LA MÈRE MICHEL ET SON CHAT
n y avait à Paris, au temps de Louis XV, une vieille comtesse, Yolande de la. Grenouillère. Son mari, le comte de la Grenouillère, était mort à la bataille de Fontenoy en 1745. La comtesse n'avait pas d'enfants. Elle adorait les animaux, 10 mais ils mouraient tous chez elle. Elle avait perdu xm perroquet vert, un beau chien, un singe, des oiseaux. Elle était inconsolable. Ses amis lui proposèrent des écureuils, des souris, des caniches.
— Non! Non! Non! disait-elle. Plus d'ani-is maux chez moi ! .
Un jour, en sortant de Téglise, elle vit une bande d'enfants qui poursuivaient un chat. A la queue de ce pauvre animal, ils avaient attaché une casserole. Ils lui jetaient des pierres. 20
Madame de la Grenouillère descendit de sa voiture et cria:
— Je donne \m louis à celui qui sauvera ce chat !
Ces mots transformèrent les bourreaux en Kbérateurs. Le chat fut sauvé. La comtesse le plaça dans la voiture.
— Mon Dieu, qu'il est laid ! Mais, dît-elle à la s mère Michel, sa' dame de compagnie, prenez-le
et traitez-le avec autant d'affection que vous me traitez moi-même !
— Madame sera obéie, répondit la bonne mère Michel.
lo Madame de la Grenouillère habitait une magnifique maison entre la rue Saint-Thomas-du* Louvre et la rue des Orties-Saint-Louis. Elle vivait là avec ses deux domestiques, madame Michel, sa dame de compagnie, et monsieur Lus-
is tucru, son maître d'hôtel. A cause de leur âge,
la comtesse les appelait la mère Michel et le père
Lustucru. La mère Michel était bonne et franche ;
le père Lustucru était méchant et faux.
Lustucru détestait les animaux, mais, à cause
20 de sa maîtresse, il affectait de les adorer.
Quand la mère Michel apporta le chat, cet homme méchant et faux, le regarda et dit :
— Ah ! le beau chat ! le joli chat !
— Vraiment? dit madame de la Grenouillère» îl 9S n'est pas trop laid ?
La Mère Michel et Son Chat gi
: ;-rrr/Erop laid 1 répondit^il, mais il a des yeux charmants!
: H fallait ni^iritenant donner Un nom au chat. La mère Michel et le père Lustucru proposèrent Mistigris, Tristapatte et Ratapan. La comtesse, s cependant, accepta le nom de Moumouth, proposé par un vieux savant : — Moumouth, nom composé de deux mots hébreux, qui signifient, ** sauvé des casseroles." Moimiouth aimait la mère Michel, mais il détestait le père Lustucru. Il était sûrio que Lustucru était son ennemi.
Moumouth était très heureux. Mais hélas! le 24 janvier 1753, sa maîtresse reçut une lettre de Normandie. Sa sœur était très malade.
— Je partirai demain, dit madame de la Gre-is nouillère. Mère Michel, je Vous confie mon chat.
— Nous le soignerons bien, mt le père Lustucru.
— Je vous le confie à vous, la mère Michel, à vous seule, reprit la comtesse. Soignez-le bien et vous aurez une pension de quinze cents livres. 20
— Ah! pensa le père Lustucru, qui était très jaloux, tout pour elle et rien pour moi ! Quinze cents livres ! C'est ime fortune ! Tout pour elle ! Ah non! elle n'aura pas cela!
Le lendemain à sept heures, les chevaux étaient 25 4evant la porte. La comtesse embrassa son favori.
gz Petits Gantes de France
: • — Mère Michel, je vous rçconiinande mon diat 1 répéta-t-elle.
— Soyez tranquille, madame, je jiire que je le soignerai, dit la bonne dame de compagnie, s — Et moi, murmura le père Lustucru, je jure qu'il mourra !
ni
La mère Michel montra pour Moumouth une tendresse vraiment' maternelle. Il mangeait les meilleures pâtées ; il était soigné comme un enfant, lo La bonne femme étudia même des Uvres sur les maladies des chats. Enfin Moumouth devint très vite un des plus beaux chats du quartier du Louvre. Cette grande prospérité de Moimiouth augmentait la jalousie du père Lustucru.
is — Comment perdre ce misérable chat? pensaitil. Quelles armes employer contre lui? Le fer, le poison ou Teau? . . . J'emploierai Teau !
Mais il était diflGicile de prendre Moumouth, car la mère Michel était toujours avec lui.
