‹ Petits contesChapitre 37 sur 37 · ROUSSEAU AU MERCURE DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROUSSEAU AU MERCURE DE FRANCE

ma part, je ne me figure pas l'auteur à^ Emile écrivant au jour le jour; écrivant pour écrire; pliant ses pensées à toutes les formes obséquieuses et craintives d'un malheureux qui est en présence du conseil; je ne me figure pas Rousseau ayant de Tesprit une heure avant ses lecteurs.

Aussi, huit jours après, Paris, étonné et tout scandalisé de tant d'audace, vit-il paraître cette fameuse brochure contre TOpéra , qui souleva le côté du roi aussi bien que celui de la reine, et qui fit mettre Rousseau à la porte d'un théâtre où sa musique était chantée chaque soir.

Un mois après la fameuse brochure, Jean- Jacques se laissa voler sa dernière chemise de batiste par son beau-frère, et, renonçant à la littérature, se fit, pour vivre, copiste de musique à tant la ligne.

Ce qu^il fit ensuite, il n'est personne qui Tignore : les belles pages d^Héloïse, Emile tout entier, la première partie des Confessions , la Lettre à d'Alembert et la Lettre à Monsieur deBeaumont^ ont assez expliqué comment Rousseau eût été un très mauvais rédacteur du Mercure^ quoique, soixante ans plus tard, M. de Fontanes et M. de Chateaubriand , sous un despotisme plus ombrageux peut-être que celui de Louis XV, n'aient pas dédaigné de s'en charger.

A porte s'ouvrit avec fracas, et les gens du guet jetèrent assez brutalement dans la prison un jeune homme, bouillant de colère, qu'ils avaient saisi avec bien de la peine dans un cabaret voisin.

L'aspect du nouveau prisonnier était au premier abord d'une étrangeté inexplicable ; malgré ses vêtements en désordre, ses dentelles déchirées, sa tête sans perruque, son œil en feu et le mouvement convulsif de ses lèvres, il était facile de s'apercevoir que c'était là quelque chose de plus qu'un de ces jeunes libertins de bonne maison que leurs familles croyaient guérir radicalement en sollicitant pour eux une lettre de cachet.

Et, de fait, presque célèbre par ses désordres et fort raisonnablement connu dans la ville par ses dettes, ses maîtresses et ses duels, le jeune comte Riquetti de Mirabeau jouissait déjà d'une réputation d'homme d'esprit et de style, comme il fallait

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absolument en avoir une à Tépoque dont je veux parler.

D'ailleurs, il n^était rien moins que le fils du marquis de Mirabeau , le chef des économistes, l'ami des hommes, comme il s'appelait , pauvre philosophe aux vues étroites et au cœur dur, jouant la philanthropie dans ce siècle d'humanité, comme il eût joué la dévotion sous le règne de M™^ de Maintenon ; au demeurant, une espèce de maniaque sans âme et sans cœur, le plus cruel ennemi de sa femme, de tous les siens, et surtout de son fils, en faveur de qui il implora, de compte fait, soixante-quinze lettres de cachet.

Aussi je ne saurais vous dire quel immense désespoir se peignit sur les traits du jeune Mirabeau quand il se vit encore une fois sous les verrous, laissant les plaisirs de sa folle jeunesse et même Tespérance à Tentrée de son cachot. Ce fut d'abord un emportement terrible, puis ensuite un accablement pitoyable, des fureurs et des sanglots; tantôt il frappait de la tête les murs de son cachot, tantôt, les yeux en pleurs, il gémissait sur sa triste destinée, prononçant à haute voix le nom de Sophie, maudissant son père, blasphémant contre le Ciel, ou bien appelant à son secours tous les mousquetaires de sa connaissance, tous ses compagnons de débauche et de liberté.

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En un mot, à cette révolution si variée, si énergique, si complète, il était manifeste que ce malheureux jeune homme se trouvait arraché à la vie à l'instant même où l'on a le plus de duels, de maîtresses, de créanciers, de calomniateurs, d'ennemis de toute espèce; au moment même où Ton a le plus de tout ce qui fait tenir à la vie, quand on a du feu dans la tête et du sang dans le cœur.

D'ailleurs, dans ses premiers emportements, Mirabeau se crut seul dans sa prison, et ce ne fut pas sans quelque déplaisir qu'il s'aperçut , au fort de sa colère, qu'il avait un compagnon de captivité.

Ce prisonnier, d'un âge mûr, mais d'un œil vif et d'un regard satirique, paraissait façonné à la demeure qu'il habitait alors, et qu'il avait souvent habitée. On voyait que la nécessité était devenue pour cet homme une loi comme toute autre, à laquelle il obéissait, et son extérieur calme et résigné faisait un contraste complet avec les emportements de Mirabeau. Cet homme, dont le nom s'efface aujourd'hui comme s'effaceront tous les noms des écrivains médiocres , comme se sont effacés les noms de Bussy-Rabutin, de Saint-Évremond et de tant d'autres qui n'eurent pas beaucoup d'esprit en partage, était une puissance dans la jeunesse dé Mirabeau.

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Il s'appelait Linguet ; et sa vie, moitié judiciaire, moitié littéraire, avait été un mélange complet de succès et d'adversité. Ainsi Linguet fut, après Gerbier, le premier avocat qui se fut fait un nom dans le monde par de simples plaidoiries; il fut le seul homme de lettres, après Beaumarchais, dont les factums judiciaires fussent dévorés comme s'il se fût agi d'un poème descriptif. Enfin, après Diderot , il est le seul à qui le paradoxe ait porté quelque bonheur.

Malheureusement pour lui, tous les genres auxquels se livra Linguet étaient épuisés quand il arriva : il ne put que les ranimer quelque temps en faveur du besoin qu'on en sentait encore pour le scandale et le paradoxe; mais, à la mort de M"^^ de Pompadour, dont l'esprit élégant et vif préférait un mensonge amusant aux vérités les plus vraies, le paradoxe avait perdu presque tout crédit; et la vieillesse du roi, ses plaisirs moins délicats, les malheurs de la France et sa position douteuse dans l'Europe , avaient fait du scandale quelque chose de moins populaire qu'autrefois, de sorte que la renommée de Linguet, qui avait été grande, mourait avant sa personne.

A quelque différence prés, il lui arrivait ce qui de nos jours est arrivé à l'observateur Mercier, qui d'abord a joui d'une immense célébrité pour avoir

calomnié le chant du rossignol, et qui, deux ans plus tard , 'trouvait à peine, dans les places publiques, un bourgeois qui daignât lui parler.

Cependant la présence de Linguet était propre, plus que toute autre, à dissiper les ennuis du jeune Riquetti. Mirabeau lui avait quelques obligations. Linguet avait fait le plus virulent des pamphlets contre le marquis de Mirabeau, son père, et tous les économistes du siècle; il Tavait appuyé luimême de ses conseils dans sa dernière dispute avec le plus redoutable écrivain de Mémoires qui fût alors, avec Beaumarchais lui-même ; c'en était assez pour que Mirabeau reconnût Favocat Linguet et Tembrassât, selon Tusage, avec toute Taffection d'un homme avide de vengeance qui rencontre sur son chemin un spadassin plein de cœur et bien armé.

« Ah! mon cher, s'écria Mirabeau, c'est donc vous que je retrouve ici? C'est donc à la Bastille que nous devions nous revoir? Ah! je vous en conjure, plaignez-moi, plaignons-nous, maudissons ensemble cet atroce gouvernement et ces misérables qui se laissent ainsi conduire; je vous assure que je suis bien malheureux !

— Malheureux! vous? reprit Linguet. Hier encore je réfléchissais aux événements qui se préparent ; je cherchais dans l'avenir à quels hommes

serait donnée la mission de guider les autres; mais parmi nos jeunes esprits, je ne voyais "que vous , Monsieur le comte, et alors je pensais que le plus grand bonheur qui vous pût arriver serait d'être mis pour trois ans à la Bastille.

— Pour trois ans à la Bastille , Linguet! Etesvous donc, je vous prie, dans un accès de paradoxe? Savez-vous ce que je perds ici? savez-vous que me voilà séparé de tout ce qui faisait ma vie? Savez-vous que si cet état de désespoir se prolonge je serai étouffé un de ces matins dans mon cachot?

— Et savez-vous, reprit Linguet du même ton, savez-vous quel noble génie vous perdez dans ce que vous appelez vos plaisirs? Savez-vous quel bel et ingénieux esprit vous dépensez misérablement dans les lettres que vous écrivez à vos maîtresses? Comptez-vous donc pour rien l'avenir qui s'ouvrait devant vous? Ou bien! vous étes-vous figuré qu'après avoir dissipé votre jeunesse , vous entreriez dans Tâge mûr, homme sérieux et respecté ? Non, non, il n'en est pas ainsi. Monsieur le comte, il a fallu dix ans d'exil à M* de Montesquieu^ dans sa terre de Fresne, pour enfanter V Esprit des lois. Malesherbes et Lamoignon, à dix-sept ans, n'étaient déjà plus dans le monde; tous nos grands hommes se sont faits dans la retraite la plus austère. Pour vous, qui n'avez de retraite possible

qu'une prison, pour vous qui, dans le fracas de Paris, n'avez pas su être seul un instant, faites donc vos études à la Bastille, et bénissez la main qui vous y a plongé!

— Oui certes, reprit Mirabeau, j'embrasserai cette main pour la mordre jusqu'au sang. Vous parlez de mes études, Linguet, mais tel que vous me voyez, j'avais pensé, moi, à étudier. Au milieu de mes emportements, je comprenais fort bien que je n'étais pas plus un marquis d'ancienne cour qu'un philosophe de la Régence; je sentais en moi quelque chose qui n'était plus de ce siècle, quelque chose que j'aurais pris pour l'éloquence , si l'éloquence était aujourd'hui un pouvoir; mais, à présent, je suis à la Bastille. Adieu les hommes, adieu la société, adieu les livres, adieu tout ce qui fait un homme! Me voilà séparé de mon siècle, comment voulez-vous que ce siècle me soit connu ?

— Ceci est le plus petit des malheurs, Mon^ieurle comte. Pour peu que vous ayez de génie et d'expérience, c'est vous qui devez faire le siècle qui commence; que vous importe donc le siècle qui finit? Vous parliez d'étudier les hommes de notre époque ? De vieux libertins ou de petits philosophes, hommes à idées étroites, hommes sans prévoyance et sans avenir, s'agitant insufïisam-

ment pour cette nation française qui n'attend que le signal pour s'éveiller!

a Que parlez-vous de la société, ou de livres pour votre instruction personnelle? La société a perdu toute sa puissance, du jour où la littérature du temps Fa dominée, du jour où elle s'est mise à la suite des idées philosophiques. Quant auxlivresde notre époque, que sont-ils? que prouvent- ils? qu'apprennent-ils? A quel gouvernement meilleur nous peuvent-ils conduire? Voltaire lui-même et son théâtre, à quel résultat est-il allé? Je vous le répète, Mirabeau, pour devenir un grand homme, il faut que vous réfléchissiez sur tout cela, et dans votre position, vous ne serez jamais mieux qu'à la Bastille.

— La Bastille! reprit Mirabeau, mais c'est la mort, Linguet, dont tu me parles! Comment veuxtu penser, au milieu de ces fossés bourbeux, dans cet air infect, au bruit sinistre de ces porte-clefs et de ces verrous? Malheureux que je suis! Donnemoi donc au moins un espace libre, pour me livrer à mes pensées de vengeance et d'avenir.

— Pour un homme de cœur. Monsieur le comte, quatre pieds de terrain et un air raisonnablement respirable suflfisent à la pensée et au génie ! Galilée, prisonnier de l'inquisition, trouva encore sur le mur humide de son cachot assez de bonne place

pour résoudre son grand problème ; le Tasse, prisonnier à Ferrare, franchit les barres de fer de sa prison pour chercher dans Tunivers un emplacement aux jardins d'Armide. Enfin c'est ici même que Voltaire, prisonnier à vingt ans pour des vers qu'il n^avait pas faits , composa son poème de la Ligue, le plus parfait de ses ouvrages, avant même de savoir ce que c^était qu'un poème épique.

— Bien parlé, mon avocat, dit Mirabeau en souriant; mais, à vous entendre, ne dirait-on pas que la Bastille est nécessaire au génie et que c'est seulement dans les fers que Tesprit se développe en toute liberté?

— Tout au moins, dit Linguet, monsieur le comte conviendra-t-il que, si souvent la prison a manqué au génie, le génie n'a jamais manqué à la prison. Par exemple, n'est-ce pas du fond de sa prison que Luther parvint à faire trembler Tévêque de Rome sur son trône? N'est-ce pas dans les fers que ce puissant réformateur trouva cette éloquence active et passionnée à laquelle rien ne résistait? Ah! croyez-moi, Mirabeau, jetez un grand homme sur la paille, donnez-lui la liberté de se replier sur lui-même et de chercher dans le fond de son cœur un pouvoir qu'il ne soupçonnait pas, ou je me trompe bien, ou cet homme sortira de son cachot mille fois plus heureux qu'il n'y était

entré; c'est ainsi que Marins dans les fers trouvait encore un regard assez puissant pour arrêter le Cimbre qui venait Timmoler. »

Ici Linguet, se souvenant au milieu de son plaidoyer que lui-même n'était plus libre et n'ayant plus pour se soutenir les illusions de la jeunesse, tomba dans un grand accablement, et il eût été difficile de croire, à la morne immobilité de ses traits qu'il venait de défendre si éloquemment la Bastille.

Pour Mirabeau, il se livra encore pendant huit jours à ses fureurs, après quoi, se trouvant plus résigné, il se mit du haut de la tour à étudier le monde, et à Taspect de cette population si monotone dans ses mouvements, si concentrée dans les besoins matériels de sa vie, Mirabeau comprit pour la première fois de quelle puissance pourrait être un homme de cœur au milieu de tant d'inerties individuelles.

Tel fut le point de départ d'où partit Mirabeau. S'étantun jour bien convaincu de l'ennui qui pesait sur la société, il comprit que cette société voulait à toute force en être distraite et qu'elle serait aux pieds du premier homme qui lui donnerait un mouvement assez fort pour la retirer de l'ornière où elle était engagée depuis des siècles. Alors la tête de Mirabeau s'enflamma, son cœur

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battit plus violemment dans sa poitrine et, repassant tout seul ce qu'il savait de l'histoire de son temps, il se mit à entrer dans cette haine pour le despotisme, dans cet amour pour la liberté , dans cette inflexible énergie contre les tyrans, qui Font rendu le roi de la tribune et lui ont fait produire de si grandes choses par la seule force de sa parole.

Ces idées seraient-elles entrées dans la tête de Mirabeau si, frivole jeune homme, il eût continué plus longtemps cette vie de libertin qu'il regretta si fort dans les premiers moments? Personne ne peut le dire : toujours est-il que, trois ans après, sortant de la Bastille plus savant et plus grave qu'il ny était entré, Mirabeau se trouva dans un monde nouveau dont il se sentit le maître au premier abord.

Un roi juste et sage avait remplacé Louis XV et purifié sa cour; Voltaire était descendu dans la tombe, le dernier homme du siècle des philosophes; un ouvrier imprimeur, Franklin, était porté en triomphe comme le maître de la foudre et le maître des libertés américaines. Beaumarchais, toujours actif, envoyait des fusils et des vivres aux Américains insurgés, avec l'argent de son Figaro ; enfin , déjà sourdement circulait dans le monde cette grande idée du peuple repré-

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sente par ses pairs : et au milieu de celte auguste assemblée, Mirabeau entrevit la tribune d'un coup d'œil et il comprit que, lui aussi, il dominerait son siècle.

Vous savez ce qui arriva et comment la reine de France parut en suppliante devant ce tribun populaire au milieu d'une nuit d'automne; comment, quand Mirabeau se mourait, un jeune homme vint offrir, pour le sauver, le sang qui circulait dans ses veines, et comment, enfin, il n'y avait plus de Bastille quand mourut Mirabeau.

Pour moi, toutes les fois que le hasard a guidé mes pas sur l'emplacement de cette prison redoutable, j'ai toujours regretté de ne pas voir ses sombres tourelles se perdre dans les airs, de ne pas entendre les cris du pont-levis se baissant lentement à la voix du lieutenant criminel.

C'était là sans contredit le temps des grandes pensées et des grands hommes. Pauvres gens de lettres que nous sommes, n'avons-nous pas perdu toute notre importance à présent que pour nous garder il n'existe plus de château fort? N'avonsnous pas été dépouillés de tout Tintérét qui s'attachait à nos personnes, aujourd'hui qu'il faut un jugement en forme pour que nous soyons enfermés rue de la Clef, non plus dins cette forteresse hérissé de canons et de hallebardes, mais dans une

maison toute simple qu^un seul gendarme pourrait garder; non plus, comme autrefois, à côté du grand Condé ou du coadjuteur, mais à côté de quelques étourdis qui payent ainsi leurs créanciers ?

Ah ! vraiment, du jour où la Bastille est tombée, la littérature de notre pays est tombée avec elle ; avec elle sont tombés la poésie, Féloquence, tous les beaux-arts; aussi, de cette prison déplâtre où Ton nous enferme aujourd^iui , loin de sortir glorieux et pleures comme autrefois, nous sortons presque ignorés; de nos jours, il n^ a peut-être que Béranger à qui une prison pareille n^ait pas fait tort.

Pourtant telle n'était pas Topinion de Voltaire : les grands hommes aussi bien que les autres sont sujets à ringratitude !

On parlait devant le philosophe de fausses lettres de cachet.

« Que f:iit-on, Monsieur, demanda Voltaire, aux fabricants de fausses lettres de cachet?

— On les pend, Monsieur, répondit le ministre.

