‹ Petits contes de FranceChapitre 24 sur 69 · LE SERGENT PIDOUX · texte numérisé non relu

LE SERGENT PIDOUX

H s'appelait Pidoux, mais dans sa compagnie, a était plus connu sous le nom de Quincaillier. Pourquoi Quincaillier? Pour quelle raison lui avait-on donné ce nom bizarre ?

Pidoux avait été enfant de troupe. Sa famille s était le régiment; son métier était la guerre. Une collection de ferblanterie décorait le côté gauche de sa timique. Voilà pourquoi on lui avait donné le nom de Quincaillier.

Toute cette ferblanterie représentait ime série 10 de batailles dans lesquelles notre héros avait joué un grand rôle. Oui, il avait vu plus d'une bataille ! Mais il était encore là. Quelle belle mine il avait dans une revue avec sa grosse moustache grisonnante et sa rangée de médailles ! is

Un soldat aurait été fier d'une seule de ces médailles. Pidoux en avait sept ou huit. Il avait la médaille de Crimée, et celle d'Italie ; puis celle du Mexique. . . . La médaille militaire avait aussi sa place dans la collection. Et enfin, la vrai 20 décoration, l'étoile des braves, la Croix de la Légion d'honneur!

Quincaillier affectait de ne pas voir ses belles décorations. Maïs, par moments, il jetait un regard tendre à cette chère Légion d'honneur. 25

Cependant, ce jour-là, îl ne la regardait pas avec orgueil, le pauvre sergent Pidoux !

C'était le jour — jour affreux — où Tannée de Sedan, captive, trahie, allait se rendre aux Alle- 5 mands. Il ne pouvait pas le croire.

" Est-ce possible ? " disait-il. " Nous allons sortir

de Sedan, tous, résignés, tête basse, comme un

troupeau de moutons gardés par des chiens . . .

tandis que derrière nous notre chère patrie jette

10 son dernier cri: Au secours!''

Non! il ne voulait, ne pouvait pas le croire.

Et même au moment de partir, quand on lui dit

que la compagnie était sur la grande place, il

resta inerte et insensible. ^^ Tuez-moi," dit-il,

15*^ mais je ne marcherai pas!"

/ Pourtant, quand il vit défiler la colonne, il prit

machinalement sa place. Morne, Toeil fixe, comme

un homme hébété, il marcha devant lui. Soudain

la marche devint plus lente. Alors, comme ses

ao camarades tournaient la tête, le sergent regarda

aussi et voici ce qu'il vit :

L'armée était maintenant hors de la ville. Elle

arrivait à un endroit où la route était coupée par

une autre. Là, une troupe à cheval, immobile et

2sfière, regardait passer l'armée française. Une

troupe? Oui! Une troupe d'officiers prussiens

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avec leur général. Les soldats baissaient les yeux pour cacher leur sourde colère. Que venaient-ils faire, ces vainqueurs? Voir passer les vaincus comme un troupeau de bêtes captives ?

Le sergent Pidoux n'avait pas baissé les yeux. 5 Il regardait fixement le groupe arrogant de .superbes cavaliers. La colère avait empourpré ses joues ; ses yeux jetaient des éclairs.

Comme il passait devant les vainqueurs, il s'arrêta et ne fit qu'un geste. ... Il arracha de 10 sa tunique croix et médailles et envoya tout, Crimée, Italie, Mexique et Légion d'honneur à la figure du général prussien.

La rage Pavait empêché de viser juste, et les décorations tombèrent à terre. Quatre hommes is saisirent le sergent. La colère mêlée de honte lui donna une force de tigre. Il se dégagea, et resta seul, haletant, et regardant fièrement le général prussien. Personne ne bougea.

Qu'allait-il faire? Outragé, mais vaincu par 20 l'héroïsme de l'outrage, le général ne dit rien. Il donna l'ordre de ramasser les médailles et de les rendre au vieux soldat. Mais le sergent Pidoux secoua la tête.

"Non," dit-il d'une voix étranglée, "gardez-les !" as

On lâcha le sergent et on donna les médailles à un de ses camarades.

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Ceux mois plus tard, Pidoux n'avait pas encore ses médailles ; il refusait toujours de les reprendre. Pourtant un soir, il alla trouver le camarade qui les avait et lui dit tout bas :

"Dis donc, rends-les-moi tout de même!" s

^ Le lendemain, Pidoux manquait à Tappel. Il avait disparu pendant la nuit.

Quelques jours avant Tarmistice, le soir du dernier combat que Tannée de Faidherbe livra dans le Nord, on trouva le sergent Pidoux parmi 10 les morts.

Il avait toutes ses médailles sur la poitrine.

Seule, la Croix de la Légion d'honneur manquait. Une balle prussienne avait cloué l'étoile des braves au cœur du pauvre Pidoux. is

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