LES DEUX PÊCHES
Je rencontrai im jour au banquet des anciens élèves d'un lycée de province, mon vieil ami Vital 20 Herbelot.
— Que fais-tu maintenant? lui demandai- je.
N'es-tu plus dans l'administration?
Les Deux Pêcbes 43
— Non, mon vieux, répondît-U, je suis simplement .fermier.
— Fermier ! Toi ! Comment cela?
— Mon cher, répondit-il en riant, les grands eflfets sont souvent produits par les causes les plus s insignifiantes. . . . J'ai donné ma démission pour deux pêches.
— Deux pêches?
— Ni plus ni moins. Mais, prenons le café maintenant. Après, si tu veux, tu m'accompa-io gneras jusqu'à Chanteraine et je te raconterai cela.
Après le café, nous quittâmes la salle du banquet pour aller à Chanteraine et mon ami Vital commença son rédt : is
Tu sais, me dit-il, que mon père, vieil employé, avait choisi pour moi une carrière dans Tadministration. J'étais im garçon laborieux. Mon directeur me donna une position dans son bureau. On parlait déjà de moi comme d'im futur employé 20 supérieur. A l'âge de vingt-cinq ans, j'épousai ime jeune fille très jolie, très bonne et très aimante, — mais sans fortune. C'était un tort grave aux yeux du monde d'employés dans lequel je vivais. as
Mon directeur était riche. Il recevait souvent.
Il donnait de magnifiques dîners et, de temps en temps, invitait à une danse les familles des fonc^ tîonnaires et des notables de la ville.
Un jour, mon chef annonça un grand bal. Ma s femme était malade, et moi, je n'osai pas refuser son invitation. Je me prépare; je mets mon habit; ma femme me fait beaucoup de recommandations en arrangeant ma cravate.
— Ce sera très beau ! me dit-elle. N'oublie pas lo de bien regarder, pour me raconter tout en détail :
les noms des dames qui seront à la soirée, leurs ' toilettes et le menu du souper, car il y aura un souper. Il paraît qu'il y aura un tas de bonnes choses; on parle de pêches qui ont coûté trois is francs pièce. ... Oh! ces pêches! Sais-tu? Si tu étais gentil, tu m'en rapporterais une.
J'essaie de lui montrer que la chose n'est pas pratique. Je lui dis combien il est difficile à un monsieur en habit de cacher un de ces fruits dans sa 20 poche. Elle insiste. Je murmure une promesse vague et je pars vivement. Au moment où je ferme la porte, elle me crie encore :
— Tu me le promets?
Un très beau bal : des fleurs partout, des toilettes 25 fraîches, un orchestre excellent. Le préfet, le président du tribunal, les officiers de la garnison, tout
Les Deux Pêches 45
le monde était là. Mon directeur n'avait rien épargné pour donner de l'éclat à cette fête. A minuit, on servit le souper, et, par couples, les danseurs passèrent dans la salle à manger.
J'y entrai. Au milieu de la table, j'aperçus les s fameuses pêches. Elles étaient magnifiques!
Elles excitaient l'admiration générale ; plus je les contemplais, plus mon désir prenait la forme d'une idée fixe. Enfin, je résolus d'en prendre une ou deux. Mais comment ? Les domestiques faisaient 10 bonne garde autour de ces rares et coûteuses pêches. Mon directeur offrit lui-même ses pêches à quelques amis. Et quand im prélude de l'orchestre appela les danseurs dans le salon, il y avait, encore une demi-douzaine de ces beaux fruits. 15
Je suivis la foule, mais je rentrai sous prétexte de reprendre mon chapeau de soie que j'avais laissé dans un coin. J'étais seul près de la table. Il n'y avait pas ime minute à perdre. Je regardai à droite et à gauche. Personne! Je pris deux 20 pêches et les mis dans mon chapeau. Puis, très calme en apparence, très digne, mais avec un affreux battement de cœur ... je quittai la salle à manger en tenant soigneusement mon chapeau contre ma poitrine. 25
Mon projet était de traverser doucement le salon, de sortir, et de rapporter victorieusement
à la maison les deux pêches cachées dans mon chapeau.
La chose n'était pas facile. Les couples valsaient. Pour sortir il y avait le salon à traverser, s J'arrivai près de la porte de l'antichambre au moment où l'on organisait une nouvelle figure : la danseuse est placée au centre d'un cercle de danseurs; elle tient un chapeau à la main et le met sur la tête du jeune homme avec qui elle désire lo valser.