— C^esE très bien fait, reprit Voltaire, en attendant qu'on pende ceux qui en fabriquent de véritables. »

(conte fantastique)

ous savez la vieille maxime : Les ma^ riages se font dans le ciel. Il en est de ce proverbe comme de beaucoup d'autres proverbes que je n'ai jamais pu comprendre. La sagesse des nations est embrouillée à faire peur; on la prendrait souvent pour un système de philosophie allemande appliqué à Thistoire. Voilà pourquoi j'estime beaucoup Thonnête Espagnol qui a le premier arrangé des variations sur les vieux proverbes. A force de vieillir, le thème était usé jusqu'à la corde. A mon sens il serait temps de faire quelques changements indispensables au proverbe dont je parle : Les mariages se font dans le ciel.

En fait de mariage aujourd'hui, on s'en fie

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beaucoup moins à la Providence qu^au notaire royal. On se marie encore plus devant ses témoins que devant le prêtre. Le cabinet de l'officier public est visité avant Téglise; le sacrement est devenu une superfluité vulgaire, un vain et factice cérémonial. Le hasard lui-même, ce grand marieur d'autrefois, a perdu toute son influence. Pour se marier, vaut encore mieux s'en fier aux entrepreneurs de mariage dans les journaux qu'au hasard.

Le hasard, c'est un dieu trop capricieux, trop fantasque, trop boudeur, trop peu clairvoyant, pour conclure parmi nous cette grande affaire qui se nomme mariage. Qui voudrait se charger de marier Venise au Grand-Turc, aujourd'hui où le doge lui-même a tant de peine à se marier à la mer?

Faites donc les variations nécessaires au vieul proverbe! Il n'y a plus de mariages qui se fassent dans le ciel. Le mariage est une chose essentiellement de la terre, comme une vente ou un contrat aléatoire. Plus d'amour, plus de passion, plus dé ces élans indicibles qui poussaient deux amants à Pautel. Encore une fois, je m'étonne que le proverbe des mariages dans le ciel subsiste encore dans un siècle où les opinions les plus tenaces et les préjugés les mieux consacrés sont rejeiés avec

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aussi peu de cérémonie et de regret que les os des générations passées, sous la bêche du fossoyeur qui creuse une fosse dans le cimetière.

Voyez comme se font tous nos mariages !

Les vieux généraux ne préparent pas avec plus de soins une bataille qui doit être décisive. Les deux époux, avant de s'unir, se sont observés longtemps; ils ont fait plus d'une marche et d'une contre-marche, ils ont battu la campagne en éclaireurs, ils se sont dressé Tun à l'autre plus d^une embûche, ils ont ù\h de longues haltes sous les armes, ils ont parlementé, ils ont dressé un traité d'alliance, ils se sont livré des otages, ils ont stipulé des dommages et intérêts, ils sont entrés par la brèche dans Fhymen, comme Richelieu entrait dans les villes. Que de peines ils se sont données, les deux combattants, avant de chanter le Te Deum !

Que de musique sur le piano, que de grâces virginales, que de robes blanches, que de peintures à la sépia, que d'attention à se tenir droite et bonne il en a coûté à la jeune épouse.

De son côté, que de peines pour s'enrichir, que d'attentions sur ses mœurs, que d'habits neufs, que de privations de tout genre : le jeu, le bal^ le cigare de la Havane, il en a coûté à l'époux avant de conclure cette grande affaire !

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Sans compter tous les soins de la mère, tous les elïorts des amis, tous les calculs de Tavarice, toutes les informations sur la vie passée; sans compter le contrat, les acquêts et les conquêts, la corbeille et le trousseau, et les valets qui mêlent leurs vœux intéressés à cette union : voilà ce qui s'appelle encore aujourdUiui un mariage fait dans le ciel !

Je veux pourtant, et vous ne Tauriez jamais deviné à Pexorde de mon histoire, vous raconter deux mariages faits dans le ciel, deux mariages très heureux dont le hasard cependant fut le grand prêtre. Le hasard échangea Panneau nuptial des amants; il unit la jeune fille au vieillard, la femme sur le retour au jeune homme, et la conclusion du mariage fut heureuse.

Vous voyez bien qu'en vous avertissant du dénouement de mon drame, je ne crains pas d'en affaiblir Tintéiet, tant je suis sûr que vous serez attentif à mon récit.

Mais vous sentez bien que ce mariage qui se fait dans le ciel ne s'est pas fait dans le ciel de r Europe. Notre vieux monde a trop profané le mariage, il Ta traîné beaucoup trop sur son théâtre, beaucoup trop humilié dans ses livres, beaucoup trop profané dans ses mœurs, pour que le ciel de TEurope préside encore à nos hyménées

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par contrat. Le ciel est d^airain pour les époux.

Laissons donc ce vieux monde; passons la mer, allons sous un ciel vierge, allons sur les bords de la rivière Rouge dans TAmériqne du Nord ; visitons les belles prairies du Sud-Ouest de l'Amérique, beau pays, vaste contrée entourée de forêts primitives, chargée de fleurs qui étincellent dans Pherbe comme des rubis perdus par une reine après une orgie; et au-dessus de tout cela^ un grand soleil, auprès duquel le soleil de PEurope n'est qu'une lanterne sourde ! Mais j'ai peur de me perdre dans cet océan de gazons et de fleurs ; revenons tout simplement aux bords de la rivière Rouge, s'il vous plaît.

Voulez-vous descendre avec moi à la petite ville d'Adayes sur le fleuve Rouge? Adayes fut tour à tour une ville espagnole, puis une ville française; après de longues et sanglantes disputes, elle est restée ville espagnole. Là, plus d'un Européen bel esprit est venu changer contre une culotte de peau sa culotte de soie et les mœurs des cités contre les mœurs des forets. Venez à Adayes avec moi, vous y trouverez de bonnes gens, simples, hospitaliers, ignorants, bigots, très honnêtes surtout, et ne songeant nullement au bien d'autrui. Seulement prenez garde à votre cravache^ pour peu que le bout de cette cravache soit en argent.

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O mœurs vraiment patriarcales et primitives!

Dans ce lieu, la vieille Europe se fait jeune fille et elle joue son rôle de son mieux. Innocence fardée ! simplicité vernie ! probité qui a beaucoup de cadenas!

Quand vous avez traversé la ville espagnole, ces maisons recouvertes de torchis, ces portes basses où rhabitant paresseux respire mollement le frais du soir, ces pans de murs qui sont déjà des ruines, et ces vieux troncs qui témoignent encore pour la forêt abattue, vous vous trouvez en présence d'une église, une vieille petite église, sur ma parole ! C'est un monument déjà, cette petite église. Approchez -vous, vous verrez les vides de la pierre, et le clocher s'inclinera jusqu'à terre pour vous donner son bonjour amical; le vent gémit dans les arceaux ; la porte a ses sculptures gothiques, le mur d'enceinte ses traditions.

Grâce à sa cathédrale, la ville d'Adayes a son moyen âge, elle aussi, comme toutes les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne ont le leur.

La ville d'Adayes a ses antiquaires et ses ruines comme nous avons les nôtres. Et en effet, quel bonheur de pouvoir balayer la poussière des àgQs sur les débris des monuments d'autrefois î

Grâce à son église, Adayes aura bientôt sa so-

ciété des antiquaires pour la décrire et son Walter Scott pour faire des contes. Toutefois, quoi d^étonnant? L'église dWdayes n'a-t-elle pas un siècle dévie? Pour TAmérique, c'est beaucoup, un siècle; dans le nouveau monde, on est de bonne heure antiquité.

Regardez bien cette église, je vous prie; elle a quatre cloches dans son clocher, dont trois fêlées, qui dans les fêtes religieuses témoignent de la joie publique par la plus dissonante harmonie qui se puisse imaginer! une véritable harmonie d'opéra-comique. Messieurs ! le plus épouvantable carillon que vous ayez jamais entendu au mariage de votre rivale, Mesdames !

L'église est carrée à peu près ; elle mérite, comme c'est son droit, le nom de cathédrale. Ses murs sont ornés d'effroyables figures de saints, qui ont Tair d'être atterrés par le bruit des cloches. Eglise primitive, peinture primitive, carillon primitif: que voulez-vous? tout est primitif en ce lieu, excepté le prêtre qui dit la messe et Fouaille qui l'entend.

Regardez l'église avec respect, ôtez votre chapeau comme ferait un Espagnol. Ceci est l'église, ou plutôt fut Téglise du vénérable pasteur Balthazar Polo.

Balthazar, un vrai saint qui avait assisté au con-

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voi de Louis XIV, qui avait vu passer en carrosse toutes les maîtresses de Louis XV; bonhomme, charitable et chrétien. Une affaire d'amour Tavait conduit, à travers mille périls, au Nouveau-Mexique. Dieu Pavait fixé à Adayes pour prendre soin des corps et des âmes des habitants. Il enseignait à lire aux hommes de bonne volonté, il répétait leur Ave aux tout petits entants, il guérissait la fièvre jaune des vieilles femmes ; aux jeunes hommes il proposait des énigmes, et avec les jeunes filles, le dimanche, il jouait au colin-maillard ; colin-maillard, un jeu tout nouveau qu'il avait transplanté dans le pays avec des graines de melon et de tournesol. Le père Balthazar Polo était à la fois le curé, le maître d'école et le médecin de la ville ; il aura la première place dans l'histoire de cette ville, si cette ville est assez malheureuse pour avoir une histoire quelque jour.

C'était un homme accompli, d'une conscience douce, d'un sommeil profond, d'un cœur tendre, d'un appétit toujours ouvert comme sa figure, d'une physionomie sans défaut et sans tache; seulement il avait une taie sur l'œil droit.

C'était pourtant le meilleur de ses deux yeux, au temps où il en avait deux; il perdit cet œil droit par la fâcheuse brusquerie d'un Castillan qui lui avait marché sur le pied et qui s'en était vengé

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en lui donnant un coup de poing d.ins Toeil, ce qui fit que depuis il eut la vue faible et incertaine : le plus grand jour n^était pour le digne curé que le faible crépuscule du matin ou la tremblante et timide clarté de la lune qui se lève entre les arbres. Ajoutez qu^il avait été si fort occupé d'importer à Adayes les tournesols et le jeu de colinmaillard, qu'il avait complètement oublié d'y transporter des lunettes, le bon curé !

Mais il était si bon, si bienveillant, si humain, si rempli d'excellentes intentions, que personne à Adayes ne se permit de rire de ses innombrables quiproquos, car il avait des méprises plaisantes, dont on ne riait pas, tant c'était un homme respectable et respecté.

Sa charité allait à l'aveugle et comme elle pouvait, sans bâton et sans chien, sans que personne lui criât gare, par respect. On le vit plus d'une fois adresser à un nègre tout nu de très véhémentes exhortations sur les devoirs des maîtres envers les esclaves, sur l'humanité, la patience et la bonté; tout au rebours il prêchait aux maîtres l'obéissance, la soumission, le travail. S'il rencontrait une coquette de village, le nez au vent, Toeil noir, le pied mignon, il déplorait avec elle la manie du jeu, l'abus des liqueurs fortes et les emportements de la colère, qui fait jurer en vain le nom de Dieu.

L'instant d'après, à un vieil Espagnol sans chemise, nu-pieds, sale, graissé de suif, puant, véritable Espagnol ! Espagnol primitif avec un pimclio et une paire de culottes déguenillées, les seules qu'il eût au monde, à celui-là il débitait un sermon contre les parures , contre les couleurs tranchées , les habits brodés d'or, le camée qui brille et qui sert de maintien. Ainsi était fait le digne curé !

Mais toutes ces méprises, comme il a été dit, n'altéraient en rien le respect dû au pasteur. Quand il parlait au nègre, le nègre l'écoutait; à l'homme blanc, l'homme blanc l'écoutait, quoi qu'il pût direi...

Jamais, ni aux vieillards, ni aux jeunes gens, il ne vint en idée de se moquer de cette respectable parole. Ils avaient autant d'estime pour les lumières du père Polo qu'ils avaient de reconnaissance pour ses bontés ; et, quand il venait à se tromper plus qu'à l'ordinaire , ils prenaient aussitôt un air grave, et, secouant lentement leurs solennelles têtes espagnoles, ils se disaient entre eux que le vénérable Polo avait sans doute ses raisons pour agir ainsi ; si bien que le plus souvent le digne homme pouvait être aveugle et distrait sans aucun fâcheux résultat soit pour les autres, soit pour luimême.

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Toutefois, pour en revenir à ma vieille église et au proverbe des mariages dans le ciel , il arriva un jour que la méprise du bon pasteur fut suivie de bien des chagrins et de bien des larmes. Cela se passa dans ma petite église et sous l'empire de mon proverbe.

Au temps dont je parle, la plus jolie fille d^Adayes, où il y avait bien des jolies filles, était, au jugement même de toutes les femmes, Thérèse Paccard, la fille dMn Français qui avait épousé une Espagnole de ce village. Thérèse avait toute la grâce française et toute la vivacité espagnole, la peau blanche d'une Parisienne et Tœil noir d'une Andalouse. Thérèse parlait le français avec Taccent espagnol, et c'était une charmante langue, ainsi parlée, avec ce regard. A seize ans Thérèse était orpheline, sans fortune et sans autre asile que la maison de quelques amis.

Non loin du village vivait un jeune homme, enfant d'un père espagnol et d'une mère française. C'était encore un charmant produit celui-là, un beau résultat de ce mélange des deux sangs, un jeune homme plus Espagnol que Français, comme Thérèse était plus Française qu'Espagnole. Notre héros, las de garder les troupeaux dans les grandes plaines ouvertes des Avoyelles , avait émigré auprès d'Adayes; \1 avait acheté quelques arpent

de terre, et, s'élevant ainsi à la rude profession de propriétaire, il vivait avec son vieux père et toute une armée de sœurs dans une maison qu'il avait construite de ses mains.

Richard Alvarès, alors dans sa vingtième année, était un des plus beaux hommes de la province, malgré son pourpoint de peau et sa petite veste, costume des prairies. 11 avait les cheveux blonds d'un Normand, car sa mère était Normande; son teint frais et animé exprimait toutes les passions; sa tête, petite, se balançait sur des épaules robustes; son port était noble, son parler franc, et au bout de ses deux bras, se dessinaient deux larges poignets teutoniques.

On Teût comparé trente fois par mois à Hercule et à Adonis, si Hercule et Adonis eussent été plus connus dans le pays; mais le père Polo ne les avait pas importés à Adayes avec les tournesols et le colin-maillard.

Alvarès vit Thérèse, il aima Thérèse. Thérèse baissa les yeux sous le regard brûlant d'Alvarès; elle devint rouge d'abord, et puis toute pâle; lui aussi, sous les yeux baissés de Thérèse, il fut tout rouge, et^ puis tout pâle. Au bout d'un mois, la jeune fille, un dimanche, allait consulter le vénérable Balthazar Polo.

Le digne Balthazar! Il était si intelligent qu'il

vit tout de suite, malgré ses mauvais yeux, la rougeur de la jeune fille.

ce Oui, mon enfant, dit le bon curé; oui, mon enfant, je te comprends, je te vois. Il est vrai que le jeune homme n^est pas riche et que tu es très pauvre; mais vous êtes Tun et l'autre honnêtes, actifs et jeunes ; vous vous aimez, je sais cela, Thérèse : ce n'est pas moi qui vous empêcherai d'être heureux ! »

Vers le même temps et tendant au même but, le mariage, marchait à pas lents un autre amour, moins tendre peut-être, mais plus prudent et plus respectable, entre un couple d^un âge mûr. Dans une riche et opulente plantation vivait depuis dixhuit ans M""^ Labédoyère, veuve d'un riche planteur, sans enfants et dont la quarantième année allait sonner. Celle-ci était une Anglo-Américaine que Labédoyère avait rencontrée dans une ville de TAtlantique, pauvre, fière et jolie, et qu'il transporta sur les bords de la rivière Rouge pour le gouverner, ainsi que son ménage, pendant que lui-même gouvernait ses nègres.

L'honnête planteur, après la lune de miel, trouva sa femme beaucoup plus dans son rôle de femme-maîtresse qu'il ne l'avait espéré. Après dix ans de mariage, il était rentré dans sa liberté primitive, ou, pour parler sans métaphore, il était

mort, le plus soumis et le plus ponctuel des époux. Depuis huit anspassés, M^^^ Labédoyère, seule héritière des vastes propriétés de son époux, était condamnée à la solitudedu veuvage. Vingt ans déplus sur sa tête avaient changé quelque peu M^^^ Labédoyère. A Tair rêveur de la jeune fille avaient succédé les airs impérieux de la grande propriété; le frais visage de dix-sept ans avait fait place à une figure carrée, entrecoupée de sombres sourcils, rehaussée par une légère et brune moustache et éclairée par deux yeux noirs qui ne savaient plus se baisser. Tout le reste de la femme était à l'avenant; la taille de la sylphide s'était élevée jusqu'à la corpulence de la ménagère, et le pied majestueux de la noble dame avait renvoyé bien loin les pas vifs et joyeux de ses jeunes années.

Cette dame , ainsi faite et ainsi riche, soit oisiveté, soit ennui dans sa maison solitaire, avait imaginé de recevoir les hommages d'un vieux et riche Français qui végétait comme elle à deux ou trois milles de son habitation , un mille plus loin que la maison du jeune Richard et de sa famille. M. Dulac, le riche Français en question, était un petit homme sur le versant de la soixantaine, hypocondre jusqu'à la moelle des os, acariâtre à l'excès; son visage était jaune et ridé : on eût dit une pomme deux mois après l'automne, sans sa

lèvre pendante et son sourire ennuyé et mécontent; du reste taciturne, mélancolique, dormeur. Il fallait tout Tennui de M^^e Labédoyère pour la faire songer à voler en secondes noces avec un pareil homme.

Mais n'avoir à gronder que des domestiques, n'avoir pour esclaves que des gens achetés au marché , regarder chaque soir le joug du mari défunt inoccupé^ meuble inutile, cela était dur pour la digne femme. Et puis cela lui parut noble et beau d'apprivoiser une bête aussi farouche que M. Dulac. Elle se mit donc à être polie et bonne pour le ridé personnage ; elle eut pour lui des prévenances inouïes, elle lui envoya toutes sortes de friandises, elle lui parla avec sa voix en fausset, elle fit sa barbe! Son regard même, à force d'étude et d'attentions, devint doux et patehn et se teignit de cette molle fascination qui distingue le chat quand il fait patte de velours : cela réussit fort à la dame.

