller écraser la France. Un matin, je donnais à manger à mes bœufs.

Un sous-offider d'artillerie entre dans ma ferme :

— Paysan, donnez vos bœufs !

— Pourquoi?

— Pas de questions ! Vite ! Le capitaine attend. 5 Ils dirigeaient des canons sur Paris. Ils voulaient mes bœufs pour tirer ces canons. Moi, aider à combattre la France? Ah, monsieur, jamais!

J'ai une idée. J'entre dans l'étable. Je conduis mes bœufs. Je vois un canon au milieu de la xo route.

L'ofBcier me dit :

— Attelez vos bœufs !

Je le fais.

— Maintenant, tirez ce canon !

15 Je siffle; mes bœufs ne bougent pas. Je les pique; ils ne bougent pas. L'officier prussien et les soldats frappent mes pauvres bœufs avec leurs baïonnettes. Ils ne bougent pas.

— Pourquoi ne tirent-ils pas? me demanda 20 l'officier. Vous le savez !

Il menace de me fusiller. Mais il n'obtient rien, ni de mes bœufs, ni de moi.

Void ce que j'avais fait ; j'avais changé la position de mes bœufs ; j'avais mis à droite celui qui as était toujours à gauche, et à gauche celui qui était toujours à droite ; c'est pour cela qu'ils ne voulaient pas tirer.

La Fée 21

Et c'iest^lnsi que les bœufs d'Alsace ont refusé de passer les Vosges avec les canons de la Prusse.

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