‹ Petits contesChapitre 23 sur 37 · ET NINON DE LENCLOS · texte numérisé non relu

ET NINON DE LENCLOS

rait-elle d^envie d'être informée une fois à coup sûr.

Mais, dans celte circonstance, Ninon avait trop d'esprit pour procéder par la métliode interrogante, la plus sotte des méthodes depuis qu'il y a des secrets sous le soleil. Ninon savait trop bien ce que c'est qu'un secret dans lequel une femme est compromise pour ne pas apporter dans cet éclaircissement tout ce qu'elle pouvait avoir d'indifférence et de froideur apparentes.

Elle parla donc très peu à son amie, et, après le premier bonsoir, elle parut tout occupée des minutieux apprêts de la simple toilette pour la nuit; ce fut avec la même vivacité qu'elle se délivra de ses longues dentelles^ de sa poudre, de ses mouches , du peu de rouge qu'elle mettait alors pour obéir à la mode ; peut-être même cette femme charmante oublia-t-elle un instant le secret qu'elle allait découvrir, en voyant sa taille si svelte et si bien prise dégagée des larges et ridicules paniers qui en défiguraient les contours. En effet, pour une femme à cette époque, il y avait le soir une heure bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur de sa peau , de la souplesse de sa taille, de ses noirs et longs cheveux , en un mot^ de toutes les beautés sans fard qu'elle était obligée malgré elle de déguiser le matin.

Cependant, plustimideou moins vive, Mf^ed'Aubisné défaisait avec lenteur les modestes atours de la journée. Il y avait dans son action quelque chose de la pudeur d^une jeune fille dans le dortoir de son couvent, et, pour un œil exercé, il était facile, à la solennité de M^^ Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été Tépouse d'un homme vieux et impotent.

A la fin pourtant, les deux amies furent prêtes à se mettre au lit : Ninon s^ jeta la première, vive et légère comme toujours; son amie s^ plaça au contraire avec tant de circonspection et de timidité craintives qu'on eût dit que le bon Scarron était ressuscité; en même temps, se souvenant de ses longues prières du soir, la belle veuve se mit à les répéter tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule prière qu'elle eût su de sa vie : « Mon Dieu ! faites de moi la femme que vous voudrez, pourvu que je sois un honnête homme ! » Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies étaient couchées, feignant toutes les deux de dormir profondément et ne dormant ni Pune ni Tautre, lorsque enfin la conversation commença, à peu près comme dans un conte des M/Z/e et une Nuits.

« Dormez-vous donc si entièrement, ma chère Ninon, et ne voulez-vous pas m'adresser une

Page 1