Le vieux gentilhomme devint pensif. Il se demanda, égoïste qu'il était, si les attentions, les petits soins et les prévenances d'une si belle veuve et si douce, ne lui seraient pas un utile secours dans les infirmités toujours croissantes de la vieillesse. Ceci alla si loin que M. Dulac étudia quelques mots de galanterie, et les débita l'un après Tautre sans trop grimacer.

LA DOUBLE MEPRISE IqS

Comme M""»^ Labédoyère était aussi pressée que lui, après quelques moments d'hésitation et d^une pudeur bien naturelle , notre veuve consentit à unir son cœur et ses esclaves au cœur et aux esclaves de M. Dulac.

Le vénérable couple et les jeunes amants s'étaient ainsi rencontrés dans leurs vœux les plus chers; chaque couple ne songea plus, chacun de son côté, qu^a recevoir le serment du mariage. Balthazar Polo, la providence de tous les maris, jeunes et vieux, fut appelé en témoignage de ce quadruple serment. Les amours de nos deux couples avaient commencé en automne ; janvier, le mois glacé, venait de finir; février jetait ses pluies sur les chemins, et les torrents étaient tellement enflés qu'il fallait être bien amoureux, pour songer au mariage avant le beau temps.

Mais enfin, les tristes pluies de février s'arrêtèrent ; et bientôt parut dans le ciel éclairci le radieux soleil de mars.

Le mois de mars, si incertain en Europe, est un beau mois dans la Nouvelle-Amérique. Mars amène de beaux jours, une brise chaude et légère; il fait pousser l'herbe dans les champs, il couronne l'arbre de verdure ; rien n'est éclatant, plein de vie et de luxe comme un printemps de la Louisiane ! Gela vaut bien la peine, n'est-ce pas? d'être

acheté par quelques nuages qui se brisent, quelques éclairs qui brillent, quelques tonnerres qui grondent et qui tombent derrière les montagnes, sillonnant un ciel épais.

Nous étions donc au commencement , aux premiers zéphirs, aux premières fleurs, mais aussi aux plus soudains orages du mois de mars. Déjà les planteurs confiaient à la terre les graines de coton et de maïs ; les feux volants inondaient la plaine, le soir, comme autant de papillons aux ailes d'azur et sans corps. Le cornouiller étalait à loisir ses larges feuilles argentées, le bouton-rouge aux touffes cramoisies brisait les langes de Thiver; Talizier , le jasmin et mille autres fleurs du printemps américain jetaient leurs parfums, leurs étamines et leurs couleurs sur les montagnes, dans le gazon, au sommet de Farbre, partout où glisse le fleuve, partout où grimpe le chêne, partout où l'oiseau chante.

Le printemps est la saison des projets nouveaux, des espérances nouvelles; c'est le temps pour tous les êtres de la création et pour l'homme aussi, quand il est sage, de purifier sa demeure, de se choisir une compagne ! Au printemps le vieillard, sur le bord de la tombe , fait un pas en arrière et regarde le ciel d'un œil serein. Attends le soleil, vieillard, découvre ta tête blanchie, ouvre ta poi-

LA DOUBLE MÉPRISE IqS

trine, et ton regard, et ton cœur, et tous les sens de ton corps et de ton âme à cette seconde vie qui descend du ciel sur les ailes du zéphir !

Je reviens à nos amoureux. A mesure que le soleil montait plus haut, M. Dulac devenait plus tendre; son œil s'animait à Taspect de ces forêts rajeunies; il attendait avec impatience le jour de rhymen, il était pressant comme un Français de vieille cour.

« Ah ! ma chère dame, disait le vieillard d^une voix tremblotante et cassée, jouissons de notre beau printemps, cueillons les fleurs de la vie avant qu'elles soient fanées » ; et autres souvenirs de M. Dorât ou de M. le marquis de Pezay.

A des vœux ainsi exprimés, la belle veuve ne pouvait rien opposer; elle se sentit fléchir à la seconde giboulée du mois de mars et de M. Dulac; elle consentit donc à ne plus différer le bonheur de son époux et à marcher avec lui à l'autel.

De son côté Richard Alvarès, en phrases moins françaises, mais non moins passionnées et surtout avec le même succès, pressait et suppliait la jolie Thérèse de ne plus différer leur union. Ajoutez que la fin du carnaval approchait, et il ne restait plus que deux ou trois jours avant la venue du despotique carême, ce grand jeûne, si long et si triste pendant lequel PÉglise catholique défend

riieureuse cérémonie du mariage , loi sévère en effet, surtout dans la Louisiane, où le carême tombe justement au mois de Tannée le mieux iait pour dire à la femme de son choix ; Je t'aime.

Comme le temps pressait, nos amants convinrent de se marier sur-le-champ ; après-demain sans retard, vingt-quatre heures avant le carême. Ce qui fut résolu dans la maison de M. Dulac et de M"^e Labédoyère fut résolu aussi dans le cœur de Richard et de Thérèse au coin du bois.

Ainsi, sans se connaître, ces deux couples choisirent pour se marier la même heure et le même jour.

Ce même jour-là^ on eût dit que tous les célibataires de la paroisse, vieux et jeunes insensés, s^étaient aussi donné rendez-vous à la bénédiction nuptiale. Je ne sais combien de couples d'âges, de nations et de peaux différentes, se présentèrent à Téglise d'Adayes pour être mariés par le digne Balthazar Polo; on appelle encorc cette année-là, dans la paroisse. Vannée des îioces.

« Sais-tu, Richard, disait Thérèse à son amant, que le père Polo a promis de faire des mariages demain à midi et après-demain à quatre heures du matin, et de marier tous ceux qui se présenteront à Téglise? Quel malheur d^étre mariés devant tant de monde! Tout le monde vous regarde. Mais ay

fait, Richard, si nous nous mariions après-demain des premiers, de très bonne heure? Si nous laissions passer la foule demain au grand jour, et si nous venions avant la foule, le matin , avant le soleil, qui nous verra? Et ceux qui nous verront, mariés comme nous, qu'auront-ils à dire ? Marionsnous après-demain à quatre heures du matin , si tu le veux, Richard ? ))

Le jeune homme ne pouvait qu'obéir à ces -très excellentes raisons, et il partit sur-le-champ pour faire tous les préparatifs de noces dans sa maison.

Une chose digne de remarque, c^est que le caprice de cette jeune et timide fille fut aussi le caprice de la volontaire et audacieuse M^" Labédoyère. Elle insista, elle aussi, auprès de M. Dulac pour n'être pas mariée avec les autres au grand jour, pour aller incognito à Tautel, la veille du carême, à quatre heures du matin. Ce fut en vain que le galant et tendre époux appela toute sa persévérance et toute sa galanterie à son secours pour vaincre les préventions de sa femme contre les cérémonies nuptiales : la dame déclara qu'elle le voulait ainsi; que, si le mariage ne se faisait pas à l'heure dite, il serait relardé de quarante jours. M. Dulac fut donc obligé de renoncer aux cérémonies que rÉgiise lui réservait. Entre nous, M™e Labédoyère, voyant son époux si ridé et si

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flétri, le sourire aigre-doux et le corps chancelant sur des jambes amincies par Tâge , ne fut pas fâchée de se marier dans Tombre du matin, et d'échapper ainsi aux regards des curieux et aux propos médisants.

Enfin le dernier jour arriva ; le joyeux carnaval se sentait à peine mourir, et le pâle carêm^e montrait déjà sa face pointue, quand, sur les trois heures du matin, s'ouvrit Féglise au bruit discordant et furieux de ses trois cloches fêlées. Le digne Balthazar Polo , qui avait déjà fait des mariages toute la journée précédente , fut un des premiers à son poste. Cependant Téglise se remplissait des futurs conjoints et de leurs amis ; les couples venaient les uns après les autres : c'était un spectacle d'une grande variété et d'une grande confusion, à la lueur des lanternes vacillantes dans la main des nègres.

Arrivait un jeune Espagnol avec sa seiiora : le jeune époux en manteau court, avec chapeau aux larges bords; équivoque figure, où les traits espagnols étaient mêlés à ceux des aborigènes; il marchait d'un air indifférent et distrait, soutenant une jeune femme , dont le visage plus rond et plus calme , mais moins bruni , était à demi couvert d'une mantille brodée. Sous le mantelet , près du front, on voyait le bouquet de fleurs naturelles

qu'elle avait cueilli elle-même le matin. Plus loin venait une élégante Française , le sourire sur les lèvres, la rose à la joue, des fleurs artificielles dans les cheveux, exhalant les essences du continent. Elle s'appuyait légèrement sur un homme aux cheveux poudrés, et dont l'habit bleu de ciel, le chapeau et le nez retroussé indiquaient suffisamment un Français. Dans beaucoup d'autres mariés, on pouvait également remarquer un mélange bizarre de costumes , un amalgame étrange de traits de physionomie qui indiquaient d'une façon très confuse ces origines croisées. Au reste, presque tous ces nouveaux mariés étaient abrités sous de vastes manteaux de couleur sombre, dans lesquels ils avaient cherché un refuge contre l'inclémence du temps.

En effet le ciel^ qui la veille était bleu et serein, s'était tout à coup chargé d'épais nuages; mars avait passé du rire aux larmes, de la joie à la colère, enfant gâté du printemps, à qui tout est pardonné d'avance, en faveur d'un arbre qui verdit, d'une fleur qui se colore , ou d'un rayon de soleil qui s'échappe des cieux.

Quatorze couples, sur deux files opposées, les maris d'un côté , les femmes de l'autre , s'agenouillèrent, laissant entre eux un intervalle par où le prêtre pût passer et unir les époux en leur

donnant sa bénédiction. Derrière chaque nouveau marié se tenaient les amis et les parents, tout prêts à recevoir la nouvelle épouse après la cérémonie, et à la conduire en triomphe au domicile de son époux.

L'église était sombre, la nef était à peine éclairée par deux cierges de cire vierge placés sur Tautel ; l'obscurité dansait autour de cette lueur solitaire, en s'aliongeant horriblement. Au dehors, tout se préparait pour un orage. A mesure que le jour avançait, le ciel devenait plus sombre; le vent affluait avec violence autour du saint bâtiment et se précipitait en bouffées par la porte entrouverte; la flamme des bougies, incertaine, se baissait, se pliait, se ranimait par intervalles, fatiguant la vue des spectateurs.

Les verres étaient horriblement serrés par l'orage. Un orage là-bas est quelque chose de bruyant et de sourd, qui emporte les villes dans l'espace, et qui brise une pierre comme il briserait un homme! L'orage, dans le Nouveau-Monde, c'est la machine à vapeur des temps modernes, implacable dès qu'elle vous saisit! Vous pouvez donc juger de la double terreur au dedans et au dehors de réglise ! Au dehors, le vent qui gronde; au dedans, les horribles figures des saints qui s'agitent en tous sens; la Vierge des sept douleurs, Virgen

de hs dolores , véritable caricature de Taffliction, donnant la main à saint Antoine.

Au dehors, les chevaux, attachés aux arbres ou tenus en main par les nègres, sentant Forage, frappaient du pied, se démenaient, hennissaient d'impatience ou mordaient leurs larges freins espagnols.

Dans cette double circonstance de la nuit et de l'orage, le père Polo vit, ou plutôt fut averti qu'il fallait se hâter s'il voulait que les nouveaux mariés arrivassent sans encombre à leurs nouvelles habitations.

Il se hâta donc de passer au milieu de la ligne conjugale, pressant le pas et la bénédiction à mesure qu'il avançait; c'était à peine si le digne curé se donnait le temps de poser l'anneau nuptial aux doigts qui lui étaient tendus. Cet anneau accepté, le digne Balthazar remettait l'épouse aux amis de l'époux, qui se hâtaient d'envelopper la femme dans un manteau pour la conduire chez son mari avant l'orage.

Cela se faisait plus rapidement que je ne puis dire ; Forage grondait toujours plus haut. A chaque pas que faisait le bon curé, un éclair brillait dans le ciel, une nouvelle mariée disparaissait de l'église; l'éclair rentrait dans le nuage, une nouvelle mariée remontait sur son cheval, et Balthazar

Polo procédait à un autre mariage, sans avoir peur d^un autre éclair.

Dans cette hâtive cérémonie, si touchante au dedans, si turbulente au dehors, M. Dulac et Richard Alvarès étaient à genoux Tun à côté de l'autre; vis-à-vis de Dulac et de Richard se tenaient M™^ Labédoyère et Thérèse Paccard, toutes deux tremblantes , Tune de peur , Tautre d^amour; toutes deux enveloppées dans leurs manteaux, toutes deux tendant la main à Panneau nuptial, et la tête baissée sous la bénédiction du prêtre !

Balthazar Polo arriva à ces deux couples d^un pas précipité ; il était plus aveuglé que jamais ! Quatorze mariages, le bruit de la tempête, la multitude des cierges , le maintien et le manteau des épouses, que voulez-vous? Ce qui devait arriver arriva.

Le digne homme, le cœur et Fesprit troublés, passa au doigt de la jolie Thérèse Panneau du vieux et sec Dulac; M"^e Labédoyère tendit l'index à Panneau du beau Richard ; et, pour achever toute la cérémonie, Balthazar remit Thérèse aux amis de Dulac, en même temps que M^^ Labédoyère était livrée aux amis de Richard. Un grand coup de tonnerre éteignit les cierges deTautel, toute Péglise rentra dans Pobscurité, et le bon Polo, à genoux,

se mit à remercier Dieu de lous les heureux qu'il avait faits.

On se hâte, on amène les montures; les parents de Richard, tout en trouvant le fardeau un peu lourd, placent M^^^ Labédoyère sur un joli cheval d'un pas rapide et sûr, que le jeune homme avait choisi pour sa Thérèse. Thérèse, de son côté, se jeta doucement sur un petit bidet au doux pas d'amble, que M. Dulac avait acheté tout exprès pour la veuve ; et voilà nos deux mariés partis, Tun au trot, Fautre au pas; la grave M^^^ Labédoyère escortée par de jeunes gaillards vifs et bien dispos, la sémillante Thérèse gravement accompagnée par de graves planteurs et trois ou quatre personnes d'un âge mûr qui vont au trot. Cependant Torage gronde toujours.

L'orage brille au ciel, les bois mugissent^ les bêtes de somme hâtent le pas, chacun s'enveloppe de plus belle dans son manteau, M>^^ Labédoyère se tient à la crinière de sa monture. Thérèse Paccard maudit la lenteur de la sienne : tout sert à entretenir jusqu'à la fin la double méprise des époux.

Thérèse arriva avec son escorte à l'instant même où les premières gouttes de pluie pendaient sur les branches des arbres.

A la lueur du crépuscule, Thérèse put remarquer dans les bâtiments une sorte d'importance

qui ne s'accordait guère avec ses idées sur la cabane de Richard; les arbres et les arbrisseaux que le vent faisait plier, indiquaient plutôt un manoir qu\me chaumière. Mais tout ceci frappait froidement ses regards et sa vue, elle n^eut pas le temps de se livrer à ses réflexions.

Arrivée sous le péristyle, une foule de nègres se précipita à sa rencontre avec mille contorsions polies en faveur de leur nouvelle maîtresse. L^un s'empara de son manteau, un autre l'introduisit dans un appartement vaste et reluisant, un troisième s'empressa de lui offrir un fauteuil et un quatrième, qui portait des bracelets d'argent, lui présenta un miroir pour rajuster sa chevelure que la rapidité de la course avait quelque peu dérangée. La jeune fille ouvrait de grands yeux et elle doutait si c'était veille ou songe.

Elle jeta à la hâte un regard dans la glace, mais pour la première fois, ce fut un coup d'œil à la légère, elle n^eut pas le temps de se voir : elle rendit le miroir à Tesclave et elle étudia l'appartement d^un long regard. Le spectacle était nouveau pour elle. Elle vit de grands fauteuils dorés en velours cramoisi et sculptés au bras et sur le derrière; elle vit de molles ottomanes autour desquelles circulaient des guirlandes de bois de chêne. Au-dessus du sofa et contre le mur blanchi,

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était attachéecune immense glace sculptée et dorée comme les fauteuils, mais qui malheureusement avait été fendue dans son voyage en France.

La glace portait un large emplâtre au milieu de sa face; on eût dit un soldat querelleur, le lendemain de la paye; elle s^inclinait d^un air goguenard sur Tappartement, de manière à refléter les moindres parties du sol de la vaste salle, qui était pavée en dalles, à la mode de France. Sur la muraille opposée étaient suspendus d'antiques portraits de famille, affublés d'énormes perruques et couverts de brillantes armures. Cette magnificence inouïe faisait un singulier contraste avec une large et grossière table de bois de cèdre placée au milieu de la chambre, entourée d'une douzaine de chaises du même bois et de la même fabrique. Dans cette chambre à part, le XVI 11^ siècle, dans ce qu'il avait de plus recherché et de plus fané, donnait la main d'une façon très familière à l'art grossier de la civilisation américaine qui était à son commencement.

Elle vit tout cela, Thérèse; elle vit tout ce luxe d'un coup d'œil, et de cet appartement, portant les yeux sur elle-même, elle se vit assise dans un large fauteuil de damas fané, à franges d'or ternies, les pieds sur un tabouret à fleurs, et devant elle un guéridon à pied de biche et à des-

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SUS de marbre chargé d^un magnifique déjeuner.

Rien ne manquait à ce matinal repas de noces : le vin de Bordeaux, dans sa bouteille allongée, le vin de Champagne, ficelé et goudronné*, le cristal de roche à facettes, Targenterie armoriée, la porcelaine de Sèvres, si rare aujourdliui et si chère, et sur des plats d^argent noirci : la truite savoureuse, le bar si friand, le pâté de canard, mets favori du pays, et une foule de plats exquis de la cuisine française dont la jeune fille n^avait jamais goûté. Ajoutez qu'il y avait, sur la table même , des serviettes attachées avec un ruban rose du temps de M^^^ de Pompadour.