Tout à coup, la fille de mon directeur, qui était dans le cercle, demanda un chapeau.
— Un chapeau ! Qui a un chapeau ?
En même temps, elle m'aperçut tenant mon is chapeau contre ma poitrine:
— Ah ! me dit-elle, vous arrivez à point, mon-* sieur Herbelot ! . . . Vite, votre chapeau !
Elle prit mon chapeau brusquement. Les pêches roulèrent par terre. Tout le monde sourit. 20 La jeune fille réprima un éclat de rire, puis me rendant mon chapeau :
— Monsieur Herbelot, me dit-elle, d'une voix ironique, ramassez donc vos pêches !
Pâle, hagard, je sortis, écrasé de confusion. Le is lendemain, l'histoire courait la ville. Quand j'entrai dans mon bureau, mes camarades m'accueillirent par ce cri: '^Herbelot, ramassez vos
Les Deux Pêches
pêches!" Dans la rue j'entendais souvent derrière moi une voix murmurer: ^X'est le monsieur aux pêches!" Huit jours après, je donnai ma démission.
Maintenant, me dît Vital Herbelot, je suis heureux. Je suis fermier. Je cultive les pêches parce que je leur dois mon bonheur.
HANSLI LE BOSSU
C'était en 1830, dans im village d'Alsace, non s loin de la frontière lorraine.
Là, demeurait im pauvre bossu, nonmié Hansli. Hansli était joueur de violon. Le dimanche, il jouait pour les filles et pour les garçons qui dansaient sur la grande place ; et il trouvait toujours 10 sur son violon les plus jolis airs.
Or, Hansli, le garçon le plus pauvre et le plus difforme de la contrée, aimait la plus belle et la plus riche des jeimes filles du pays : la jolie Suzel, la fille du bourgmestre Hauser.
15 Hansli ne parlait à personne • de cet amour. Seulement, le soir, quand le village était endormi, il restait de longues heures sous la fenêtre de Suzel. Il exprimait sur son violon la passion que sa bouche n'osait avouer. Elle emplissait tout 20 son cœur et toute sa pensée. Elle était l'inspiration de ses airs remplis de tendresse, d'amour et de mélancolie. ....
Quand la récolte du houblon est terminée, il y a grande fête dans les villages d'Alsace.
Hansli le Bossu 49
Ce jour-là, c'était la "Fête du Houblon." Toute la jeunesse des environs était venue au village pour la fête. On avait organisé un concours de danses pour choisir, parmi les plus alertes et les plus gracieuses, la reine de las fête.
Beaucoup de filles dansèrent ; Suzel dansa à son tour. Hansli joua la valse qu'il avait composée pour elle. La valse était si jolie et le pauvre bossu joua avec tant d'âme que la belle Suzel fut 10 choisie reine de la fête.
Alors, fou de joie, oubliant un instant qu'elle ne pouvait pas l'aimer, Hansli osa déclarer son amour à Suzel. L'étonnement de la jeime fille, le regard involontaire qu'elle jeta sur la bosse du is pauvre joueur de violon, le ramenèrent bien vite à la réaUté. Et pour augmenter sa honte et sa douleur, le bourgmestre Hauser, le père de Suzel, le chassa avec des paroles brutales. Il déclara que Suzel était promise au beau Fritz et qu'on 20 célébrerait le lendemain les fiançailles.
Fritz ! . . . Fritz épouserait Suzel ! . . . Comme il détestait ce Fritz qui riait toujours de lui! . . .
Le pauvre Hansli fit quelques pas en chancelant 25 et tomba dans un coin, où il pleura longtemps. . . .
La nuit est venue. La fête est terminée. La
lune éclaire la place déserte. De petits êtres étranges sortent de tous côtés, silencieux. Ils écoutent aux portes; ils escaladent les fenêtres pour regarder dans les maisons.
5 Ce sont les "petits hommes de la montagne," les gnomes. 'Ils sautent, courent. . . . Mais, soudain, ils s'arrêtent. ... Ils entendent un soupir, une plainte. Ils ne sont donc pas seuls? Quelqu'un est là ! Et vite, comme des souris, ils
10 disparaissent dans les coins sombres, dans les trous, dans les branches.
