RETOUR DES CHAMPS
Ce n'est pas que j'eusse refusé du Ciel une famille plus nombreuse. Non, Je suis trop heureux d'aimer pour n'avoir pas tendu les bras à chacun de mes enfants; l'enfance est une bénédiction pour la chaumière. Que de fois le soir, dans notre grand-duché, au milieu d'une ferme située sur les rives de l'Avon aux ondes vertes et froides (la patrie de Shakespeare), n'ai-je pas été témoin des douces émotions du père de famille, quand il revient à l'heure de midi prendre son repas ! Son fils aîné, sur son épaule déjà forte, porte la bêche; à sa rencontre sa fille aînée, qui déjà sert de mère à sa dernière sœur, pendant que le second fils, impatient d'atteindre son père, se roule vers lui comme une boule animée, et c'est à qui embrassera son père le premier, pendant que la maîtresse de la maison prépare le repas frugal. Hélas! ces tableaux de plaisir champêtre me font mal; ils me rappellent cruellement tout le bonheur que j'ai rêvé et que j'ai perdu, ils me rappellent mon isolement dans ce monde, ma tristesse dans cette foule joyeuse, mon oisiveté parmi ce peuple qui travaille. Malheur à toi, Charlotte, je ne suis ni époux, ni père, et c'est toi qui l'as voulu !
l'aumône
Et toi -même, de quels biens tu t'es privée ! Tu ne sauras jamais ce que c'est que le foyer domestique et la rovauté de famille, quand une femme est tout pour ceux qui l'entourent, tout pour son mari, tout pour ses enfants; à ses enfants elle enseigne la bienveillance, Tamour de leurs semblables ; elle leur apprend la prière et Taumône, elle parle en même temps à leur cœur, à leur esprit, à leur âme. Elle est la providence visible de tout le domaine; Toiseau la salue en chantant, le coq se redresse en sa présence, le paon fait la roue, le chien accourt et la flatte, le cheval hennit, le pauvre surtout se sent rassuré, il comprend que dans cette maison hospitalière il va enfin trouver de la bonté et de la pitié pour son indigence; il s'approche appuyé sur son bâton noueux, et il demande un peu de pain par pitié.
Et voilà les enfants qui le regardent avec compassion et étonnement. L'un ne peut concevoir qu'un homme ait faim, Tautre lui donne son goûter avec un léger soupir de regret, et la mère est heureuse !
C'est que dans une terre surchargée et qui
engendre plus d^hommes qu'elle n'en peut nourrir, quand le pauvre entassé sur le pauvre ne trouve plus d'aumônes nulle part, quand la charité est devenue un impôt impérieusement exigé, et avec toutes les peines qu'entraîne l'impôt, il est rare pour le mendiant de trouver une porte qui s'entr'ouvre, une main qui se tende vers lui, un sourire consolateur.