« Ah ! se dit Thérèse, voyant tant de richesse et de confort, ce n'est pas là, sans doute, la maison de mon Richard, n Puis, jetant un autre coup d'œil sur toutes choses, elle ajouta : « A moins, après tout, que Richard ne soit riche et qu'il n'ait voulu me causer une surprise de bonheur! »

Le doute de la jeune fille ne dura pas, la porte intérieure de l'appartement s'ouvrit lentement et elle vit entrer un vieux gentilhomme, à la face jaunâtre et amaigrie, marchant d'un pas pénible et maladif. Alors, le personnage qui jusque-là avait accompagné Thérèse se leva et présenta à Madame Dulac, Monsieur Dulac.

Mme Dulac resta immobile d^étonnement ; la

pauvre enfant, s'entendant appeler la femme de ce vieillard, paraissait anéantie. Quant au vieillard, il eut bientôt retrouvé ses sens; et, laissant de côté toute hésitation, il prit la main de la jolie femme, qui n'osa pas la retirer, par respect pour un homme qui lui rappelait son aïeul.

Quand il sentit dans la sienne cette main si jeune, quand il vit rougir de si près ce joli visage, M. Dulac redevint Français tout à fait, il oublia les mots de galanterie qu'il avait appris. par cœur pour plaire à la veuve, et, s'approchant encore plus près de Thérèse :

(i Ah ! Madame, lui dit-il, pardonnez à mon embarras, mais mon bonheur me confond; je reste muet d'étonnement et de joie. Combien vous êtes heureusement changée depuis la dernière fois que je vous ai vue ! Heureux et fortuné que je suis! je retrouve une épouse deux fois plus belle et dix fois plus jeune! Laissez-moi me féliciter de ce grand miracle et en remercier en même temps le Ciel et vous! »

Thérèse retira sa main et répondit vivement :

« Il n'y a pas de miracle à cela, Monsieur, Je suis la même que je fus toujours ; mais il y a quelque chose d'étrange en tout ceci que je ne puis m'expliquer. y> La pauvre enfant disant cela était près de pleurer.

c( Vous avez raison, Madame, vous avez bien raison, disait le malin vieillard, cela est étrange que je retrouve, à la place de ma veuve, une toute jeune fille éblouissante et Toeil humide, et la main blanche et frêle ; que je vous trouve à mon foyer, souveraine et maîtresse de ma maison, vous la vierge timide et tremblante; cela est étrange, en effet, bien étrange; c^est un miracle qui vous donne à moi, et, encore une fois, j'en remercie vous et le Ciel. »

A ces mots les larmes de la jeune fille augmentèrent, elle trembla.

« Ah! Monsieur, s'écria-t-elle, nous sommes le jouet d'une fatale méprise ! Monsieur, vous n'êtes pas Richard! Où est mon Richard? C'est Richard que je veux! Et Thérèse, les mains jointes, appelait : « Richard! Richard! »

Elle se leva pour sortir, appelant toujours : Richard! mais l'amoureux et obstiné vieillard se plaça devant la porte.

Cette beauté, qui d'abord l'avait frappé si vivement, lui revenait à présent bien plus éclatante et bien plus entière. Une grande passion s^empara de cette âme flétrie, quand le vieillard eut bien étudié à loisir ce joli visage rond, ce beau front couvert de cheveux, ces joues moulées, colorées d'une rougeur extraordinaire, ces grands veux

noirs qu'une larme rendait plus brillants encore, et ces lèvres boudeuses et vermeilles. Non par tous les saints! le vieux Français se connaît trop bien en femmes jolies pour relâcher, à Pheure qu'il est^ la jolie compagne que lui a donnée Phymen.

« Puis-je prendre la liberté, Madame, dit M. Dulac à Thérèse, de vous demander qui vous appelez ainsi de ce nom de Richard?

— C'est Richard, Monsieur, Richard Alvarès, qui demeure là-bas près des peupliers, et que j'ai épousé ce matin. »

M. Dulac, prenant encore un ton plus doux:

« Prenez garde à ce que vous dites, reprit-il ; je ne connais pas ce Richard Alvarès. Celui que vous avez épousé ce malin, c'est moi ; celui à qui vous avez promis devant l'autel foi et fidélité, c'est moi. O ma jeune femme! mon épouse bienaimée, regardez à votre doigt Panneau brillant que vous portez et cette devise en pierreries : Jusqu'à la mort ; c'est mon anneau que vous portez! C'est moi désormais qui suis votre protecteur, votre ami, votre époux, voire père. Vous êtes ma femme, sinon par l'effet de nos deux volontés, du moins par le bon plaisir delà Providence, qui nous a unis d'un lien que personne ne peut rompre. «

Ici, une toux violente interrompit M. Dulac dans ce discours si amoureux et si solennel.

Thérèse, comprenant toute retendue de l'accident qui avait rejeté son mariage si fort en deçà de ses espérances, était retombée sur son fauteuil, pleurante et désolée.

Le vieillard, qui était habile et amoureux, n'oublia rien pour la consoler. Il fut aux petits soins pour elle, il lui fit ses éblouissants cadeaux de noce : riche collier de pierreries, lourde chaîne d'or, robe de soie, robe parfumée, gants de France et toutes les parures destinées à la belle veuve.

Le riche planteur parla moins de son amour que de sa fortune, de Pétendue de son domicile, du nombre de ses esclaves, de sa ferme volonté de rendre sa femme la souveraine maîtresse de ses domaines. Puis, voyant qu'elle l'écoutait plus patiemment, il assaisonna son discours d'un peu de calomnie contre Richard, si gueux et si chargé de famille. Il insinua adroitement que cette méprise, dont il se réjouissait comme du moment le plus heureux de sa vie, ne serait pas arrivée sans un peu d'aide de la part de Richard.

L'instant d'après , il représentait Richard dans les bras de l'opulente veuve, oubliant la pauvre Thérèse qu'il lui avait sacrifiée. Ainsi parla l'artificieux Français; il avait l'air si honnête, si convaincu de ce qu'il disait, si soumis à l'arrêt qu'allait porter sa femme!

Thérèse le regarda d'un air plus doux, elle plaça à son cou la chaîne d'or, elle entoura ses bras des bracelets de perles, et peu à peu elle consentit à s'asseoir avec M. Dulac au banquet qui était préparé. Elle tendit son verre à la bouteille goudronnéeetson joli nez se perdit dans la mousse du vin de Champagne, cet oubli pétillant de tous les maux.

Cependant M^^^ Labédoyère, maintenant M^^ Richard, était rapidement emportée vers la cabane de son époux par le fringant coursier que Richard avait amené des Avoyelles. Telle fut la rapidité de sa course que les nuages paraissaient vaincus en vitesse, et, quoique l'habitation de Richard fût plus éloignée que celle de M. Dulac, la belle veuve ne mit pas plus de temps à faire le trajet que la jolie Thérèse; elle arriva, comme elle, aux premières gouttes de pluie, aux premières clarté du matin.

Mais la surprise de la dame fut bien plus grande encore que celle de la jeune fille. La pièce dans laquelle elle fut introduite était parquetée de planches mal jointes, sur lesquelles on passait comme sur un huchoir. Un grand trou pratiqué au milieu de l'appartement servait de cheminée et dévorait la fumée d'un cyprès tout entier. Les poutres nues du plafond étaient noircies par la fumée ; quelques

vieux cotfres, une douzaine d'escabeaux et deux grossiers fauteuils formaient tout Tameublement de la maison.

C'est dans ce trou que la velive fut introduite. Nul esclave ne se présenta pour la recevoir, une jeune tille aux cheveux blonds flottants Taida à ôter son manteau, et lorsqu'elle parut à découvert dans tout le feu de ses diamants, dans tout le bruit de sa robe frémissante, les deux vieillards qui s'étaient levés pour la recevoir, un bonhomme de soixante ans à barbe blanche et en culotte de peau et une respectable matrone de dix ans plus jeune, en grossier bonnet de coton blanc et robe de bure, retirèrent leurs bras tendus pour embrasser leur nouvelle fille et s'inclinèrent jusqu'à terre, dans le silence du respect.

« Quelle belle dame ! » disait la vieille femme à son mari.

«Quelle femme âgée !» chuchotait aux deux frères, la jeune blonde qui avait débarrassé M"^^ Labédoyère de son manteau.

Pendant ce temps, la sivère dame promenait sur le groupe et sur la cabane des regards empreints d'un dédain amer. Ses yeux noirs et hautains lancèrent des flammes quand elle repoussa le misérable fauteuil qu'on lui offrait ; sa moustache renaissante se redressa sur sa lèvre enflée.

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ce Oli suis-je? s'écria-t-elle; dans quelle maison? chez qui ? pourquoi m'a-t-on conduite ici ? Ce n'est pas la maison de mon mari.

— Où est ma femme ? dit Richard qui entrait en même temps, l'œil étincelant de joie, où est ma femme, que je l'embrasse ! Puis, voyant la belle veuve :

— Quelle est cette dame? demanda-t-il d'un ton plus bas et déjà fort inquiet, sans trop savoir pourquoi.

— Cette dame, Richard, répondit un des jeunes garçons, c'est ta femme, c''est la dame que le curé nous a donnée pour toi.

— Et une belle dame encore ! je puis bien jurer qu'il n'y en a pas de plus belle dans le pays, ajouta la mère de Richard.

— Mais je ne suis pas votre femme, Monsieur! s'écria la veuve en éclatant, les poings fermés. Je ne suis pas votre femme, je le jure. Qu'on me remène chez mon mari ; je ne resterai pas dans cette misérable cabane un instant de plus.

— Vous dites très vrai, répliqua Richard, vous n'êtes pas ma femme. Madame; j'ai épousé une plus jeune et, j'en rends grâce au Ciel, une bien plus jolie femme que vous. Thérèse Paccard ! ma jolie Thérèse. Je vois ici quelque fatal quiproquo que je dois éclaircir ; mais il faut que vous restiez

chez moi en otage jusqu'à ce que nous ayons retrouvé, vous votre mari et moi ma femme. Avant que Thérèse me soit rendue, et malgré votre bonne envie d'en sortir, vous ne sortirez pas, je le jure, de cette misérable maison.

— Ah! s^écria la mère de Richard, frappée d'une idée subite, tu verras, mon fils, que ce sera là un tour du mauvais œil du pauvre Balthazar qui fa donné la mauvaise dame.

— En ce cas-là, ma mère, il faudra bien que le seigneur Balthazar me retrouve et me rende ma véritable femme. Quel droit aurait-il de m'escroquer au profit d'un autre ma gentille Thérèse? pourquoi m'affubler de cette dédaigneuse dame qui est assez âgée pour être ma mère ? Mais j'irai trouver Balthazar, j'irai le trouver sur-le-champ pour qu'il me rende Thérèse Paccard. Si je ne le fais pas, je consens bien à ne plus monter à cheval le reste de mes jours ! En attendant, faites veiller sur cette dame; gardez-la ainsi que ces soieries et ses bijoux, et ne la laissez pas sortir jusqu'à mon retour.

Disant ces mots, il se précipitai par la porte, malgré la pluie qui frappait contre les vitres. Sa mère le rappela en vain. Il s'élança sur son cheval et courut, à travers l'orage^ à la cure d'Adayes. Là il eut une longue conférence avec Balthazar Polo,

LA DOUBLE MEPRISE 2l5

Le bonhomme essaya d'abord de le convaincre qu^ne pareille erreur était impossible, qu'il était sùrd^avoir remis à chacune de ces dames Panneau de son époux, et ces dames elles-mêmes aux mains de leurs époux.

Mais tout ce que put dire le digne curé ne servit qu^à augmenter la fureur de Richard. Il demanda à Balthazar s'il pensait que tout le monde fût aveugle, et s'il le croyait incapable de distinguer une femme de quarante ans d'une jolie fille de dix-huit. Alors Balthazar demanda au jeune homme s'il savait le nom de Fhomme qui devait épouser la dame qui était chez lui, parce qu'il était probable que chez cet homme la fiancée de Richard avait été conduite.

Richard, frappé de cette idée, ne sut que répondre. Il n'avait pas même songé à s'informer du nom de la femme qu'on lui avait amenée. 11 fallait donc prendre de nouvelles informations auprès de la veuve et il partit pour retourner chez lui.

Cependant il ne voulut pas quitter le village d'Adayes sans aller à la demeure de Thérèse. A la demeure de Thérèse on ne put rien lui apprendre ; on la croyait chez son époux ; on ne savait aucune nouvelle depuis qu'elle avait quitté la maison en beaux habits de noce. Il courut à l'église, dans un vain espoir qu'elle serait encore à l'église, et là il

2l6 LA DOUBLE MÉPRISE

ne trouva que le sacristain et les disgracieuses figures des saints à longues barbes qui regardaient ses angoisses avec la plus entière indifférence.

La V'irgen de los dolores, tout entière à ses violentes douleurs, n'avait aucune pitié pour les chagrins si cuisants et si récents de Richard. Richard à ce sang-froid fut presque tenté d'arracher ces horribles peintures; mais il eut peur de faire attendre Thérèse. Il remonta donc sur son cheval et il arriva chez lui trempé par la pluie et au milieu d'une épaisse vapeur produite par la température de ces contrées.

La fureur de rorage,qui aurait perdu les habits de noce de M"^^ Labédoyère, si elle avait tenté de se hasarder au dehors de la maison, lui avait fait supporter avec assez de patience sa détention dans la maison de Richard. A son retour Richard trouva la veuve assise dans un fauteuil, Pair soucieux plutôt que pensif, ses sœurs se livraient à leurs occupations habituelles, quoique plus silencieuses et plus réservées qu^à Fordinaire. Le ton impérieux de la dame inconnue et Féclat de son costume gênaient quelque peu leurs mouvements. Quant aux réflexions intimes de M^^^ Labédoyère, elles n'étaient pas toutes au désavantage de Richard.

Si Richard retrouvait Thérèse, M. Dulac n'é-

tait pas perdu, sinon cette perte pouvait être facilement réparée par ce jeune homme de si bonne mine et de si riche encolure. Jeune, colère, animé, montant à cheval par Torage, vaniteux, amoureux à outrance, insolent, cela valait bien les richesses et les catarrhes de M. Dulac; et puis, si Richard était pauvre, la riche veuve avait assez de bien pour deux. Tout bien pesé, elle commençait à trouver sa situation fort supportable lorsque Richard entra.

Richard, tout essoufflé, tout miouillé, tout haletant, demanda à la dame et son nom à elle, et le nom de Thomme qu'elle devait épouser avant qu'elle tombât entre ses mains.

Toute la famille tint conseil et délibéra sur ces informations. La superbe veuve elle-même descendit de son orgueil pour donner son avis dans cette circonstance difficile. Il fut arrêté d''une commune voix que Richard irait avec son père à Phabitation de M. Dulac pour redemander sa jeune épouse. Si sa femme lui était rendue, Richard promettrait en échange de rendre à M^^ Labédoyère son mari et sa liberté.

Cela dit, le père et le fils se mirent en route

comme deux paladins d'autrefois. Le père était un

cavalier peu habile, qui, de toutes les allures du

cheval, ne connaissait que le pas ou tout au plus

2l8 LA DOUBLE MEPRISE

le petit trot. Aussi Ricliard, impatient d'arriver, appelait-il son père de temps à autre, lui faisant remarquer que le chemin était long ; qu'il fallait traverser toute la ville d^Adayes pour retrouver, au côté opposé, la maison de M. Dulac, et qu^à la manière dont ils allaient, il leur serait impossible d'arriver à leur destination avant la nuit.

« Qu^importe, Richard ? disait le vieillard : il sera toujours assez temps d'arriver pourvu que nous arrivions avant la nuit; vous savez bien que voici bientôt dix ans que je n'ai monté un cheval, et vous ne voudriez pas, mon fils, que votre vieux père se fît le jockey de votre passion pour se casser le cou dans sa vieillesse. Soyez donc plus patient pour moi, mon fils Richard, et si votre cheval va trop vite, modérez-le en lui pressant le flanc, et tenezvous à mes côtés. »

Que ce voyage parut long à Richard ! que son père lui parut cruel ! Ils atteignirent cependant la maison de M. Dulac à Theure douteuse du crépuscule, quand il ne fait plus jour^ quand il ne fait pas encore nuit. La pluie avait cessé; le mois de mars était redevenu printemps et le serein avait remplacé Tair boudeur. Dans le ciel, les nuages vaporeux et diaphanes se coloraient à Tavance d'une teinte rose pour être tout prêts quand viendrait le beau jour de demain.

L'impatient jeune homme, pendant que son père arrivait, frappa à la porte de M. Dulac. Quand il eut frappé à plusieurs reprises, un nègre vint ouvrir, et il apprit aux voyageurs que M. Dulac venait de se coucher avec sa nouvelle femme il n^ avait qu'un instant.

ce Et quelle femme? demanda Richard.

— Une très belle et très jeune dame, répondit le nègre, que mon maître a amenée aujourd'hui même. »

A cette réponse, la respiration et le cœur manquèrent entièrement à Richard; il n'eut plus assez de voix ni de courage pour interroger le nègre plus longtemps.

Son père se chargea de ce soin. Le nègre parlait volontiers; il s'étendit tant qu'on voulut sur la description de sa nouvelle maîtresse. Elle avait dixhuit ans, elle était de la ville d'Adayes, elle avait nom Thérèse Paccard ! Elle avait d'abord pleuré dans le grand salon, puis elle s'était mise à table le visage serein; puis, avant la nuit, elle paraissait heureuse et très contente de son époux.

Ce que Richard éprouvait ne saurait se décrire. Le sang français et le sang espagnol se livraient dans ses veines un combat sérieux. A la fin l'orgueil français l'emporta.

« Partons, mon père, dit Richard, partons, je

comprends tout ceci à présent; Thérèse s^est cruellement jouée de moi ; panons, mon père, partons, partons ! »

Le vieillard retint son fils, et, se retournant vers le nègre :

a II faut absolument que je parle à ton maître, lui dit-il, et sur-le-champ.

— Cela est impossible, dit le nègre, mon maître a défendu que, sous aucun prétexte, on entrât dans sa chambre avant le jour.

