I06 UN MOMENT AFFREUX
mait encore mieux mon talent d'espion que mon talent de général. »
A ce touchant et honorable éloge, le duc porta sa main à ses yeux sans paupières, comme s'il se fût attendri à les mouiller d'une larme; mais il n'y avait pas plus de larmes dans ses yeux que dans son cœur; et, après ce moment d'émotion solennel, il reprit son récit :
« Je vous disais donc que j'étais allé au-devant de notre jeune reine, croyant en être quitte auprès de Sa Majesté pour quelque bon compliment en vieille langue castillane, que je préparais depuis huit jours; quand la duchesse d'Olivarès, qui m'en a toujours voulu, mais qui me l'a bien payé par la suite, m'annonça que je ne pourrais voir la princesse qu'après le souper et le cérémonial du palais.
(( Alors, comme j'étais fatigué de la route et que je voulais paraître frais et en bon point aux yeux de la princesse, vieux gourmand que j'étais, je me mis à une table apprêtée par des cuisiniers français et servie en vins de France : ces vins-là ne sont ni sucrés ni épais comme les nôtres, au contraire, ils sont limpides et clairs comme l'eau du Guadalquivir, de sorte que je me livrais sans défiance.
« Malheureux que j'étais! Qu'avais-je fait ce
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jour-là de ma raison? Puisque la duchesse d^Olivarès et ses amis voulaient me faire boire, n"'aurais-je pas dû comprendre qu'il y avait un piège caché sous ces politesses perfides? Mais non; je bus de ces vins insipides jusqu'à ce que je sentisse dans tout mon corps circuler doucement une pénétrante chaleur,
« Enfin, Messieurs, que vous dirai-je? Vous savez que le duc d'Albe n"'a jamais beaucoup aimé à rire; cependant, sur la fin du repas, je me sentis si gai et si dispos qu\m méchant muletier avec sa mandoline m'aurait fait danser une sarabande, même avec des filles de cabaret.
« Ce fut dans cet état que la grande-duchesse vint me prendre pour me présentera notre jeune reine. Gomm.e je ne doutais de rien, je m'avançai la tête haute dans son appartement. O surprise ! je trouvai la reine couchée, elle reposait sur un lit de satin noir qui relevait merveilleusement la blancheur de sa peau ; l'éclat de mille bougies donnait à ce lieu une atmosphère de volupté indicible.
ce D'ailleurs, moi, le représentant du roi, mon maître, je me voyais environné de tout ce que la cour de France et la cour d'Espagne avaient alors de femmes jeunes, belles, éclatantes; de sorte qu'ainsi entouré et me trouvant en présence d'une