I. Voici les vers de Huyghens, ils sont précieux à retenir
Elle a cinq instruments dont je suis amoureux : Les deux premiers, ses mains ; les deux autres, ses yeux; Pour le plus beau de tous, le cinquième qui reste, Il faut être fringant et leste.
L'historien ne nous dit pas si le bon Huygliens fut assez fringant.
ri6 MADAME DE MAINTENON
pion, ou Tamie, ou la favorite d'aucun pouvoir. Ninon, par elle-mcme et toute seule, s'était faite ce qu'elle était : Tamie dévouée et souvent utile de toutes les disgrâces, la protectrice éclairée de tous les talents naissants; bien plus, c'était la seule femme à cette époque qui osât bâiller tout haut en pleine Académie, ce qui lui valut une verte semonce du secrétaire perpétuel qui ne le lui pardonna jamais.
D'après tout cela , vous concevez très bien que Mlle de L'Enclos ne fut dans ce siècle rien de ce qu'on savait en fait de femmes indépendantes, et que ce fut même une flatterie trop classique de ses contemporains quand ils la comparaient à Aspasie, à Laïs, ou à Phryné.
Ninon ne fut ni Phryné, ni Laïs, ni rien qui ressemblât à ces courtisanes si élégantes, mais si intéressées, dont l'ancienne Grèce a conservé le doux souvenir comme d'un produit qui n'appartenait qu'à elle. Ninon ne ressemblait guère plus à Aspasie, car derrière Aspasie on pouvait toujours voir Périclès, tandis que derrière Ninon on ne peut guère apercevoir que Saint-Evremond, l'abbé de L'Attaignant ou l'abbé de La Pare, et autres grands hommes du même poids.
Il y aurait bien encore une analogie à saisir entre les salons de Ninon de L'Enclos et l'aca-
ET NINON DE l' ENCLOS II7
demie plus que littéraire de Thôtel de Rambouillet; mais, si mes contes sont suivis avec quelque intérêt, je me propose de vous faire un beau conte tout exprès, intitulé : Bossuet à V hôtel Rambouillet ; voilà pourquoi je ne veux pas en parler aujourd'hui.
On était donc, comme je disais, à la fin du repas, au milieu de quelque joviale et intéressante conversation, comme il s'en établit toujours entre gens d'esprit et de gaieté qui ne songent qu'au moment présent, quand on vit entrer dans la salle une belle personne qui n'était nullement attendue.
Sortir de son siège, sauter au cou de la nouvelle arrivée, s'extasier, se récrier, se lever de table, entraîner toute l'assemblée à sa suite dans le salon, tout cela fut l'affaire d'un moment pour M"e de L'Enclos, et à la vivacité de ses empressements, il était facile de voir qu'il s'agissait pour Ninon d'une amie qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps.
Et, de fait, ce n'était rien moins que M"^^ d'Aubigné, la veuve de Scarron, qui venait, aune heure indue pour elle, visiter Ninon dans sa demeure, au moment où sa cour était le plus nombreuse, bien assurée qu'elle était de ne trouver là que des amis qu'elle avait reçus autrefois à ses dîners de
la rue d^Enfer; aussi sa visite fut-elle le sujet de mille saillies affables et spirituelles.
«On la disait dévote, s'écria Chapelle en la revoyant, mais j'ai toujours soutenu, moi, que c'était une calomnie!
— C'était une véritable calomnie ! » répétèrent tous les convives.
Alors, sans qu'on pût remarquer l'embarras de la nouvelle arrivée, les plaisirs de la soirée reprirent leur cours. On lut d'assez bons vers et de la prose très médiocre; on fit une musique très peu compliquée sur un clavecin qui l'était moins encore; on parla de Fénelon , de M"^e Guyon et de Pascal; on ne dit pas un mot du roi, ni des ministres, ni de rien qui sentit la Bastille; puis, à dix heures sonnant, on prit congé des deux belles amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empêcher de sourire en voyant le marquis de La Châtre embrasser, en poussant un long soupir, les belles mains de Ninon, avec qui M^^^ d'Aubigné passait la nuit.
C'était une coutume de ce temps-là de partager son propre lit avec ses amis et de ne pas souffrir qu'ils en eussent d'autre toutes les fois qu'on les recevait sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans l'Orient, une des conditions de l'hospitalité consistait à porter le premier à ses lèvres la coupe
qu"'on offrait à son hôte. Que cette habitude soit venue à la suite de nombreux empoisonnements, elle n'en est pas moins restée comme une trace ingénieuse et touchante de l'hospitalité antique. De même on pourrait croire que la coutume dont je parle, que cette communauté dans le repos était peut-être, au XYII^ siècle, un résultat des horribles trahisons de la Ligue ou de la Fronde; quoi qu'il en soit, Thistoire constate le fait sans l'expliquer, et elle a pris soin de nous apprendre que c'était à cette époque le plus vif témoignage d'amitié qui se pût accorder. D'ailleurs, Ninon de L'Enclos et son amie étaient depuis longtemps habituées à coucher ensemble, et, en effet, cette intimité favorisée par un calme parfait, à la lueur incertaine et vacillante d'une bougie à moitié consumée, devait favoriser grandement les confidences pénibles, les aveux sans nombre, et souvent suivis d'une modeste et confuse rougeur, que deux femmes jeunes et belles ont nécessairement à se faire toutes les fois qu'elles sont restées longtemps sans se voir.
Ninon, rrîieux que toute autre, connaissait Peffet puissant de ce clair-obscur, et combien il favorise de tendres et naïfs épanchements. Sans contredit, il était visible que son amie, venant ainsi seule à cette heure au milieu de son salon , qui n'était
guère en bonne odeur au noble faubourg, avait quelques révélaiions importantes à lui foire et bien des conseils à lui demander; mais pourtant, à l'embarras de M"^e Scarron, elle comprenait que son secret ne lui échapperait pas sans peine: aussi titelle semblant de n'en supposer aucun; elle se contenta donc de combler son amie de prévenances, de tendres caresses, de reproches modérés, et son amie commença par être sensible à la modération de ses reproches : car il y avait bien longtemps que Ninon avait été négligée, et qu'elle avait été forcée de s'en rapporter à la renommée pour apprendre le destin d'une femme qu^elle aimait si tendrement.
Elle ne savait donc rien de précis sur la vie de son amie. On lui avait dit seulement qu'après la mort de Paul Scarron, son mari, elle avait obtenu une pension de mille écus avec bien de la peine et après bien des prières; qu'ensuite, soutenue par M"is de Montespan, elle s'était dévouée à l'éducation du jeune duc du Maine, un des enfants de Louis XIV ; plusieurs bruits avaient même circulé sur la faveur dans laquelle la gouvernante s'était trouvée auprès du père de son élève; mais il y avait dans ces bruits tant de vague et d'incohérence, tant d'invraisemblance surtout, que Ninon ne savait auquel entendre; aussi mou-