— Je te dis qu^il faut absolument que je parle à ton maître, esclave de Satan ! cria d'une voix terrible le vieux Louisianien, il faut que je parle à ton maître ; va lui dire que je veux le voir sur-lechamp. »

Lenoir alla prévenir M. Dulac. L'instantd'après, le noir revint porteur d'un honnête message de son maître, qui prévenait M. Richard et son père que lui, Dulac, c'était sa nuit de noce; qu'il s'était retiré pour reposera côté de sa nouvelle épouse, qu'il priait ces messieurs de ne pas le troubler dans son bonheur, et que demain il serait heureux de les recevoir et d'obéir aux ordres qu'ils voudraient bien lui donner.

Le vieux berger suivait cette réponse du regard et du geste, se grandissant d'un demi-pied à chaque mot que disait l'esclave, et développant peu à peu

ses vastes épaules, ses grands bras, ses larges mains et la fureur qui gonflait sa poitrine :

c( Va dire, cria-t-il au nègre, et la porte était entrouverte, va dire au Français Dulac que si je ne le vois pas tout de suite, je renverse sa maison d'un coup d'épaule et que je Fensevelis, lui et sa femme, sous les débris. y>

Alors une fenêtre s'ouvrit au premier étage ; Fappartement était sombre et silencieux. Une tête couverte d'un bonnet de laine retenu par un ruban d'un demi-pied se présenta à la fenêtre, et M. Dulac demanda d'une voix aigre et cassée quel était ce bruit et ce qu'on lui voulait à cette heure de la nuit.

Le père répondit pour Richard : il exposa en peu de mots l'objet de leur visite ; il parla du changement de femme dont Richard était la victime ; il finit par réclamer à haute voix la femme de Richard, offrant de rendre en retour les diamants, les habits et la fiancée de M. Dulac.

Un grand silence s'ensuivit. Richard prêtait l'oreille, prêt à s'élancer dans l'appartement au moindre cri, au moindre soupir; mais pas un soupir ne se fit entendre. M. Dulac rompit ce silence d'un ton triomphant.

« Messieurs, leur dit-il, vous voyez, il n'y a pas d'erreur. Je suis très satisfait et très heureux

du mariage que j'ai fait ce matin. J'espère que la jeune dame, mon épouse, qui est près de moi, est heureuse comme je suis heureux, et d^ailleurs vous voyez bien qu'elle ne fait aucune objection. Cette jeune femme est à moi selon les règles de TÉglise, car elle porte au doigt un anneau d'épouse légitime gravé à mon nom, que lui a donné le prêtre. Quant à Mfne veuve Labédoyère, je n'ai rien à y voir; faites-en ce qu'il vous plaira ; c'est une très respectable dame, qui convient parfaitement à M. Richard, et avec laquelle je lui souhaite toute sorte de bonheur. »

Le vieillard se retirait, Richard voulut tenter un dernier effort.

c( Thérèse ! s'écria-t-il, ma Thérèse ! Thérèse Paccard ! »

Ce fut encore M. Dulac qui répondit, mais cette fois sur un ton plus élevé :

a Jeune homme, dit-il, c'est s'y prendre de bonne heure pour convoiter ma femme ! c'est être bien emporté dans ses désirs que de vouloir arracher ma femme de mon lit la première nuit de mes noces ! Vous vous êtes mis trop tôt en chemin pour cette galante expédition, Messieurs ! Ce n'est pas l'habitude même en France, aux galants comme vous, de pourchasser la femme d'autrui le lendemain de ses noces ; le galant le plus

exigeant donne au moins quelques jours de repos aux maris. Et vous, Monsieur Alvarès, comme je crois que vous vous appelez, je suis étonné de voir un homme à barbe grise soutenir M. Richard dans une si méchante affaire.

« Vous voulez ma femme, Messieurs, et vous voulez me donner en troc M^e Labédoyère ?Je neveux pas, moi, de ce changement. Je suis content de mon lot, et je le garde; faites-en autant de la femme qui vous est échue.

« Messieurs, je vous souhaite bien le bonsoir! »

A ces mots, le bonnet disparut, la fenêtre se referma, le volet intérieur cria sur ses gonds, et au même instant le nègre tira le verrou de la porte d^en bas.

Toute la maison rentra dans le silence et dans l'obscurité.

Le père et le fils se regardèrent, immobiles de fureur et d'étonnement. Le vieil Alvarès parlait d'enfoncer la porte ; Richard voulait oublier l'ingrate ; et tous les deux, Pun jurant, l'autre pleurant, ils se rendirent auprès du triste Balthazar Polo, qui pâlit en les revoyant, Pun si colère, l'autre si triste.

Le bon curé les reçut avec sa bonté ordinaire ; il écouta doucement leurs plaintes.

« Mes amis, leur dit-il, j'ai le plus grand chagrin

de Terreur que j^ai commise, et cependant j^y reconnais le doigt de Dieu ; je ne puis défaire ce que le Ciel a fait. Richard, M"^e Labédoyère est votre femme devant Dieu et devant les hommes ; Thérèse Paccard est la femme légitime de M. Dulac. Venez me voir demain avec votre femme, Richard ; j^enverrai chercher, de leur côté, M. et M'"^ Dulac et je tâcherai d'arranger les affaires aussi bien qu'il se pourra. »

Le lendemain, à la moitié du jour, les deux nouveaux couples étaient réunis au presbytère. Mme Dulac, toute honteuse, baissait les yeux et s'appuyait à regret sur son vieil époux ; Mme Richard, au contraire, marchait tête levée, et se pressait près de son jeune époux, comme si elle eût redouté encore quelque méprise.

Richard était calme et paraissait soumis aux ordres de la Providence; M. Dulac souriait avec rassurance d^un homme abonnes fortunes, qui ne doute plus de rien et qui est accoutumé à de pareils exploits.

Le bon prêtre, quand il vit ces couples si mal assortis et par sa faute, comprit toute son erreur ; il parla ainsi :

ce Nous avons fait une grande méprise^ dit-il, je suis bien coupable d'avoir ainsi violé un contrat pour lequel on appelait en témoignage mon sacré

ministère! Et vous, dit-il en s''adressant aux vieux amants, vous avez été les gagnants à ce jeu de hasard auquel ces malheureux jeunes gens ont horriblement perdu.

« Vous leur devez une compensation, qui sera toujours trop faible. Soyez moins dur que la loi, vieillard : la loi ne donne rien à ces enfants pour être, Thérèse, votre femme, et Richard votre mari, Madame; réparez Poubli de la loi et ma faute à moi, pauvre aveugle, qui ne veux pas pleurer pour ne pas perdre tout à fait la lumière du jour.

« Que Monsieur Dulac abandonne la moitié de ses immenses propriétés à sa jeune femme; et vous, Madame, cédez la moitié des vôtres à votre jeune époux, et après, que le Ciel et les jeunes gens me pardonnent, et que ces mariages restent tels qu'ils sont ! )>

Au premier abord, la transaction parut dure aux deux riches intéressés; mais Targument du pasteur était péremptoire. M. Dulac ne pouvait plus songer à céder Thérèse; de son côté, M"^^ Labédoyère, quand elle vit le beau Richard à côté de son laid rival, ne put s'empêcher de comparer tant de jeunesse à tant de décrépitude, et intérieurement elle se félicita de rechange. Le notaire fut donc appelé, il instrumenta sur-le-champ, et les parties

se retirèrent : Thérèse avec M. Dulac, Richard avec Mme Labédoyère , dont il alla habiter la maison, devenue la sienne.

Le soir même, les jeunes gens sentirent leur plaie saignante se renouveler d^une façon cruelle.

La coutume des charivaris, renouvelée en France avec tant de fracas pour la distribution des croix d'honneur, n'a jamais cessé d'être religieusement observée dans toutes les colonies de l'Amérique du Nord. C'est la plus bruyante manière, par conséquent la meilleure manière, que nous sachions de célébrer les mariages inégaux et mal assortis.

La nuit approchait à peine que Ton entendit de la maison de M^^ Richard le charivari qui approchait. Le cor sonnait, le sifflet criait, le chaudron tonnait, la cloche tintait, la cornemuse mugissait, les voix hurlaient. La procession marchait à travers les bruyères, à la lueur des torches; elle était conduite par deux figures horriblement masquées : Pune de ces figures représentait une vieille femme au regard fier et assuré; Fautre représentait un jeune rustre, d'une tournure niaise; ces deux figures se baisaient d'une ardeur toute burlesque. Après elles, venait un drôle à large poitrine qui criait de tous ses poumons une ballade appropriée à la circonstance; toute la troupe répétait en chœur le joyeux refrain dans

lequel les noms de Richard et de sa femme figuraient en première ligne, comme si les couplets eussent été arrangés par une société de vaudevillistes de Paris.

Cependant Fintrépide M^^ Richard, à l'approche de Tennemi, se préparait à le bien recevoir; la troupe joyeuse, arrivée devant la porte des nouveaux mariés, se rangea en ligne et en silence.

Un plaisant de la bande, dans le costume et avec les attitudes solennelles d'un clown de théâtre, sortit des rangs et vint frapper rudement à la porte avec la baguette qu'il tenait à la main. Ce fut le signal pour les assiégés de faire usage de leurs armes défensives: à son premier coup de baguette, le clown et la bande joyeuse furent accablés d'eaux croupies, d'œufs pourris, de pommes moisies et autres projectiles en usage dans les premières représentations. On rendit aux tapageurs parfum pour musique. Ils étourdirent les oreilles ^ on infecta leurs habits; entre les œufs et la musique la lutte était inégale, il fallut que le son battît en retraite.

Ainsi fit-il, et le joyeux charivari, venu en si bon ordre, se retira précipitamment à travers les plaines, non sans avoir laissé sur le champ de bataille plusieurs instruments de la victoire, d'après les opinions très respectables de cuisiniers de M. et Mms Richard.

J'ignore si ce fut le foit de la même bande, mais le charivari, battu à la porte de Richard, fut complètement heureux à celle de M. Dulac.

Le vieux gentilhomme se [soumit de si mauvaise grâce à cette ouverture à grand orchestre qu^il augmenta beaucoup la joie de la société : les musiciens le bernèrent après lui avoir écorché les oreilles ; ils entrèrent chez lui, en lui riant au nez, comme à un mal-appris des coutumes et des usages ; ils burent son meilleur vin; ils endossèrent ses meilleurs habits, et Tun d'entre eux, jeune et spirituel gaillard, eut Taudace d'offrir un baiser à la mariée, qui Taccepta.

Si Richard eût été là, il se serait donné à tous les diables.

Ainsi fit M. Dulac; il avait eu trop d^esprit à sa première nuit de noces, il ne lui en restait plus le second jour : il fut brutal et mal parlant cette nuit-là; il s'emporta avec fureur contre tout le monde, contre le charivari , contre les nègres, contre sa femme , contre sa jeune femme ! et il poussa la sottise jusqu'à regretter M"^^ Labédoyère.

La jolie Thérèse ne pleura pas ; elle n'avait pas attendu ce moment-là pour regretter Richard.

A partir de ce jour, le vieux Dulac redevint, dans toute la laideur de l'expression, le vieux Du-

lac d'autrefois, morose, malpropre, égoïste, fatigué, blasé, et ne disant jamais bonjour de peur d'avoir un accès de toux.

Cela dura trois ans.

Thérèse devint pâle, triste et silencieuse; elle remplit pendant trois ans les pénibles fonctions de garde-malade; puis le malade mourut, lui laissant la moitié de sa fortune qu'il ne pouvait pas lui ôter. L'autre moitié de cette grande fortune, il la donnait à un de ses noirs ! Tout cela, parce qu'il avait eu à subir un charivari, le rancuneux vieillard !

De son côté, M'^^^ Richard avait essayé vainement de reprendre avec son jeune mari les habitudes despotiques qui avaient soumis si complètement M. Labédoyère.

Le jeune homme était froid, réservé, volontaire; il se sentait chez lui, car il avait chèrement payé son domaine. Il voulut être le maître et il fut le maître au grand crève-cœur de sa femme. Richard était bon fils et bon frère : il établit le pâtre, son père, chez sa femme; il habilla ses jolies sœurs des mêmes habits que sa femme, il les nourrit du même pain, les fit servir par les mêmes esclaves; et, quand il fallut les marier, il coupa en six parties son bien matrimonial et il dit à chacune de ses sœurs : « Prenez ! »

Ce fut une grande douleur pour la vieille matrone. Elle rongea son frein longtemps; puis, un jour, elle fut retrouver dans le ciel, ou autre part, M. Labédoyère à tourmenter.

Vous savez la fin de Phistoire. Richard et Thérèse , libres tous deux , enfin ! riches tous deux, moins jeunes, moins vifs, mais non pas moins beaux et moins épris, purent enfin se marier, et cette fois sans méprise.

Richard avait mis de côté, bien précieusement, la bague d'argent que le hasard avait placée au doigt de sa veuve, et cette fois on ne choisit plus le crépuscule du matin; on attendit le grand jour de midi.

La pompeuse cérémonie fut célébrée dans Téglise d^Adayes. Jamais la chère petite église n'avait été plus parée , jamais le carillon fêlé n'avait faussé à si haute voix.

Balthazar Polo fut encore le prêtre de cet hymen. En bénissant les deux époux, il tremblait de faire encore une méprise, le digne Balthazar!

Cette fois pourtant, il avait pris toutes ses précautions : il portait sur le nez des lunettes à branches qu'il avait fait venir tout exprès pour la cérémonie, de la Nouvelle-Orléans.

Le digne couple^ heureux enfin et tranquille, a vieilli dans Tabondance, au milieu d'une nom-

breuse postérité. On les cite dans le pays des Avoyelles pour leur travail, leur constance et leur charité, trois vertus qui font les bons ménages.

Ils s'aiment tant qu'ils ne se sont Jamais parlé depuis de la fatale méprise qui pensa les rendre si misérables.

Seulement, il y a quelques années, un respectable botaniste français, qui voyageait dans le pays, vint leur demander Thospitalité un soir ; le voyageur, entre autres choses qui avaient rapport à la science, montra aux vieux époux comment la feuille du sycomore contient, cachée dans son pétiole, le germe de la feuille qui doit se développer Tan prochain.

Le vieux Richard, entendant ceci, regarda, les larmes aux yeux, sa vieille compagne, lui montrant, du cœur et du doigt, cet ingénieux tableau de leur premier et malheureux mariage , qui contenait le germe de leur tristesse et de leur bonheur.

Thérèse comprit son époux, elle jeta les feuilles du sycomore, en conservant avec soin le germe de la feuille à venir. Le lendemain ils firent planter au-devant de leur porte deux sycomores de la même force et du même âge.

Sous leur ombre ils s'aimèrent encore quelque

temps, puis sous leur ombre ils s'éteignirent, Philémon et Baucis de la ville d'Adayes.

Telle est leur histoire; on conserve aussi précieusement le nom de Balthazar Polo.

C'est un des derniers mariages de TAmérique qui se soient y raimcni faits dans le ciel.

RACE au roman moderne, qui s'est emparé avec tant de puissance et de bonheur des vieux temps, il n'est aucun de nous, quelque peu artiste de profession, qui ne se soit fait antiquaire, et qui n'ait été sérieusement, pendant un jour au moins , antiquaire modeste et dévoué, courant après les vieux cadres, les vieux tabieaux, les vieux meubles, comme s'il eût eu à garnir tout un château d'Abbotsford!

Qui de nous n'a pas eu sa passion pour le moyen âge? Qui ne s'est pas agenouillé devant l'ogive? Qui n'a pas fait sa déclaration d'amour au gothique? Qui n'a pas embrassé sur la joue la Renaissance, noble dame si coquette et si déliée pour son âge? La manie des antiquités a été bien grande pour nous dans les temps heureux de la Restaura-

2 34 l'antiquaire

tion, où nous n'avions pas autre chose à faire qu'à nous construire de jolies petites passions, bien innocentes et bien chétives, faites à notre taille et à la taille de notre poésie! Moi tout le premier, homme de sang-froid, et que ceux qui ne me connaissent pas placeraient volontiers dans les ricaneurs, j'ai été un antiquaire très passionné et de très bonne foi. J'ai entassé avidement, dans ma demeure trop étroite, les vieux bahuts, les vieux fauteuils à grands bras, les prie-Dieu découpés, les tables aux pieds tors, les armures reluisantes, les missels rehaussés d'or, les horloges qui chantent à midi en battant des ailes, les glaces à reflets brisés, que sais-je?

J'ai donné sans distinction dans toutes ces reliques, respectables ou non; j'ai confondu tous les âges et tous les temps. Plus d'une fois j'ai accouplé l'armure de fer du croisé à l'habit de velours de Louis XIV; j'ai posé le rosaire de la reine Blanche sur les paniers de M^^^ de Pompadour, profane que j'étais! Je ne sais pas jusqu'où cette manie m'aurait conduit, et dans quels excès elle ne m'eût pas jeté, sans une aventure assez plaisante qui m'arriva il y a quelques années, au plus fort de ma gothique et ignorante passion.

J'avais entendu dire qu'il existait à F***, en Normandie, des antiquités, présumées romaines,

l'antiquaire 235

qui n'avaient pas encore été décrites. La possibilité de recueillir, sans apparence de contestation, de la célébrité comme antiquaire, dans un siècle stérile où Ton se bat à outrance pour s'arracher les derniers lambeaux de gloire qu^ont dédaignés nos prédécesseurs, m'inspira un vif désir d'aller planter mon drapeau sur ce terrain, vierge encore, qui attendait son Christophe Colomb.

Je me voyais déjà, à l'aide d'un in-folio de ma fabrique, tout orné de longues planches explicatives du texte, frappant à la porte de l'Académie des inscriptions , et admis savant, comme tant d'autres, après huit ou dix ans de sollicitations patientes et soumises. Je n'étais pas, à la vérité, un archéologue des plus forts; mais j'avais pour m'enhardir l'heureuse impudence de Messieurs tels et tels : d'ailleurs , je pouvais espérer faire mon apprentissage sur les lieux, et devenir, ainsi que beaucoup d'illustres, habile tout d'un coup à force d'erreurs et de bévues.