20 Lustucru attendit une occasion favorable.
Un soir, après un excellent repas, Moumouth était couché aux pieds de la mère Michel et dormait. Le père Lustucru entra.
v^ Bon ! pensa-t-il, le chat dort. . > . Éloignons 25 la mère Michel.
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- — Bonsoir^ madame, dît-il courtoisement, je suis venu vous dire que notre concierge est- très malade. Il serait très heureux de vous voir.
Votre présence le soulagera.
La mère Michel descendit immédiatement. s
— Ah ! maintenant Moumouth, dit le père Lustucru, toi et moi !
Il saisit brusquement le pauvre chat, le mit dans un panier et quitta la maison.
C'était le mois de février: le del était clair, 10 la. température sèche et froide.
: Le père Lustucru alla jusqu'au pont Notre- Dame sur la Seine, Là il jeta le malheureux . Moumouth dans les eaux glacées.
:; — Bon voyage, cher Moumouth, dit-il. . . .is Mais, ajouta-t-il,. les chats savent nager! Bah! La distance entre le pont Notre-Dame et Thôtel est grande ! Il ne reviendra pas !
. Lustucru rentra et monta à sa chambre.
La mère Michel cherchait son chat. «o
:. — Moumouth ! Moumouth ! Il ne répond pas 1 Peut-être, est-il avec Lustucru !
Elle frappa à la porte du maître d'hôtel et demanda: *
— Avez-vous Moumouth? - ' ^s -. — Vous savez que votre chat n'est jamais avec moi, répondit-il.
*- Hélas ! où est-il ? Il est perdu ! Cherchea-le I On chercha partout. En vain! Moumouth n'était pas là. La pauvre mère Michel tomba sans connaissance. 5 Et le père Lustucru ? Il riait, Tinf âme I
Où était Moumouth ? Dans Peau ? Non ! Les
rebords de l'arche principale du pont l'avaient
sauvé. Là, résigné, il attendait du secours.
Vers cinq heures du matin deux pêcheurs, Guî-
lognolet et Croquemouche, arrivèrent. Ils jetèrent
leurs lignes. Moimiouth attrapa les lignes.
"Ça mord^ ça mord!" crièrent les deux pêcheurs et ils tirèrent les lignes.
Moumouth. sauta ^ur le parapet et se sauva en 15 courant.
Il courut longtemps. Enfin, il arriva chez un ' boulanger, pénétra dans la cave où il s'endormit. La faim le réveilla. Il mangea une belle souris qui passait et quitta la boulangerie.
90 La mère Michel cherchait toujours son chat. Le soir, le père Lustucru prononça les paroles de la chanson aujourd'hui populaire:
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"Allez, la mère Michel, Vot' chat n'est pas perdu. U est dans le grenier Qui fait la chasse aux rats, s Avec un fusil de paille
Et un sabre de bois."
— Comment, dît la mère Michel sérieusement, il est dans le grenier? Venez-y avec moi !
Ils cherchèrent dans le grenier. Personne ! Ils 10 cherchèrent encore.
Tout à coup, le chat apparut !
La mère Michel saisit Moumouth.
— Ah, mon cher monsieur Lustucru, dit-elle.
Mon bon et véritable ami, . merci !
15 Le maître d'hôtel, immobile, regardait le chat. Comment était-il arrivé là? Voici comment:
Poursuivi par des chiens, en quittant la boulangerie, il avait sauté de jardins en jardins et de toits en toits, et il était arrivé chez lui.
20 **Ce chat est le diable en personne," pensait Lustucru.
Comment perdre Moumouth? Cette pensée absorbait Lustucru.
Un jour, lorsqu'il préparait la pâtée du chat, il
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trouva un paquet sur lequel était écrit: "Mort aux Rats."
"Ah!" pensa-t-il, "Mort aux Rats, pourquoi pas Mort aux CHATS?"
Alors il prépara une belle pâtée contenant unes bonne dose de Mort aux Rats. Il la plaça devant Moumouth.
Le chat flaira la pâtée, tourna autour de Tassiette, puis il partit.
La mère Michel ne pouvait pas comprendre ceci, w La pâtée était belle! Vraiment, Moumouth n'était pas raisonnable ! La pâtée resta là pendant plusieurs jours, mais le chat ne la mangea pas.
Lustucru était furieux. Comment perdre ce chat? Il chercha un complice. is
Un jour, il aperçut im garçon qui regardait rhôtel.
— Pourquoi regardes-tu cette maison? demanda Lustucru.
— Madame Bradamour, la fameuse tireuse de 20 cartes, m'a dit que, si je pouvais entrer comme domestique dans cette maison, je serais heureux.
