‹ Petits contesChapitre 11 sur 37 · HALTE · texte numérisé non relu

HALTE

Avec elle, ma vie était faite; chaque instant était pour moi une vie à part, chaque coin de terre était un monde. Avec Charlotte, j'étais un homme simple, un homme heureux. Chaque saison avait pour moi ses plaisirs. L'été, je parcourais avec elle les forêts, les plaines, toute la campagne; nous nous arrêtions souvent au bord d'un ruisseau, au sommet de la montagne, sur la clairière de la forêt. Faisons halte, dételons nos chevaux, dressons la table sur le gazon; assiedstoi près de moi, Charlotte; notre guide s'appuie sur la voiture, et le voilà qui dévore les feuilles politiques, pesant les destins des empires, mettant l'Europe en équilibre, s'émerveillant sur le destin des rois qui s'en vont par les chemins, cherchant

un gîte qu^ils ne trouvent pas. Ainsi notre grand politique attend patiemment que le dîner s'apprête, pendant que Tenfant joue, que le bœuf rumine, que le chien aboie, que le grillon caché dans rherbe chante sa chanson de midi, que l'araignée dresse ses filets dorés comme Tarc-en-ciel. Comprends-tu qu'il y eût là du bonheur, Charlotte?

Charlotte, le bonheur, c'est le repos, c'est ce rêve sans sommeil que nous donne l'ombre; c'est ce calme à demi bruyant qui n'a rien du calme effrayant des ténèbres; c'est le mouvement de ce monde invisible qu'on peut rencontrer partout, dans les calices des fleurs, au sommet des arbres, dans le gazon, dans la vigne qui grimpe partout; la vie avec toi, avec celle qu'on aime, avec la femme qui vous regarde, qui vous sourit,'qui vous parle : voilà comme je me faisais mon bonheur.

Et après le repas^ après le sommeil, quand l'ombre s'étend dans la plaine, c'est plaisir de reprendre sa route, d'atteler de nouveau ses bons chevaux reposés, de remonter dans la champêtre voiture; de se sentir cahoter auprès de celle qu'on aime, d'entendre ses cris d'effroi à la descente, de se rapprocher d'elle pour la mieux rassurer, et de la presser dans ses bras à chaque cahot.

Hélas! c'est toi qui n'as pas voulu, Charlotte. Mais je pars.

Et l'hiver nous aurions encore fait de la poésie. C'est un bon temps pour le poète et pour les amants. Il fait froid au dehors, la bise souffle, la neige tombe, le fleuve est arrêté, Tarbre est tout blanc de frimas, la basse-cour est muette ; alors vous vous enfermez avec soin pour faire de régoïsme à deux. Que de conditions pour être bien alors ! Vous avez une chambre toute close, des tableaux, des gravures, une large glace pour refléter ton image, Charlotte ; un bon feu de chêne, et à vos pieds un tapis qui représente des fleurs, et autour de Tappartement d'épais coussins, et pour moi un large fauteuil, et à ma droite des parfums, et sur la cheminée des vases antiques, et tout à côté un piano entr'ouvert, et au-dessus du piano des rayons chargés de livres, et des rideaux de soie aux fenêtres, et tout cela éclairé par une lampe d'albâtre; et au-dessus de toi le buste de notre Shakespeare, le vieux William, qui domine tout ce petit univers; et alors tu rne dis, Charlotte : c( Lis-moi quelque chose d'un grand poète de ton pays. — Je vais te lire les vers de Lamartine, Charlotte. »

LE VOYAGE IMAGINAIRE 2g

Et la jeune femme s^apprête à les entendre, elle appuie son joli bras sur le dossier de sa bergère; elle est tout âme.

oc Oui, je te lirai quelque chose de notre poète. Allons au ciel, puisqu^il y est dieu ; quittons la terre, viens, n'ayons plus que les passions des anges, aimons comme les anges, pleurons comme eux : la pièce de Lamartine, c'est Tamour ; toute sa pensée est amour.

«Veux-tu des vers nouveaux, Charlotte? tu sais tous les autres par cœur.

« Aussi bien il y a révolution dans le monde : la liberté domine tous les autres besoins, la poésie elle-même se tait devant ces grands changements. Soyons justes envers le génie, nous autres simples mortels; Charlotte, écoute ces vers :

Le souffle inspirateur qui fait de l'âme humaine

Un instrument mélodieux Dédaigne des palais la pompe souveraine. Que sont la pourpre et l'or à qui descend à peine

Des palais rayonnants des cieux?

