‹ Petits contes de FranceChapitre 26 sur 69 · POMME, PRUNE, POUCE · texte numérisé non relu

POMME, PRUNE, POUCE

La marquise de la PaîUardière dit un jour à son fi!s Bertrand que la petite Cécile Vertuchat l'avait trouvé beau au dernier bal du Cercle militaire, et que les Vertuchat, retirés des affaires après trente ans de quincaillerie, étaient très riches. Bertrand 15 voulait bien épouser une fille riche, mais surtout jolie. Il répondit donc à la marquise :

— Mère, je ne dis pas non, mais je ne connais pas cette petite Vertuchat. Est-elle belle?

— On dit qu'elle est charmante. D'ailleurs, si 20 tu veux aller dimanche prochain à la messe à Saint-Philippe-du-Roule, tu pourras la contempler

à loisir.

— A quoi la reconnaîtrai-je?

— A son père, qui a une verrue sur le nez. Il n'y a pas deux nez comme cela à Paris.

— Mère, c'est entendu, j'irai à Saint-Philippe, et je promets de regarder la fille de l'homme à la verrue.

s Bertrand revint de la messe le dimanche suivant avec l'air un peu désillusionné.

— Eh bien ? demanda, anxieuse, la marquise de la Paillardière.

— Eh bien, mère, ça ne va pas. M"* Cécile loVertuchat est très gentille; de beaux yeux, un

teint frais, des cheveux superbes, sa robe était d'un goût exquis, mais. . . .

— Mais quoi ?

— Elle a la bouche trop grande.

15 — Et c'est pour une raison aussi futile? . . . •

— Ah! ma pauvre mère, une grande bouche, c'est quelque chose qui n'est pas à sa place sur le visage d'une jeune fille, c'est comme un chapeau trop grand qui descend jusqu'aux yeux.

ao Puis il ajouta, en riant :

— Si mademoiselle Vertuchat arrive, par un moyen quelconque, à diminuer sa bouche, ... je l'épouse.

Le propos fut rapporté à la famille Vertuchat et

as M"* Cécile, en apprenant cette fâcheuse nouvelle,

fut bien triste. Elle l'avait trouvé si beau, son

Bertrand, avec son air dédaigneux. On lui avait

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tant répété qu'avec sa grosse dot elle n'avait qu'à désirer le Prince Charmant pour le voir tomber à ses genoux. La désillusion était terrible.

— Voyons, dit le père Vertuchat, consterné devant ce chagrin, tout n'est pas perdu. M.s . Bertrand a dit qu'il t'épouserait si ta bouche devenait plus petite. Eh bien, il y a peut-être un moyen de la diminuer.

— Vrai, tu crois? Ah! papa, papa! Je serais si heureuse ! 10

— C'est bien ! c'est bien, ma pauvre enfant, calme-toi, je vais chercher. On dit qu'à Paris, avec de l'argent, on peut supprimer tous les obstacles. Je vais chercher. Bon courage !

M. Vertuchat causa avec des docteurs et desis savants qui Ixii rirent au nez. Il alla voir des chirurgiens qui lui dirent que la science était impuissante. Il allait désespérer, lorsqu'on Ixii dit:

— Connaissez- vous Trillemot ? 20 --- Je ne connais pas Trillemot. Qu'est-ce qu'il

vend?

— Il vend de la bonne prononciation.

— Je ne vois pas le rapport. . . .

— Attendez. Les élèves de Trillemot prononcent 25 Triy Tfiy Tri, pendant des heures pour apprendre

à vibrer. Il a des vers pour respirer, comme :

raime le petit vin d^Bordeaux^

0ht Ohl 0ht 0ht QuifaU la nique au Malaga,

Aht Aht Aht Aht

s Ha des vers pour siffler :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes f H a d'autres vers pour artîcxiler :

Je crrrrains Dieu, cherrrr Abnerrrr, et n^ai point d^autrrrre crrrrainte.

lo Eh bien, avec ces exercices, il change non seidement la prononciation, mais la physionomie de ses élèves. H a même trouvé un moyen de supprimer les rides. Ayant remarqué que les personnes qui riaient trop avaient la fâcheuse patte d'oie au coin

15 des yeux, il leur a recommandé, comme correctif, de dire après chaque éclat de rire : Petite pomme d'api. Beaucoup de dames vont chez lui répéter pendant des heures : Petite pomme d'api. L'effet est merveilleux.

2o Le lendemain, Vertuchat alla chez le célèbre professeur de prononciation.

— Monsieur, lui dit-il, je suis riche, je suis prêt à faire tous les sacrifices; dites-moi si vous possédez ime phrase pour rendre la bouche plus petite.

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— Ouï, monsieur, j'ai trois mots dont Teffet est certain. C'est 25 louis le mot payés d'avance.

— Voilà, s'écria le père ravi, en mettant l'argent sur la table ; et maintenant je vous écoute.

— Pour avoir une petite bouche, on prononces toute la journée cette simple phrase: Pomme, Prune, Potice. Essayez vous-même, monsieur.

Pomme, la bouche forme un ovale parfait. Prune, Tovale diminue, et enfin Pouce, la bouche devient très petite. 10

— Pomme, Prune, Pouce! Pomme, Prune, Pouce I répétait Vertuchat ravi. C'est vrai, c'est absolument vrai. Ah !.. .

M. Vertuchat rentra chez lui. Il raconta son aventure à Cécile. Elle répéta toute la journée is devant une glace la phrase magique. Au bout d'un mois de cet exercice, on demanda à M. Bertrand une autre entrevue. M. Bertrand consentit à revoir M"*^ Vertuchat, mais il recula, épouvanté : la bouche de la jeune fille était devenue beaucoup plus grande. 20

Le pauvre père, désolé, retourna chez Trillemot :

— Monsieur, c'est ime infamie. Vous m'avez trompé. Ma fille a répété vos trois mots pendant trente jours, et sa bouche est plus grande qu'autrefois. ^5

— Ce n'est pas possible. A-t-elle prononcé Pomme, Prune, Pouce ?

— C'est-à-dire, pas exactment, je lui ai donné trois fruits; elle a répété Pommey Prune, Poire^ c'est plus naturel.

— Paire I s'écria Trillemot. Poire l Ah! mals heureux, cela ne m'étonne plus. Elle a dit Poire ?

— Oui, eh bien!

— Eh bien ! c'est le mot que répètent celles de mes élèves qui ont la bouche trop petite.

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