— Comment t'appelles- tu ?
— Faribole !
— Faribole, j'ai une idée. La comtesse n'est 25
pas là, mais je te prends. Tu apprendras à cuisiner !
Et Faribole rentra dans le bel hôtel.
— Faribole, dit le maître d'hôtel, nous sommes 5 ici sous le règne du chat Moimiouth. Si Mou-'
mouth t'aime, madame de la Grenouillère et sa dame de compagnie, la mère Michel, t'aimeront aussi.
— Le chat sera mon ami et je serai Tami du 10 chat, répondit Faribole.
Une semaine plus tard, Lustucru appela Tenfant.
— Es- tu heureux ici? demanda-t-il.
— Oh oui, monsieur!
— Eh bien, tu ne resteras ici qu'à ime condiis tion : ce soir tu mettras Moumguth dans un sac
et nous le tuerons avec un gros bâton.
— Jamais! jamais! cria le pauvre garçon.
— Alors quitte cette maison immédiatement !
Le malheureux Faribole hésita.
20 — Imbécile, continua Lustucru. Moumouth n'est pas un homme !
— Mais je l'aime ! implora l'enfant.
— Tue le chat ou quitte la maison. > Regarde, il pleut, il fait froid ! Allons, quitte cette maison !
as Pâle et tremblant, l'enfant dit : Je ... le .. . tuerai, monsieur Lustucru.
Ce soîr-là. Faribole mit le pauvre Moiunouth
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dans un sac et le porta au jardin. Lustucru arriva avec deux bâtons.
— Allons, frappe! eommanda-t-îl.
A cet instant, la mère Michel parut au bout du jardin. Lustucru jeta son bâton et alla vers elle, s
La mère Michel lui annonça le retour de la comtesse.
vn
— Où est Moutnouth? demanda madame de la Grenouillère à la mère Michel.
— Il est probablement dans le jardin avec Fan- 10 bole, petit garçon que votre maître d'hôtel a admis ici.
— Apportez-moi le chéri.
La mère Michel alla au jardin.
— Où est Moumouth ? demanda-t-elle à Faribole. 1$
— Il s'est sauvé ! Il a été effrayé par un bruit de la rue.
Et la mère Michel sortit aussitôt à la recherche de son chat.
Le père Lustucru alla trouver Faribole dans le ao jardin.
— Eh bien, as-tu frappé ?
— Oui, monsieur Lustucru.
— Est-il mort?
— Oui, monsieur Lustucru. h
loo Petits Contes de France
— Oùest-a?
— ^ Dans la Seine, monsieur Lustucru.
vni
Les jours passèrent. Moumouth ne revint pas. La mère Michel, désespérée, alla chez madame 5 Bradamour, la fameuse tireuse de cartes.
— Que désirez-vous? demanda celle-ci.
— Interroger le présent, le passé et l'avenir. Madame Bradamour reçut trois écus, puis
regardant les cartes, dit:
lo — Vous cherchez im être qui vous est cher. Cet être est un chat.
Alors elle examina les cartes longtemps, longtemps :
— Madame, votre chat est mort !
is A ce moment, il y eut un miaulement dans la chambre voisine. Un carreau tomba et Moumouth apparut devant sa chère mère Michel.
— Comment, mon chat chez vous? demandât-elle.
ao — Oh, ne me perdez pas, implora la tireuse de cartes. Je vais vous expliquer la chose. Je voulais votre chat pour mes conjurations cabalistiques. Alors Faribole, qui savait ça, l'a volé et me Ta donné.
as La mère Michel partit avec Moumouth. Ce fut
La Mère Michelet Son Chat loi
une grande joie chez madame de la Grenouillère. Le chat était retrouvé.
— Je suis perdu 1 pensa Lustucru. Ce maudit chat me dénoncera.
I02 Petits Contes de France
Conclusion
Madame de la Grenojullère appela Faribole. Il raconta l'histoire, mais on ne le crut pas. On le renvoya.
Ce même jour, la mère Michel trouva deux rats, 5 morts devant la pâtée que Lustucru avait préparée pour Moumouth.
Un célèbre chimiste examina la pâtée et trouva
qu'elle contenait une grande quantité de poison.
Le crime de Lustucru était découvert. Il fut
lo chassé de la maison et s'embarqua pour TOcéanie.
On apprit plus tard que, naufragé sur la côte des îles Sandwich, les sauvages l'avait mangé.
Faribole revint au service de la comtesse qui mourut quelque temps après et laissa son cher 15 Moumouth et une énorme fortune à la bonne mère Michel.