‹ Petits contes de FranceChapitre 27 sur 69 · L'ENFANT DES GRENADIERS DE LA GARDE · texte numérisé non relu

L'ENFANT DES GRENADIERS DE LA GARDE

Il y avait une petite réunion d'amis chez un

lo célèbre général de l'Empire. Ils étaient assis

devant le feu, et causaient avec leur hôte lorsqu'on

annonça M. Louis Jacquot. M. Jacquot était xm

jeune officier de marine. Il était bien habillé,

mais son chapeau n'allait pas avec le reste de

li son costume. A ce chapeau de feutre noir était

attachée une vieille cocarde complètement fanée.

Un de ces messieurs dit au général :

— C'est votre Jacquot, mon général? Et cette cocarde, c'est la fameuse cocarde?

20 Le général prit le chapeau des mains du jeime officier et le regarda attentivement. Une larme roiila sur sa joue pendant qu'il regardait. Ce nouvel incident excita la curiosité de tout le

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monde. On examina cette mystérieuse cocarde.

On demanda ime explication au général.

Ah ! dit-il, c'est ime histoire assez simple.

Napoléon avait commandé une grande revue.

Il voulait montrer à l'empereur Alexandre les s , troupes qui l'avaient vaincu. Les deux empereurs inspectaient les rangs de la garde impériale. Tout à coup Napoléon s'arrêta devant im grenadier qui avait ime cicatrice au visage. Il le regarda im moment avec orgueil, et le montrant à l'empereur 10 Alexandre :

— Que pensez- vous, lui dit-il, des soldats qui peuvent souffrir de pareilles blessures ?

— Que pensez- vous des soldats qui les ont faites ? répondit Alexandre. is

— Ces soldats sont morts, dit le vieux grenadier d'une voix grave.

Alexandre dit alors à Napoléon avec courtoisie :

— Sire, vous êtes partout vainqueur.

— Parce que la garde fait son devoir, répondit 20 Napoléon.

' Il fit xm geste de remerciement à son grenadier et partit.

Quelques jours après cette revue. Napoléon, dans sa promenade matinale, aperçut assis sur une 25 pierre son grenadier, qxii jouait avec im enfant

d'un an. L'Empereur s'arrêta devant lui. Le vieux grenadier ne bougea pas et lui dit seulement :

— Pardon, Sire, mais si je ne reste pas assis, Jacquot criera comme un fifre et ça contrariera

5 peut-être Votre Majesté.

— C'est bien! dit Napoléon. Ton nom est Jacques?

— Oui, mon Empereur, Jacques.

— Et le nom de l'enfant ?

lo — Jacquot.

— C'est ton fils?

— Non, mon Empereur. Sa mère était ime brave cantinière qui est morte.

— Et tuas adopté l'enfant? dit l'Empereur.

15 — Moi et les autres ; mais c'est moi qui l'élève. Napoléon regarda un moment le grenadier qui donnait une leçon d'équitation au petit Jacquot sur ses genoux, puis il dit :

— Je te dois quelque chose, Jacques, pour ta 2o réponse à l'empereur Alexandre.

— Vous ne me devez rien, mon Empereur, maïs si vous voulez, donnez quelque chose à ce petit. Ça lui portera bonheur.

— Bien volontiers, dît l'Empereur.

2S Et Jacques se leva, tenant l'enfant dans ses bras. Napoléon cherchait dans ses poches quelque chose pour l'enfant. Enfin il tendit sa tabatière d'or à

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Tenfant. Jacques regarda la boîte et lui dit en riant:

— Quoi ! vous donnez une tabatière à xm enfant qui ne prise pas?

L'Empereur allait répondre lorsqu'il sentît qu'on 5

tirait son chapeau. U vit que Penfant jouait avec sa cocarde.

— Sire, dit le grenadier, le petit est plus fin que nous deux ; il fait comme Votre Majesté : il veut

s quelque chose et il le prend.

— Eh bien! dit l'Empereur, il peut la garder, la cocarde.

Et l'Empereur arracha la cocarde de son chapeau et la donna à l'enfant, lo Alors Jacques dit au petit :

— Jacquot, montre à Sa Majesté que tu sais parler. Et l'enfant cria gentiment :

— Vive l'Empereur !

Depuis ce jour, Jacques fit beaucoup de cam- 15 pagnes et accompagna Napoléon à l'île d'Elbe. Jacquot allait partout avec eux maintenant. Il avait un petit sabre et jouait du fifre comme im rossignol. Jacques avait enfermé la cocarde dans im médaillon qu'il avait suspendu au cou du petit 20 en lui disant:

— Ecoute, Jacquot, tu feras ta prière du soir et du matin sur cette relique.

Et pendant huit ans, soir et matin, Jacquot pria

pour son père Jacques et pour l'Empereur.

as Pendant ces huit années, la France avait atteint

le comble de la gloire et de la puissance, et puis

avait été plongée dans le plus affreux désastre.

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Napoléon fut exilé à Sainte-Hélène. Le pauvre Jacques fut renvoyé comme les autres, avec ses trois chevrons, sa croix et son pauvre Jacquot.

Jacques était bien faible. Un jour il s'arrêta dans ime hutte abandonnée. Vaincu par las douleur et la faim, le malheureux soldât dit au garçon :

— Jacquot, un morceau de pain, ou je meurs !

Le pauvre enfant alla mendier sur le bord du

chemin et, comme il ne vît personne, il tira son 10 médaillon de sa poitrine et cria, à genoux :

— Mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi un morceau de pain pour le père Jacques !

A ce moment, un monsieur parut sur la route, et, les yeux pleins de larmes, le garçon lui raconta is son histoire.

— Cet homme, s'écria le jeune officier, en interrompant le récit, cet homme me prit dans ses bras. Cet homme soigna Jacques dans son château.

Cet homme rendit Jacques à la vie et m'éleva2o comme son fils. Cet homme, le voilà, c'est le général.

— Tu ne finis pas l'histoire, s'écria le général. Jacquot, tu oublies de dire que je te promis de te rendre ta cocarde le jour où tu reviendrais avec «s une épaulette gagnée comme nous gagnions les

nôtres. Et vous voyez, messieurs, la cocarde est à son chapeau ; car Louis Jacquot était à la prise d'Alger, et son capitaine, qui l'avait pris aspirant, me Ta renvoyé enseigne, s A ces mots, le brave général embrassa son fils adoptif.

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