‹ Petits contesChapitre 20 sur 37 · I08 UN MOMENT AFFREUX · texte numérisé non relu

I08 UN MOMENT AFFREUX

jeune reine de seize ans, dont la jolie tête reposait innocemment sur le chevet royal, j"'étais sur le point d'oublier que j'étais là pour le compte du plus jaloux et du moins clément des monarques. ûc Mais, Messieurs, ce n'était pas tout. Imaginezvous ce que je devins quand je me sentis tiré de ma contemplation muette par deux jeunes pages qui vinrent me dépouiller de mes vêtements. L'un défit mon haut-de-chausses et ma ceinture, l'autre m'ôta mon casque et mon épée, et moi je me laissais mettre nu sans rien soupçonner, quand tout à coup, j'aperçus dans un coin de l'appartement San Domingo, le confesseur du roi et mon ennemi mortel, qui faisait un signe et un sourire à la duchesse d'Olivarès.

« Il y avait dans ce sourire quelque chose qui voulait dire : « Remarquez comme ce faquin de « duc d'Albe en use avec une princesse du sang « royal, avec la femme de Sa Majesté! remar-

« quez »

« Bref, je compris ce discours et je me sentis à peu près perdu, d'autant plus que l'étiquette et mon devoir d'ambassadeur me forçaient à entrer nu dans le lit de la reine, comme pour en prendre possession au nom du roi.

K Ah! Messieurs, figurez-vous ce supplice! être observé dans l'état où j^étais par une duchesse

DE LA VIE DU DUC d\\LBE IO9

d^Olivarès et un capucin Domingo, qui, Dieu merci, se connaissaient en luxure. Etre là, nu en présence d'une reine et de toutes les femmes d'honneur des deux royaumes, d'autant plus longtemps que ma maudite cuirasse de buffle ne voulait pas se détacher, soit par accident, soit par maladresse de mes valets de chambre, soit conspiration de mes ennemis.

« Enfin ma cuirasse tomba, et j'eus un moment de triomphe sur ce misérable moine quand toute l'assemblée put voir que je portais, au coin de ma chemise, un dur cilice aux armes de la très sainte Inquisition, et que j'avais en sautoir sur ma poitrine deux scapulaires de Saint Jean de Compostelle et de Notre-Dame d'Atoga.

« Cette vue releva mon courage. Je m'avançai les yeux baissés vers le lit fatal. De ce moment, je ne sais plus ce que je devins : je tremblais, ma vue s'égara, je me souviens seulement que j'aperçus la reine nue dans son lit et que ma jambe effleura la sienne.

ce Quand je me réveillai, j'étais dans les cachots de notre très sainte Inquisition, couché sur la pierre, mangeant un pain aussi dur que ma couche et recevant quatre fois par jour une vingtaine de coups de verges pour mortifier mes sens.

Petits Contes. tô

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