II s'abat au hasard sur l'arbre solitaire,

Sur la cabane des pasteurs, Sous le chaume indigent des pauvres de la terre, Et couvre en souriant un glorieux mystère

Dans un berceau mouillé de pleurs.

3o LE VOYAGE IMAGINAIRE

C'est Homère endormi, qu'une esclave sans maître

Réchauffe de son seul amour; C'est un enfant, chassé de l'ombre de son hêtre, Qui pleure les chevreaux que ses pas menaient paître,

Et qui sera Virgile un jour!

Ainsi, l'instinct caché dans la nature entière

Mûrit pour l'immortalité, La perle au fond des mers, l'or au sein de la pierre, Le diamant dans l'ombre où languit sa lumière,

La gloire dans l'obscurité!

La gloire, oiseau divin, phénix né de lui-même,

Qui vient tous les cent ans, nouveau.

Se poser sur la terre et sur un nom qu'il aime. Et qu'on y voit mourir ainsi que son emblème, Mais dont nul ne sait le berceau !

Ne t'étonne donc pas qu'un ange d'harmonie

Vienne d'en haut te réveiller, Souviens-toi de Jacob! Les songes du génie Descendent sur des fronts qui n'ont, dans l'insomnie,

Qu'une pierre pour oreiller I

Ou bien, Charlotte, aimes-tu mieux une élégie? une prière à Fange des morts? Écoute, le vent gronde et soulève en tourbillons la feuille jaunie, écoute ces vers :

Mon regard s'arrêta fixé sur un tombeau : Tombeau, cher entretien d'une douleur amère,

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OÙ le gazon sacré qui recouvre ma mère Grandit sous les pleurs du hameau !

Là, quand l'ange voilé sous les traits d'une femme Dans le Dieu, sa lumière, eut exhalé son âme, Comme on souffle une lampe à l'approche du jour, A l'ombre des autels, qu'elle aimait à toute heure, Je lui creusai moi-même une étroite demeure, Une porte à l'autre séjour!

Là dort dans son espoir celle dont le sourire Cherchait encor mes yeux à l'heure où tout expire, Ce cœur source du mien, ce sein qui m'a conçu, Ce sein qui m'allaita de lait et de tendresses, Ces bras qui n'ont été qu'un berceau de caresses, Ces lèvres dont j'ai tout reçu !

Là dorment soixante ans d'une seule pensée, D'une vie à bien faire uniquement passée, D'innocence, d'amour, d'espoir, de pureté. Tant d'aspirations vers son Dieu répétées, Tant de foi dans la mort, tant de vertus jetées En gage à l'immortalité!

Tant de nuits sans sommeil pour veiller la souffrance. Tant de pain retranché pour nourrir l'indigence, Tant de pleurs toujours prêts à s'unir à des pleurs, Tant de soupirs brûlants vers une autre patrie, Et tant de patience à porter une vie

Dont la couronne était ailleurs!

El tout cela, pourquoi ? Pour qu'un creux dans le sable Absorbât pour jamais cet être intarissable ! Pour que de vils sillons en fussent engraissés! Pour que l'herbe des morts, dont sa tombe est couverte, Grandît là sous mes pieds, plus épaisse et plus verte; Un peu de cendre était assez!

Non, non; pour éclairer trois pas sur la poussière, Dieu n'aurait pas créé cette immense lumière, Cette âme au long regard, à l'héroïque effort! Sur cette froide pierre en vain le regard tombe, O vertu, ton aspect est plus fort que la tombe Et plus évident que la mort!

Et mon œil, convaincu de ce grand témoignage, Se releva de terre et sortit du nuage, Et mon cœur ténébreux recouvra son flambeau! Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère! En vain la vie est dure et la mort est amère : Q.ui peut douter sur son tombeau ?

Et les yeux de Charlotte se baignèrent de larmes, ses larmes ruisselaient doucement à travers ses jolis doigts. «Assez, assez, me disait-elle; laisse là notre Lamartine, je ne puis plus pleurer.

« Et puis, reprenait-elle en souriant, attendons que je sois mère, et que j^aiesoixante ans, Arthur. «

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