Je résolus donc de ne pas tarder à partir pour F***; mais, comme j'avais affaire à une population que distingue exclusivement un sentiment fort chatouilleux et très raffiné de la propriété, je crus devoir prendre mes précautions à l'avance, et m'assurer de la bonne disposition des localités. Je m'adressai à cet effet à un de mes amis, inspecteur

236 l'antiquaire

général des finances , en le priant de me donner , des lettres de recommandation pour quelques-uns de ces nombreux agents fiscaux, dont les employés supérieurs du ministère dirigent despotiquement les destinées , comme Dieu tient dans sa main le cœur des rois.

Après y avoir pensé un instant, il me répondit qu'il avait mon affaire. «Je n'ai besoin, me dit-il, que de vous adresser à un seul homme, le directeur de Tenregistrement. Ce n'est pas qu'il jouisse d'une prépondérance marquée dans le pays, mais il y est né, et il fait cause commune avec tous les naturels du lieu. C'est, du reste, un homme auquel nous reconnaissons beaucoup de mérite; je ne pense pourtant pas qu'il puisse vous aider personnellement pour le but immédiat de vos recherches, et je ne crois point que Vopiis reticulare ait beaucoup de prix pour lui, ni qu'il attache une idée de nationalité quelconque à Tare de plein cintre et à Togive ; mais il saura vous rendre à merveille tout le monde favorable et intéresser au succès de votre entreprise les vanités locales.

« C'est un homme tout à ma dévotion, un employé tout à fait. Il ne me doit point sa place, mais je lui ai fait accorder sa translation dans son pays natal, ce qui Ta mis à même d'y jouer un personnage, avantage qui n'est dédaigné par per-

l'antiquaire 23/

sonne, par un provincial moins que par tout autre; il sera enchanté de faire quelque chose à ma recommandation. »

Muni de ce talisman, qui devait faciliter Tenlèvement du trésor de gloire auquel j'aspirais, je partis avec un jeune lieutenant d'artillerie, que l'Ecole polytechnique a rendu savant, et Tennuide la garnison, antiquaire. Il était environ midi quand nous arrivâmes à F***. C'était un beau dimanche.

Le mouvement d'une population nombreuse répandue dans les rues et sur la promenade, les jeux de bagues , les roulettes portatives , les marchands de pain d'épices, de massepains et de jouets établis sur l'esplanade, la joie bruyante des enfants, la parure un peu chargée des habitants, nous donnèrent une bonne idée des dispositions des promeneurs et de l'aisance des différentes classes.

Du reste, on n'y sentait ni Todeur du tabac de régie, ni la poussière tourmentée par un million de pieds, comme dans les fêtes publiques de Paris. Les agréments personnels des individus nous parurent s'accorder peu avec leurs prétentions à Télégance : mais nous nous rappelâmes que nous étions encore plus voisins des environs de Paris que du Calvados, renommé à juste titre pour la beauté de sa race privilégiée; et puis, nous suppo-

238 l'antiquaire

sant spectateurs désintéressés, nous étions de bonne composition. Nous tenions même compte à tous ces gens de leur bonne volonté.

Après avoir fait un peu de toilette à Tauberge de laposte, nous nous fîmes conduire chez M . le receveur de Tenregistrement, qu'on nous assura bien positivement devoir être chez lui, à cette heure. En effet, quand nous fûmes entrés, une domestique, après nous avoir introduits dans une salie basse très proprement boisée et décorée d'anciennes gravures représentant les mœurs pastorales et fardées de Boucher et de Watteau , amena bientôt le maître de la maison, qu'elle était allée chercher au jardin.

C'était un petit homme, rond, gris, à demi chauve, heureux, à figure ouverte et vermeille, bourgeois tout fait pour le vin vieux , le bœuf bouilli, le jeu de reversi et le bonnet de coton; il n'eut pas plutôt appris le sujet de notre visite, et jeté un léger coup d'œil sur la lettre de l'inspecteur, qu'il nous aurait volontiers embrassés.

« Ces Messieurs vont se rafraîchir, dit-il, sans même prendre le ton de l'interrogation. Vous avez beau dire (et cependant nous n'avions pu placer qu'une inclination d'un caractère am.biguj, quand on est resté longtemps en voiture par ce temps-ci, on a besoin d'atténuer les effets altérés

du chemin. Demandez à monsieur Tinspecteur! il sait bien cela, lui, quand il passe par notre endroit! Vous permettrez, en outre, que je vous conduise au jardin, Messieurs; vous vous y trouverez, sans vanité, mieux qu'ici, et j'y serai à portée d'ordonner quelques apprêts. »

Ce disant, il nous conduisit sous une treille où nous trouvâmes Vexp\ic3.non du sans v a Jiité. Nous reconnûmes en cet endroit tout le confortable innocent et presque enfantin que sait si bien se ménager le loisir du provincial, et qui diffère si fort du comfort anglais. On peut dire que ce bien-être de la province n'est guère que défensif, puisqu'il a principalement pour cause le besoin constant de lutter contre les fâcheux effets du climat et de l'ennui endémique. La recherche de l'Anglais et des peuples méridionaux, au contraire, tend toujours à la conquête de jouissances réelles et positives, sauf à négliger quelques détails d'élégance et d'étiquette.

La treille de notre ami le receveur, également couverte à sa partie supérieure, était abondamment garnie^ à chacun de ses piliers, de chèvrefeuille, de jasmins, de clématites et autres plantes grimpantes et parfumées, et de joyeux buissons d'églantiers qui portaient des roses de toutes nuances et de toutes saisons.

La vue, perçant sous ces festons de coquette verdure et de fleurs, allait se reposer sur une double ligne de petits orangers, et, dépassant les cimes des arbres du jardin, qui descendait vers la rivière, s'arrêtait nonchalamment sur le coteau oppose, décoré partout de jardins et de frais bosquets. Dans la verdure, ressortaient au loin, de tous côtés et dans toutes les postures , de jolies maisons soigneusement blanchies et ornées d^un encadrement de briques. En faisant un retour sur la scène que nous occupions, nous trouvions sous la treille une grande table, autour de laquelle commençait à courir un cercle animé de couverts. Une tapisserie faite de divers morceaux, mais tendue avec netteté et prévoyance, était destinée à garantir de l'humidité du sol les pieds des convives. Dans un coin, rafraîchissait un bataillon de bouteilles rangées par ordre de bataille, les conscrits en avant, et les troupes d'élite par derrière, pour achever Fassaut.

Nous nous récriâmes sur la beauté de l'aspect et sur l'ingénieuse sensualité qui avait tiré un si bon parti de cette heureuse situation.

a C'est moi, nous dit notre homme, qui ai planté tout cela, moi qui ai greffé sur ces sauvageons tant de roses d'espèces différentes. J'ai fait plus d'un essai, Messieurs, et je me suis piqué

à plus d^une épine; mais, avec du temps et de la patience, on vient à bout de choses plus difficiles. Or çà, Messieurs, vous avez été bien inspirés en venant nous visiter à cette époque. C^est aujourdUiui qu'on célèbre la Saint-Loup, fête patronale de notre petite ville. Vous avez déjà pu voir beaucoup de préparatifs. Pour moi, je paye aussi mon tribut de zélé citoyen, et j^ai invité à dîner quelques bons amis; j'espère que vous voudrez bien, au moins pour aujourd'hui, être des nôtres. »

Après huit heures de cahots et de chaleur sur une route poudreuse, tomber du haut d'une diligence dans un joli petit Eden bourgeois, plein de verres et de bouteilles à la glace; aspirer dans le calme l'air pur et la lumière; sentir ses nerfs olfactifs sollicités à la fois par les parfums végétaux et par une odeur flagrante de cuisine, c'était là se trouver dans une position trop désavantageuse pour résister. Un Haïtien aurait été séduit.

D'une commune inspiration, nous répondîmes, mon compagnon et moi, quelques paroles vagues sur l'honneur qu'on voulait nous faire en nous admettant à une réjouissance toute locale, et notre plus forte objection fut que notre dîner avait été commandé à l'auberge. On la détruisit avec plus de force que nous ne l'avions espéré, en nous apprenant que l'on avait déjà tout prévu; que non

seulement notre dîner avait été décommandé, mais que nos effets venaient d'être transportés chez notre hôte, qui nous faisait préparer un appartement. C'était à en être confus et enchanté.

Après le premier moment de confusion, nous fûmes tirés d'embarras par l'arrivée de nouveaux convives : monsieur le lieutenant de gendarmerie tison épouse, bientôt suivis de la directrice des postes, grosse petite dame bouffie de prétentions qui cumulait avec ses importantes fonctions le débit d'eau de Cologne, de boules de Nancy, de pilules de santé et autres préparations de cette puissance médicale.

Le reste des invités ne tarda pas à paraître, et nous nous trouvâmes à table environ douze ou quinze convives. La chère fut excellente et même particulièrement délicate, pour un pays où les cuisinières ne lisent sûrement ni Fouret ni Carême, et le vin très bon , comme partout où le sol n'en produit pas.

En vrai Parisien, j'avais passé d'avance condamnation sur le tour d'esprit des gens de province, et, à dire vrai. Je n'éprouvai ni surprise ni mécompte ; mais je m'étais inutilement flatté de me dédommager avec le bon sens et les connaissances locales. Nos gens, dédaigneux ce jour-là des choses communes et jaloux peut-être de sou-

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tenir Thonneur du pays devant des Parisiens, firent au contraire de Fesprit et de Télégance à perte de vue. On parla politique, saint-simonisme, et on attaqua beaucoup d'autres choses encore dont le nom n'était pas même prononcé correctement.

Je fis nombre de questions sur les intérêts matériels du pays ; on y répondit avec plus de complaisance que de véritable sympathie. En vain j'espérai de ces dames quelque discussion instructive sur la meilleure manière de préparer les conserves d'oseille et les confitures à froid, tout le monde voulut garder son esprit de fête. Je me rabattis alors sur le lieutenant de gendarmerie, assis auprès de moi ; je comptais au moins en tirer quelque récit de ses vieilles campagnes. J'aime à la passion ces mensonges charmants, involontaires, auxquels chaque nouvelle répétition ajoute comme par une allusion insensible, et que le conteur finit par rendre, à son insu, merveilleuse comme une histoire orientale. Je manque rarement, dans mes promenades, d'en demander de pareils au cocher de coucou et au batelier qui me conduisent, vieux soldats, à coup sûr, qui ne trompent jamais mon attente.

Par malheur ce jour-là, le lieutenant était un homme de sens, bourgeois complet, sauf l'uni-

forme, ne parlant même pas toujours de ce quMl avait vu. Ainsi, déçu du côté de la conversation, je pris le parti de me faire gastronome, moyennant quoi, je passai deux heures d^un bonheur parfait.

Après le café, dans ce moment heureux de renaissance et de léger trouble, où tout paraît au mieux dans le meilleur des mondes possibles, où Ton éprouve ce que M. Azaïs appellerait sans doute, dans son explication universelle, un énergique besoin d'expansion, on proposa d^aller visiter les danses établies au bord de la rivière ; la motion fut accueillie avec acclamation, surtout par moi, qui commençais à m'inquiéter de l'emploi de notre temps.

Nous donnâmes le bras aux dames, et nous arrivâmes à une demi-lune plantée de tilleuls. Nous étions curieux, mon compagnon de voyage et moi, de profiter de cette occasion pour savoir à quoi nous en tenir sur la population féminine de la ville. Dans cette intention, que nous n^osâmes avouer à nos compagnes, nous leur fîmes passer la revuede toutes les ligues de chaises; nous avions déjà vu une foule de têtes et de tournures comme on en voit trop, et des toilettes comme on les fait, au loin, d'après les gravures du Jownal des modes.

Résignés et fidèles à notre mission de voyageurs

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curieux, nous ne voyions là aucun sujet de contrariété, quand nous aperçûmes dans un coin un groupe à part; environ trente personnes, aristocratie tout entière, admirable d'élégance et de bon goût, colonie envoyée tous les étés par le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin dans les châteaux environnants.

Pas de mouvement de ce côté ; mais des physionomies investigatrices et des demi-sourires continuels qui se comprenaient en se croisant. Je commençais à frissonner en pensant que nous ne pourrions échapper à ce tribunal dédaigneux et muet, quand je crus m'apercevoir que nous étions Tobjet d'une attention toute particulière et même de quelques chuchotements.

Au même instant, mon jeune compagnon nous quitta précipitamment pour s'avancer, vers cette troupe d'élus, les physionomies devinrent plus sérieuses et les sourires se comprimèrent. Une jeune femme, une sylphide d'une pâleur fraîche et ravissante se leva en rougissant et tendit au lieutenant sa blanche main avec une grâce parfaite ; elle lui fit apercevoir aussitôt quelques autres personnes, qu'il s'empressa de saluer. Après quelques instants, il revint vers nous et s'excusa en dissimulant mal sa joie, d'être obligé de nous quitter pour quelque temps ; il venait de trouver

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là des parents quMl ne savait pas dans les environs, et il ne pouvait s'empêcher de leur tenir assez compagnie pour qu'ils ne pussent supposer que la rencontre le gênait en rien. Il s^échappa aussitôt et courut rejoindre sa parente, avec laquelle il dansa presque tout de suite.

Nos braves bourgeoises, que Tamour-propre rendait clairvoyantes, ne prirent guère la peine.de cacher qu^elles trouvaient inconvenante la conduite de ce jeune homme, qui leur eût paru toute naturelle s'il n'avait passé dans le camp ennemi. Les plaisanteries, bonnes ou mauvaises, sur les dames du beau monde, ne furent pas non plus économisées. Comme on ne pouvait cependant détacher les yeux de ce groupe décrié et envié, j'eus tout le temps d'apercevoir ce qui s'y passait; je vis que mon compagnon parlait de moi, soit pour s'excuser, soit pour me faire plaindre. Je l'avouerai sans honte, placé dans l'alternative de paraître ridicule aux yeux des belles dames, ou de manquer de reconnaissance envers nos excellents bourgeois, je me décidai, au moins mentalement, pour ce dernier parti ; je désirais que le lieutenant s'occupât de trouver un prétexte pour venir me délivrer aussi, que sais-je ? qu'il m'inventât, à défaut de parenté, des devoirs à l'égard de quelque patron puissant.

Mes provinciaux, qui me suffisaient Tinstant d'auparavant, quand je les acceptais, spectateur indifférent et bien désintéressé, comme des objets de découverte et d'observation, m'étaient devenus insipides. J'étais révolté par leur trivialité prétentieuse ; leur audace à singer les belles manières m'indignait, comme s'ils eussent osé parler une langue dont ils ne savaient pas le premier mot. Et puis, que leur avais-je fait pour m'imposer ainsi leur esprit guindé et sans naturel, leur élégance d'emprunt, aussi étrangère à la grâce naïve qu'au bon goût véritable ; enfin tout ce je ne sais quoi provincial qui s'affuble de tout ce qu'on porte, qui parle de tout ce qu'on dit, qui veut être tout et qui n'est rien, sinon détestable? D'ailleurs, pourquoi m'emmener avec eux ainsi qu'une conquête? pourquoi me façonner en admirateur, me faire marcher au milieu d^eux comme un converti, me compromettre, enfin ?

Je crus voir les élégantes du bal, les Parisiennes de Paris, tourner vers moi quelques regards de pitié ; j'affectai un air d'indifférence plein de dignité, tant que je crus que leur compassion si désirée me sauverait. Mais bientôt, leur intérêt lassé et leur curiosité satisfaite, chacun ne s'occupa plus que de son plaisir particulier ; les belles dames et le jeune lieutenant, mon camarade de

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table et de voyage, m'oublièrent tout à fait pour ne songer plus qu'à faire de Tégoïsme à eux tous.

Jamais naufragé qui voit passer et disparaître au loin le navire auquel il a fait d'inutiles signaux de détresse n'éprouva une angoisse plus amère que celle qui me serra le cœur en me voyant submergé sans espoir de secours. Après quelques moments de véritable serrement de cœur, je fus saisi d'un secret accès de rage et je me dis, comme le poète : c Je veux me livrer aux joies les plus cuisantes. »

Du hœrest ja, von Freud' ist niclit die Rede :

Dem Taumel weich' ich viich, dcmscJimeriUchstenGenus^^

Verliebten Hass, erquickendem Verdruss.

Tu comprends bien , il ne s'agit pas ici de plaisir. Je veux m'abandonner à l'ivresse du vertige, aux jouissances les plus cuisantes, à la haine d'amour, à la peine qui soulage.

(Goethe, Faust.)

J'emmenai bien vite nos grosses dames à Textrémité opposée de la demi-lune, et je proposai une contredanse ; puis, sans attendre de réponse, je saisis la main de la directrice des postes, et je la fis sauter et pirouetter d'une manière dont elle avait pro-

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bablement perdu Thabitude depuis longtemps. Je les passai ainsi toutes en revue; c"'était plaisir de les voir tourbillonner à perdre la respiration, à me demander grâce !

La sueur ruisselait sur leurs épaisses collerettes; elles avaient vingt fois failli tomber; mais, de suspect que j'avais paru tout d'abord, en raison de mon accointance avec le jeune lieutenant, j'étais devenu un homme charmant. Je m'étais, de fait, comporté en véritable Parisien, impertinent sans qu'elles s'en doutassent, aimable à mon insu. Ainsi soutenu par la fièvre qui m'aiguillonnait, je conservai pendant près de deux heures les forces voulues pour ce métier formidable, qui eût éreinté M. Albert, de l'Opéra.

Cependant la nuit commençait à baisser. On me dit que toute-la ville avait coutume de se rendre à cette heure à la Redoute, près du Mail. « Allons donc à la Redoute, près du Mail! » m'écriai-je encore altéré de vengeance; et nous partîmes. Je continuai, pendant le chemin, à donner cours à mon irritation par une gaieté forcenée ; toute la compagnie applaudissait à mon implacable amabilité. Cependant la beauté de la soirée, les brises tièdes et embaumées qui flottaient sur un paysage mourant dans les demi-teintes du crépuscule, l'éloignement des objets de comparaison qui m'a-

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valent agité, me calmèrent et me rafraîchirent le sang. La mélancolie me gagnait, je devenais moins bruyant et je sentais que j'allais perdre toute ma faveur dans Tesprit de mes compagnons. J^avais pris le parti de me rabattre sur Téloge du pays, quand nous approchâmes de la Redoute.