Une forme humaine sort de Tombre. C'est Hansli. Il est trop malheureux; il veut mourir, mourir devant la maison de Suzel ; mais, aupara-
15 vant, il jouera le chant d'amour qu'il avait composé pour elle. Ce sera son dernier adieu. Il joue, perdu dans son rêve. Bientôt, les têtes curieuses des petits gnomes apparaissent, attirées par cette musique. Hansli ne voit rien, n'entend rien.
2oAvec la dernière note, il envoie son dernier baiser
vers la fenêtre de Suzel. . . . Oui, il veut mourir.
Mais tout à coup, il regarde autour de lui et voit
tous ces petits êtres étranges.
Est-ce un rêve? Mais non . . • les
25 gnomes viennent à lui; ils l'interrogent avec intérêt.
Pourquoi veut-il mourir?
Hanslî le Bossu
SI
Parce que sa vie sans Tamour de Suzel est odieuse. Il est difforme et ne possède au monde que son violon. Les petits hommes examinent curieusement le violon. Après quelques instants, ils le demandent à Hansli. C'est son seul ami: s
un ami qui le console ^ g:^^,!
bien souvent Mais puis- '.- '^' ^
qu'il va mourir, il peut bien le leur donner. H
embrasse ime dernière fois son vieux compagnon
et le donne aux nains. Les nains le placent lo
au milieu du cercle qu'ils formaient. Puis,
sciant, tapant, collant de petits morceaux de
bois, ils fabriquent en quelques moments ime multitude de petits violons sur le modèle du grand.
La joie des petits hommes de la montagne
s est grande. Mais ils ne sont pas ingrats. Sur ud signe de leur roi, trois petits docteurs apparaissent en robes noires. Ils examinent la bosse d'Hansli ; puis ils ont ime consultation. Le pauvre joueur de violon est terrifié. Les docteurs font un geste
loet trois autres ùains apparaissent portant sur leurs épaules une énorme hache de bûcheron.
Un ! deux ! trois ! La hache tombe sur Tépaule d'Hansli et la bosse roule à terre. Hansli est heureux. Léger comme un oiseau, il chante, il
is saute, il danse. Tout à coup, il aperçoit le méchant Fritz qui sort de la maison de Suzel. Fritz voit le joueur de violon et veut se jeter sur lui — mais les nains l'arrêtent aussitôt.
Ah! ce beau Fritz rit des malheureux comme
ao Hansli? Eh bien! Il ne rira plus. Et, sur Tépaule de Fritz, les trois petits docteurs, à grands coups de marteau, clouent solidement la bosse du joueur de violon.
Le lendemain, pendant toute la matinée, les in-
25 vités viennent à la ferme du bourgmestre Hauser
pour célébrer les fiançailles de Suzel et de Fritz.
Hanslî le Bossu 53
Tout le monde est là . . . mais, le fiancé n'est pas encore arrivé. On l'attend.
Enfin, le voilà ! Mais non, c'est Hanslî, Hansli, sa veste sur l'épaule. Il a bien ime de ses épaules plus haute que l'autre ; pourtant, il parait changé. $ Mais Fritz! Fritz! que fait-il? Cette fois, c'est lui. Il arrive enveloppé dans un grand manteau. Il est bien changé aussi.
Au moment où il va vers la table pour signer le contrat, Hansli tire le manteau de son rival 10 — le beau Fritz était bossu! Tout le monde le voit. . . . Tout le monde est consterné. . . . Honteux, furieux, Fritz disparaît.
Hansli enlève sa veste et les invités voient que sa bosse n'était qu'un bouquet de fleurs. Alors 15 il offre ce bouquet à Suzel en la suppliant de* lui accorder sa main. Le père Hauser ne veut pas. Hansli n'est pas bossu, c'est vrai, mais il est pauvre.
Désespéré, Hansli appelle son ami le "Roi des 20 Nains" à son secours. Soudain, un grand coup de tonnerre retentit. Tout le monde tombe à genoux, terrifié. De tous côtés sortent les petits hommes de la montagne avec leur roi et leur reine. Toujours dansant, les nains placent une 25 vieille marmite devant Hansli; puis ils disparaissent comme par enchantement.
Petits Contçs de France
..Les invités relèvent la tête. Miracle! La marmite est pleine de lônis. d'or! Les petits hommes l'ont fait beau et maintenant ils le font riche. Cette fois le bourgmestre Hauser n'a plus
5 d'opposition à faire et tout le monde est heureux. . . .
Et voilà comment le joueur de violon Hanali épousa la jolie Suzel.
Le Sergent Pîdoux 55