C^était une grande salle, qu^on aurait très bien pu qualifier de grange sans des fenêtres dont les vitres avaient été drapées parles araignées. Quand nous eûmes été admis, au prix de trente centimes par tête, j'aperçus la véritable population provinciale, sans mélange et dans toute sa pureté.

Pendant que nos gens s^établissaient, j^examinai à loisir les éléments de rassemblée. Mais quel aspect, hélas! Plus d'aristocratie étrangère! plus d^élégance exotique ! A vrai dire, je n'en fus point fâché; seulement, en fait d'aristocrate, on me signala un étudiant qui, anticipant sur les vacances, était venu faire admirer dans son endroit des bas de soie chinés, des souliers de daim jaunes et une sorte de barbe à la Henri III qui s"'harmonisait comme elle pouvait avec les pointes montantes d'un col de chemise très moderne. Les demoiselles, tout en ricanant, se le montraient ou se le disputaient comme un modèle de bon goût; les plus mesurés, pénétrés de la dignité des traditions locales, espéraient pour lui que l'âge et un solide

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établissement dans le pays le feraient renoncer à ces distinctions discordantes.

J'examinai encore quelque temps tous ces groupes, je me demandai si tous ces visages que je voyais animés d'une gaieté si expansive et si bruyante ne couvaient pas quelque mécontentement secret, quelque dépit insupportable comme celui que j'éprouvais. Je me faisais à ce sujet les plus beaux raisonnements pour me persuader qu'il en devait être ainsi ; je ne pouvais m'accoutumer pour ces gens à l'idée d'une joie sans arrière-pensée ; j'étais comme un malade réel ou imaginaire qui, lisant des livres de médecine, retrouve les symptômes de son mal dans les diagnostics même les plus insignifiants. Je sentis pourtant qu'il fallait revenir auprès de mes hôtes, et je voulus à toute force renouer la chaîne de mes prouesses dansantes ; mais le paroxysme était passé, ma gaieté était devenue rationnelle et maussade, je ne pus parvenir à reproduire mon accès.

J'enviais, mais inutilement, la robuste énergie de ce tragédien qui, à la foire de Caen^ avait joué deux fois dans un jour le rôle d'Hamlet, et je compris qu'il fallait, pour conserver ma réputation intacte, me retirer à temps du théâtre de ma gloire. J'allai donc trouver notre receveur, et je

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lui dis que la fatigue de la journée commençant à se faire sentir, j'avais besoin de quelque repos.

Il s'empressa de sortir avec moi, pour chercher sa servante qui devait me servir de guide. Nous trouvâmes la bonne fille au dehors avec les paysannes, qui, le nez collé contre les vitres des fenêtres, contemplaient avec admiration les amusements des bourgeois. A la vue de cette méprisante séparation de la part de gens si peu faits pour y prétendre, je fus d'abord saisi de pitié et d'indignation; puis je me réjouis de ce qu'ils reconnaissaient ainsi, malgré eux, la légitimité des exclusions aristocratiques, et je me retirai enchanté de la justification que me fournissait cette disposition universelle à distinguer et à classer.

Je me dis, chemin faisant, que j'avais moins tort que ces bons paysans, puisque, après tout, à la faveur d'attentions que j'avais d'abord voulu éviter, les bourgeois, mes hôtes, s'étaient crus autorisés à m'emprisonner dans un cercle d'habitudes qui n'étaient pas les miennes et de plaisirs qu'on ne devait imposer à personne ; en même temps, mon humeur rancuneuse se demandait ce que les paysans auraient gâté au milieu d'eux.

Ainsi réconcilié avec moi- même, je rentrai chez mon hôte en fort bonne disposition et je ne tardai pas à m'endormir d'un sommeil profond. Il y

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avait déjà longtemps que j'avais perdu la conscience de mon dépaysement, quand je fus éveillé par le retour de mon jeune compagnon, qui rentrait tout échauffé d'une réunion où l'avait présenté sa délicieuse cousine. lime raconta des merveilles de la fête qui avait été organisée avec un goût exquis, chez un vieux général, dans une demeure ravissante. Il en était encore tout ébloui : il entendait encore le son des instruments, il sentait encore la main de sa cousine, la fête circulait encore autour de lui, le pauvre jeune homme! Aussi était-il parleur animé et compagnon tout éveillé, pendant que moi, plongé dans cet état de torpeur qui n'est ni la veille, ni le sommeil, ni le songe, je répondais par mot? entrecoupés à ses brillantes descriptions.

« Quand je vous ai quitté, me dit-il, j'ai pris le bras de ma cousine, un bras si léger! et nous nous sommes mis à courir à travers l'aubépine jusqu'à la demeure du général.

— Moi, lui dis-je, j'ai eu deux pesantes bourgeoises à mon bras, et nous avons marché au pas dans un chemin pierreux.

— Moi, reprit-il, je suis entré avec elle dans un salon de verdure mollement éclairé ; il y avait des violons, une clarinette, un galoubet, que sais-je? Tout cela chantait doucement, la pelouse était ten-

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due à neuf et nous avons dansé là comme des ombres, vous savez, dans Horace :

Geminisque sororibus audet Ducere niida choros.

— Moi, lui répondis-je, j'étais dans une grange qui sentait la vieille paille, et qui était éclairée au suif; en fait de musique, il n'y avait ni galoubet, ni flûte, mais bien une grosse caisse à faire tomber les murs de Jéricho. Nous bondissions sur les dalles de la grange sicut agni ovium et sicut arieteSf pour répondre à votre citation. »

Lui, en se déshabillant : « Elle est si jolie, ma cousine! si simple! si moqueuse ! quels doigts!... J'ai ramassé son mouchoir de batiste, il est là sur mon cœur! et son bouquet de violettes, là sur mon cœur! et son sourire, là sur mon cœur! et sa voix aimée, là sur mon cœur ! C'était charmant ! »

Moi, en bâillant : « Ma danseuse m'a marché sur le pied, et je sens encore son empreinte brûlante là sur mon pied ! et sur ma main l'empreinte où sa main m'a touché! C'était charmant aussi! Laissez-moi dormir », m'écriai-je.

Mais lui, racontait toujours les aventures de sa soirée. Jeune homme heureux, il cherchait à retenir le rêve qu'il avait fait tout éveillé. Moi, au contraire, je ne demandais qu'à me pion-

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gerdans un rêve quelconque, tant soit peu aristocratique, pour me délivrer de toutes ces pesantes réalités. Heureusement, lorsqu^il fut las de faire du bonheur et de la poésie, mon jeune compagnon s^endormit.

Le jour commençait à paraître. Quelques heures de sommeil sont ordinairement tout ce que permet l'agitation d'une situation inaccoutumée. Je ne pouvais plus espérer de me rendormir. Je me mis à une fenêtre qui donnait sur le jardin, observant avec ravissement les progrès de Paurore, aussi sensibles que le pas régulier de Paiguille sur le cadran ; épiant l'un après Tautre tous les bruits qui s'éveillaient successivement.

Quand la basse-cour fut éyeillée, quand j'entendis remuer dans la maison, et quand j'aperçus notre hôte lui-même, en habit blanc, qui venait respirer la fraîcheur matinale, je pris ma revanche sur le lieutenant, et je le réveillai, tout en lui rappelant le but de notre voyage. L'agitation de la nuit passée lui permit de s'exécuter de bonne grâce. Après un déjeuner fait de fort bonne humeur^ nous partîmes pour le terrain aux antiquités avec notre hôte, enchanté de nous servir de guide et de se procurer une distraction, même scientifique : c'était un événement rare dans sa vie de provincial.

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Nous prîmes le chemin qui nous avait conduits la veille aux danses, près de la rivière. Il me parut tout différent. L-e jour matinal, la fraîcheur de la verdure renouvelée par la nuit; le silence interrompu seulement par le chant de quelques oiseaux et par les explications de notre cicérone; surtout la liberté de jouir de mon plaisir comme je Pentendais, et de rêver à mon aise, ajoutaient un attrait tout nouveau à des lieux que jVvais déjà trouvés charmants. Je ne pouvais me lasser de me dire que personne à présent ne me commandait plus de m'amuser selon Tusage du pays.

J'essayai alors de communiquer à mes compagnons un peu de mon enthousiasme champêtre. Vains efforts! mon lieutenant pensait à sa cousine, oassion d'un jour!

Le receveur me répondit, en me faisant observer Tart avec lequel les paysans employaient à Pirrigation de leurs champs les petites sources qui se trouvaient en abondance à mi-côte.

J'aurais donné beaucoup, la veille, pour de pareilles remarques; mais je ne pus m'empêcher de penser en ce moment que le nombre des gens vraiment sensibles aux beautés de la nature est bien plus rare qu'on ne croit.

Tout le monde, sans doute, ressent avec plaisir la tiédeur de l'air, l'éclat joyeux de la lumière;

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mais ces jouissances à l^usage de tous n^occupent qu'un instant Thomme qui n'en a pas fait une étude, une analyse spéciale. En vérité, il faut, pour bien sentir la nature, être devenu connaisseur avec autant d'attention qu'on le fait pour les tableaux. Tel homme s'extasiera devant la gigantesque magnificence d'un chêne séculaire, auquel son voisin répondra, d'un ton approbateur, ce que ce bel arbre, abattu, rendra au moins de cordes de bon bois.

A vrai dire cependant, mes réflexions n'avaient rien d'hostile. J'étais si heureux ce matin-là! Je prenais ma revanche sur mes compagnons. A présent, j'étais chef d'expédition, j'avais une volonté à faire prévaloir; j'arrachais le lieutenant au souvenir de ses belles élégantes, et j'allais faire au receveur les honneurs de son propre pays; je triomphais !

Je me souvins alors que l'inspecteur des finances me l'avait donné pour un homme de mérite. Je fis appel à ma bonne volonté , et je trouvai beaucoup de raisons pour justifier l'opinion du receveur. Je me rappelai d'abord beaucoup d'hommes de ce mérite tout spécial , qui n'est jamais à dédaigner, surtout chez ceux qui ont fait le sacrifice de leurs facultés et les ont concentrées toutes au service d'une idée utile. Puis la vie et l'entoii-

rage auxquels le receveur avait été condamné me revenaient en mémoire. Il lui avait fallu sans doute émonder le luxe brillant et dangereux de ses belles qualités inutiles; se rabougrir pour ne pas exciter la jalousie; se baisser jusqu'à ses voisins pour ramasser les seules jouissances qu^on eût laissées à sa portée. Peut-être était-ce quelque autre René devenu sage, qui, plus docile aux conseils, avait enfin compris que le bonheur n'est que dans les voies communes et dans les bureaux de Fenregistrement.

Après plusieurs riants détours dans notre conversation et dans notre promenade, nous arrivâmes entin aux antiquités que nous étions venus chercher si loin. Le lieu était peu compliqué et peu gothique. Après bien des efforts et des recherches, nous reconnûmes un petit portique qui avait dû être d'un assez bon style; il était à moitié enfoncé dans le sol , et encadré dans les murs d'une sorte de magasin à fagots ; des colonnes plates cannelées, quelques figures devenues camardeset manchotes, par suite des injures du temps et des polissons, étaient les seuls restes qui pussent alimenter notre curiosité et notre faim de gloire.

On ne connaissait pas autre chose dans le pays en fait de monuments, et l'inspection minutieuse des alentours ne nous donna pas de plus grandes

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espérances. Faire fouiller le terrain pour trouver des médailles ou des fragments de statues eût été au moins hasardeux; on ne découvre pas tous les jours Herculanum !

Je demandai au lieutenant s'il pensait qu'il y eût là pour nous matière à publication : il me répondit par un éclat de rire. Au fait, en réunissant à grand'peine tous les plans, profils, coupes, élévations, aspect actuel des lieux , projet de restauration, dissertation sur la géologie locale, et autres circonstances aussi importantes, nous aurions pu fournir à peine huit à dix cahiers grand-aigle, de six feuilles chacun; cela n'en valait pas la peine, assurément.

Nous nous contentâmes donc, pour emporter d'autres souvenirs que ceux de la danse de la Saint-Loup, de dessiner une vue détaillée de toutes ces pauvres ruines, dont je me promis bien d'envoyer un double tout encadré à notre ami le receveur : ornement bien agréable pour sa salle à manger! Après quoi, et malgré les instances de notre hôte, nous quittâmes le pays, pour n'y plus revenir, s'il plaît à Dieu!

En rassemblant en moi-même les souvenirs de cette expédition, j'y ai retrouvé quelque peu de rancune, et je demanderai à ceux qui s'y connaissent, si je dois en effet une grande reconnaissance

à des gens qui, sous prétexte de me fêter, m'ont confisqué à leur profit toute une soirée, ont tout dénaturé le plaisir que je me promettais, et Pont remplacé par l'étalage d^une amabilité bâtarde, d'un esprit frelaté, et d'une bonne grâce achetée avec le Jourîial des tailleurs, enfin une perpétuelle contrefaçon de Paris.

Cette maussade aventure m'a dégoûté pour longtemps de la manie des antiquités; depuis ce temps on ne me parle jamais de ruines sans que je rêve bals champêtres et marchandes d'eau de Cologne. Quoiqu'il en soit, n'allez pas croire que j'aie manqué de faire, selon l'usage, toutes les offres de service possibles au receveur de l'enregistrement et des domaines de la ville de F***.

N se plaint de la stérile fécondité des auteurs. Il vous vient des livres de ci, de là, de partout. Vous avez déjà trop de romans; on va donc vous en donner de nouveaux.

Il y a chroniques sur chroniques ; en conséquence on en coinpose de plus belle. Du drame, vous n'en voulez plus, du vaudeville vous n^en faites qu^un : hélas ! de la littérature quelconque, vous ne voulez pas vous baisser pour en prendre; or sus, voilà des drames, voilà des vaudevilles; et, pour de la littérature qui ne soit que de la littérature en général, en voici et en voilà.

Qu'est-ce à dire. Messieurs les auteurs, vous moquez-vous de moi, public? Compteriez-vous sur moi? Me prenez-vous pour dupe de vous,

pour dupe de moi, pour dupe de qui Dieu voudra?

Je ne sais si le public parle ainsi, sa voix est si facile à couvrir ! Il lui faut, comme à toutes les autres, pour être entendue, du silence de près et de loin ; et vous savez du reste si la voix publique peut se promettre quelque peu de silence, aujourd'hui où rien ne demeure à sa place. N'en déplaise à bien des gens, à tout le monde peut-être, nulle part la multitude ne se fait entendre. Elle a trop d'échos pour ne pas se taire.

Elle les laisse retentir de sons tels quels, elle se tient dans sa sombre et muette majesté ; les signes visibles dont elle suspend l'usage, elle les tourne tristement en surcroît de vie intérieure ; elle se souvient, elle prévoit, elle écoute, elle attend, rien que cela.

Dans ces jours de malaise où la peur est la seule providence connue, dans notre France qui n'est ni debout ni assise, mais bizarrement accroupie, soit pour s'étendre bientôt à plat, soit pour mieux s'assurer du secret de son élan, dans votre Paris à vous, peuples et rois de l'Europe qu'il fait et refait à son insu, il ferait beau voir une chose dont personne n'a eu l'idée et quia dû peut-être s'exécuter unanimement pour qu'il fût donné à un homme, à un seul, moins que cela, à moi écrivain inconnu et

déjà fatigué pourtant, de souhaiter que cette chose arrivât.

Ce vœu si naturel et si simple, et par cela même si longtemps ignoré de celui qui le forme, c^est de savoir si Fopinion publique, en littérature comme en tout le reste, avoue ses interprètes. Nous qui sommes n'importe quoi, c'est-à-dire vous qui êtes ce qu'il vous plaira , sommes-nous de Favis de ceux qui parlent pour nous ? C'est quelque chose que cette question, j'espère. Si elle vous paraît vague, comme ce qui touche à tout, ne vous hâtez pas de répondre oui, ou de répondre non ; ne vous hâtez pas de douter même. Ceci regarde tous les départements de l'esprit humain.

Mon avis est que bien des gens, y compris vous et moi, ont perdu, sans savoir comment et en toute conscience, l'habitude de penser ce qu'ils disent et de dire ce qu'ils pensent, en sorte que vous avez sur moi un droit que je prends sur vous : vous pouvez me prier de me taire pour mieux écouter ce que j'ai à vous dire de vrai.

Grand et noble précepte! sujet éternel de méditation, digne, peu s'en faut, de me faire prolonger la digression de mon début ; digne de vous dédommager de l'ignorance où je vous laisserai, d'ici à je ne sais quelle page, de la nature précise de mon récit et de l'intérêt que ce récit aurait pour vous.

Cette histoire que je veux vous faire, ou plutôt vous refaire avec les matériaux épars que j'ai rassemblés, c'est rtiistoire de Gaspard Hauser, ce jeune homme exposé dans la ville de Nuremberg à Tàge de dix-huit ans et qui à dix-huit ans était aussi ignorant de toutes les choses de la vie que l'enfant qui vient de naître.

Homme au maillot, intelligence à la lisière, perpétuel bégaiement, tâtonnement sans fin, intelligence au-dessous de Pinstinct; c'est là un roman purement psychologique, entièrement dégagé d'aventures merveilleuses :quoi, en effet de plus merveilleux que cette aventure!

Un homme enfant! Un homme qui ne sait ni marcher, ni entendre, ni voir, ni comprendre, ni sentir, ni aimer ce qui est fait à notre image ! Cependant voilà bien ce que j'ai vu de mieux, moi, dans cette histoire.

Après cela, que vous importe de savoir de qui Gaspard Hauser était fils et par quelles raisons il avait été exposé ainsi, ce pauvre enfant! Que vous importe tout cela? Et à moi donc?

Je vous prie donc d'être indulgent pour cet essai d'un nouveau genre, pour ce nouvel essai de pensée et de style, dans lequel j'entre en tremblant et qui probablement ne me réussira pas.

Gaspard Hauser n^est pas la première chose venue, il n^est pas même le premier homme venu. Il s^agit ici de tout Thomme, par conséquent de tout Funivers et par conséquent de tous les siècles. L'histoire dont je vous dois le récit réveille les pensées sociales, élève à Thonneur du doute des besoins effrontément universels, remet en question Part, la nature, le cœur, la vie, les vœux de l'âme et des sens.

Gaspard Hauser ! quel spectacle que celui d'une intelligence naissant longtemps après elle-même, gardant sous Tœil de Dieu seul Tunité si fixe de ses fonctions, pour Fépandre un jour en une variété d^idées, de mouvements, de vouloirs, qui rendra saillante pour nous-mêmes la richesse de la vie morale, restée jusqu'ici visible à celui-là seul qui a tout fait!

Le monde extérieur nous prend la meilleure part de nous-mêm.es.

Immortels et périssables que nous sommes, nous donnons presque tout au présent, cet éternel mensonge de Tavenir.

Le présent nous tient de court, tout en satisfaisant par son vague réel à ce désir d'*immensité qui nous agite en nous tranquillisant. Insensés que nous sommes! nous attribuons aux sens ce qui appartient à Tâme. Le regard c^est Tâme, Fouie

c'est rame ; rame a un langage qui est à elle, elle se parle et elle se répond à elle-même, sans que ce dialogue sublime, qui se passe en nous^ nous rende attentifs et tiers. Le siège de la vie est un sanctuaire. Là tout est mystère, parce que tout est beauté. Mais nous aimons les portiques, les frontispices, les fantaisies de Tart ; nous prenons d'une chose tout ce qui n'est pas elle, nous sommes de grands philosophes, voyez-vous.

Cependant, philosophes, publicistes, peintres, poètes, qui que nous soyons, il n'est pas que la dignité de l'homme ne nous frappe quelquefois. Et s'il nous prend envie de bien voir ce que c'est qu'un homme, ce ne sera pas dans l'étal d'un amphithéâtre, à coup sûr. Ce qui disparaît de l'homme n'était pas l'homme^ Arrière donc notre poussière, allons au grand, au vrai, au durable, et n'ayons pas peur de valoir plus qu'on ne prétende Appartenir à l'animal d'aussi loin que possible, toucher la terre comme un point de départ, reculer quelque peu vers la source de toute grandeur, est-ce donc là être si rétrograde ? Quand bien même nous perdrions à cela un peu de positif, voyez donc le grand malheur !

Gaspard Hauser est un beau sujet d'étude; mais, avant de le produire en scène, il est bon de préparer le lecteur.

Vous me direz : « Pourquoi donc ? montrez votre homme d'abord ; qu'il agisse et qu'il parle tout de suite, et qu'il nous débarrasse de vous, w

Si c'est là votre dernière volonté, lecteur, il faut bien vous obéir. J'ai beau vous dire que je n'ai pas d'histoire à vous raconter, vous voulez que j'arrive à mon histoire. Vous me trouvez bien lent, j'imagine; pour ma part, je vous trouve bien pressé.

Moi, je tenais beaucoup à ce pauvre Gaspard Hauser, avec lequel vous voulez vous amuser un quart d'heure. J'aime Gaspard Hauser; ce héros si monotone en apparence, c'est mon bien, et je vous l'envie; le plaisir douloureux avec lequel j'ai suivi les développements si lents de son intelligence, c'est encore ma propriété, et je vous la dispute.

Et n'est-ce rien, je vous prie, qu'une pensée chèrement nourrie? Voulez-vous qu'un artiste vous livre ses rêves, ses doutes, ses éclairs, sur-lechamp, comme un insignifiant bonjour qui se jette au premier venu, et sans donner un regret à leur mystère ?

En serons-nous donc toujours là, nous autres conteurs, occupés à sauver notre tête, comme la sultane des Mille et une Nuits, et toujours trem-

blant de faire notre conte ou trop long ou trop court ? Non pas, cela n'est pas possible. Il faut un peu de liberté même à celui qui est venu pour vous amuser et pour vous distraire ; il faut un peu d'indulgence, même à vous^ sultan! son juge et son bourreau, qui avez résolu de lui faire couper la tête.

Ici finit la longue préface de mon récit à venir, qui, j'espère, sera très court.

Cette histoire demandait d^ailleurs une préparation quelconque. Le sujet en est étrange, vous le verrez bien, et, quelque ménagée que puisse être l'exposition, le récit pourrait encore vous paraître abrupt. Il est au delà de l'imagination ; il fallait, pour vous introduire dans cette région nouvelle, traverser bien des espaces, hasarder plus d'un pas, s'exposer à se perdre pour vous guider.

Nous avons à ce sujet deux choses à voir.

Gaspard Hauser, jeté avec une âme nue, avec des organes neufs, au milieu du mionde réel ; Gaspard Hauser, resté enfant jusqu'à l'heure d'être homme, nous servira de reflet pour ce que l'habitude nous rend comme non avenu. D'un autre côté, il sera lui-même un spectacle ; il nous fera pénétrer peut-être le mystère moral et physique de notre être, que Ton croit comprendre parce qu'on n'en est pas tourmenté. Cette fois nous serons

confondus , moins encore de notre ignorance que de Tidée de ne Tavoir pas soupçonnée.

Enfants que nous sommes ! quand nous avons dit : Ceci est naturel, nous croyons avoir compris ce mot, parce qu'il est le dernier de tous.

C'est au contraire alors que nous sommes moins près de comprendre ce qui se passe, témoin Gaspard.

Par lui nous verrons à quoi se réduisent nos illusions.

Son instinct, plus fécond que notre raison en plein rapport, nous dira merveilleusement combien nous sommes pitoyables. Homme de la nature et de la vérité, il jugera nos mœurs, nos arts, nos sciences. Ce sera plaisir de voir si ceux qui se donnent en cela pour organes de l'homme ont compris peu ou beaucoup ses besoins originels et le vrai sens de ce qui se passe en son âme; nous saurons s'ils ont mission pour faire parler la foule, ou pour la représenter jamais, elle qui a, comme Gaspard Hauser, comme tout ce qui est enfant dans le monde, peu de paroles parce qu'elle a peu d'erreurs, quelque chose de surhumain dans ses vœux, parce qu'elle garde de son mieux quelque enfance et médiocrement de goût pour ce qu'on appelle les belles créations, grâce à ce précieux oubli où nous la laissons tous, en

criant, à tout ce qui n'est pas elle, que c'est à elle que nous voulons parler.

Tous les journaux allemands ont parlé de Gaspard Hauser. Ce jeune homme fut exposé en 1828, au milieu de Nuremberg, sans qu'on sût par qui. Un habitant de la ville le trouva à sa porte. Il le questionna, l'examina, lui témoigna cet intérêt qu'inspire un inconnu embarrassé de sa personne, mais il ne put rien en tirer.

Cet homme, prenant cet étranger pour ce qu'il voulut, le remit entre les mains de la police pour plus ample informé.

Gaspard Hauser, on l'apprit bientôt, était un malheureux grandi physiquement dans Penfance de la pensée. Quelle que fût la cause de cet état, personne ne douta de sa réalité. On se mit en devoir , non plus de reconnaître si c'était de sa part quelque amère mystification, ou même une stupidité proprement dite, mais d'éclairer, au nom de Thumanité, l'obscur et terrible moyen par lequel son intelligence souvent frappante, et ses facultés de toute nature, qu'on ne put longtemps méconnaître, avaient été suspendues si miraculeusement pendant des années entières.

Les journaux allemands firent là-dessus des conjectures qui ne nous regardent guère, puisque nous ne faisons pas un roman; ces conjectures

avaient à Nuremberg Tintérêt de médisances ou de calomnies indigènes. La famille de Tinconnu était traitée, on devine comment, par la curiosité locale.

Ce qui nous touche, ce n^est pas la justesse ou rinvraisemblance de ces conjectures, mais bien le personnage qui les fit naître.

Gaspard Hauser est assez intéressant par luimême. Un homme, jeté au milieu des hommes, sans rien avoir de social ! Une ârne qui n'a jamais pensé, senti, voulu à notre manière ! Des organes étrangers à nos impressions, ignorant la lumière, le son, les distances^ la vie intérieure ! Quel miracle !

Nous avons bien assez de cette étude, sans en faire même un roman de mœurs ; donc pour tout devoir, nous prendrons Gaspard Hauser comme il s'est montré, et nous le conduirons à l'état où il est parvenu, par tous les degrés qui séparent la végétation de la vie morale.

Parmi les précieuses remarques dont il a été l'objet, nous choisissons les plus caractéristiques, empêché que nous sommes de traiter à notre satiété une matière qui demanderait des volumes, s'il est vrai toutefois qu'après des volumes, on puisse croire qu'on a peint notre nature.

Lorsque Gaspard Hauser fut soumis à un examen calme et serein, on s'aperçut bientôt d'un étrange phénomène. Ce jeune homme, selon l'ex-

pression qu'il employa plus tard, n était venu au monde qu^au moment où il avait paru parmi les hommes. Pensées, paroles, regards, tout en lui travaillait à naître. Ses facultés physiques, comme ses facultés morales, avaient été jusqu'alors comme n'étant pas.

Ce n'était pas Thomme sauvage avec la stérilité de son âme, mais aussi avec la perfection de ses sens. Ce n'était pas la nature morale absorbée dans la nature physique. Dans Gaspard, tout était ébauché, quoique le temps n'eût pas manqué au développement de son être. Avec la taille et la proportion de Tadolescence, il avait tout ce qui constitue Tenfant. Les mouvements n'avaient pas de direction. Il ne connaissait pas les distances. La lumière offensait sa vue, et, loin de lui révéler la présence des objets, les jetait devant lui dans un pêle-mêle effrayant.

La curiosité publique avait fait de lui ce qu'elle avait pu. On avait retourné Gaspard, on l'avait regardé en tous sens, on avait voulu faire des expériences sur cet enfant de six pieds ; et de tout cela il ne serait pas résulté grand chose, peut-être même le pauvre jeune homme serait-il tombé de son état animal dans un pire état encore, si le bon sens et l'humanité des magistrats n'eussent sauvé cette intelligence si attardée, en la dérobant à la

niaiserie acquise et mise en double du public proprement dit.

Après la première surprise causée par l'apparition de Gaspard, on se rendit compte de ce qu'on éprouvait à sa vue, et on remarqua surtout une chose, c'est que ce jeune homme présentait comme deux êtres. A la première vue, on le jugeait imbécile et frappé de nullité dans ses organes aussi bien que dans sa natare morale. On ne voyait en lui qu'un essai du Créateur, une inexplicable ironie dans la distribution de ses dons. Gaspard alors n'inspirait que cet intérêt court et maladif, cette attention tournée en remords, qu'on éprouve devant un être qui ne vous comprend pas. Il y avait là une sorte de douleur, non pas nerveuse, comme on s'exprime souvent sans avoir rien à dire, mais intellectuelle, mais sociale, mais artiste.

Voir Gaspard, c'était se rappeler tout ce qui n'était pas lui; entendre ce qui lui tenait lieu de parole, suivre le mouvement de cette âme qui tombait de repos en repos ; étudier le maintien, le geste, la démarche de Gaspard, c'était comprendre, par le contraste, une vérité presque ignorée à force d'être connue; c'était contempler face à face l'immense et plusqu'immense avantage pour l'homme d'être au milieu de ses semblables.

Gaspard fut un sujet d'étude pour tous les pen-

2 74 GASPARD H AUSER

seurs. Ce qui lui manquait, était-ce seulement la vie sociale? Quand il aurait appris à imiter nos mouvements, à redire nos paroles, à sentir, à vouloir, à penser comme nous, n^ aurait-il plus rien à faire de cet homme enfant? En un mot, pouvait-on lui souhaiter de nous ressembler en tout? La question était grave. On la posa peut-être, car les soins dont on entoura Gaspard indiquent dans ses protecteurs du sens et de l'observation, quoique les choses aient été un peu précipitées.

Au reste Gaspard n'était pas facile à juger : à travers l'obscurité de son état, on démêlait plusieurs particularités étranges. Il restait habituellement anéanti, insensible à tout, demi-mort à tout ce qui réveille et touche les hommes; mais cette stupeur n'était pas la stupidité. Seulement il se faisait dans cette âme une nuit et un silence incompréhensibles. Ni le bruit, ni le mouvement, ni la diversité de spectacle ne le tiraient de son engourdissement. Rien ne vivait en lui.

Une chose fut bientôt reconnue : Gaspard n'avait pas été plus disgracié par la nature que le vulgaire des hommes, et l'absence de toute influence expliquait seule sa manière d'être. Loin d'être inhabile à ce qui occupe les organes et l'intelligence de l'homme, Gaspard avait une finesse, une profondeur d'aptitude qui, par son excès

même, équivalait à une impuissance vigoureuse. Il vivait dans un étourdissement plein d'angoisse. La lumière, au lieu de Fanimer et de le distraire, agissait sur lui comme par masse; il en était heurté, ébranlé, mis hors de lui.

Son œil discernait tout dans la nuit la plus profonde. Une toile d'araignée, que vous n'eussiez pas distinguée en plein jour, était vue de Gaspard dans l'obscurité. Il en aurait compté les moindres fils et indiqué l'épaisseur, si la parole et la pensée avaient accompagné en lui l'impression physique. Dans le jour, il semblait perdre la Vue. Frappé à la fois de tous les rayons, il était accablé d'un ensemble dont les détails lui échappaient. Il voyait tout, quand il fallait voir quelque chose; ce n'était pas un arbre, une maison, un tableau, un lilet lumineux, mais à la fois et sans analyse un labyrinthe de lignes, un entassement redoublé de formes, une affluence irrésistible de splendeurs : il s'y perdait, il n'en pouvait plus, il demandait grâce au soleil !

Son ouïe n'était pas moins parfaite que sa vue; d'abord on ne s'en était pas douté. Assourdi par des sons de toute nature, il avait entendu comme n'entendant pas; autour de lui on parlait, on marchait, on produisait mille sortes de bruit. Rien n'y faisait.

2j6 GASPARD HAUSER

Gaspard n'avait pas vécu parmi les hommes. Il ignorait la valeur des sons. Il ne distinguait point le pas du claquement des mains ; il aurait pris la voix humaine pour le sifflement du vent.

Pendant longtemps il agit comme un homme frappé de surdité. La finesse extrême de son ouïe changeait pour lui Feffet du son, comme la délicatesse de son œil dénaturait l'impression de la lumière. L'impuissance où il était de démêler les sons les rendait tous égaux par le fait.

Occupé machinalement, comme un enfant de deux ou trois ans, avec un jouet, il restait insensible au bavardage des curieux, au fracas qu'on produisait de toute manière pour essayer de le distraire, à la musique, au son des cloches, au retentissement du tonnerre, à tout ce qui était bruit au dehors de lui.

Dans cette question de la sociabilité, si souvent remuée par le dernier siècle, il y aurait un point neuf et curieux. Je ne sache personne qui s'y soit attaché, personne surtout qui en soupçonne l'importance : ce serait desavoir, indépendamment de l'étude de la parole, quel est le rapport des sons avec le perfectionnement de l'homme.

Chacun de nos sens est nécessaire aux autres. L'oreille a sa vue^ a dit un grand écrivain, le toucher a son ouïe, l'œil a son goût, nos organes

empiètent les uns sur les autres. L'homme est trop savamment composé pour n'être pas harmonique, pour manquer de cette unité tant aimée des esprits supérieurs, tant contestée dans les œuvres d'art, tant négligée dans notre XIX^ siècle.

On a remarqué que les animaux ne voyaient pas comme nous les couleurs, les formes et les proportions. Leur ouïe doit offrir les mêmes différences. Pour l'homme tout a une signification. La diversité des sons, qui a ses règles et son but, doit tendre, dans les vues du Créateur, à lier, par des rapports spéciaux, une foule de choses que leur confusion rendrait inutiles ou fâcheuses.

Gaspard en offrit un exemple. D'abord, avonsnous dit^ dans chaque bruit il entendait mille bruits, comme dans chaque nuance il voyait d'innombrables couleurs, comme dans chaque mouvement il rassemblait toute une succession de mouvements. Ces impressions si tumultueuses ne l'étaient pourtant pas plus que les idées qu'on se formait de Gaspard. On ne se rendait compte de rien. On le regardait, on l'écoutait, et on rêvait.

On aurait pu mieux faire.

Son état révélait le nôtre, de même que le silence aide au souvenir d'une mélodie et la fait renaître plus vivante et plus vraie; de même que l'obscurité éveille l'imagination, la repeuple de fleurs,

d^oiseaux, de beaux fleuves, et les crée presque mieux que Fauteur de toutes choses.

A kl vue de Gaspard que Técroulement du ciel n'eût pas fait tressaillir, on se tigurait la prodigieuse puissance des sons sur notre organisation et notre intelligence. Parlez-nous des sons pour prouver l'âme humaine.

La vie se manifeste à nous dans leur infinie variété. Depuis le gazouillement du chardonneret jusqu^au rugissement du lion; depuis le murmure du ruisseau jusqu'au sombre et immense grondement des mers ; depuis Parchet de Paganini jusqu'au canon de Bonaparte^ il y a certes un belle échelle d'idées à remonter ou à redescendre. Ce serait plaisir d^ ^'oii' un homme de génie, un de ces envoyés d^en haut qui nous dispensent le vrai avec ou sans mesure, un Weber, un Mozart, un Beethoven, nous dirCj si le langage de leur art daignait devenir de la parole, nous raconter, chacun avec ses mille âmes à lui, nous dévoiler^ autant qu'il le pourrait ou Poserait, les merveilles de cictte région où ils vont puiser sans mesure et sans fin;

Ce serait là, j^espère, une belle et religieuse leçon ; elle expliquerait une chose qu'on veut avoir comprise : cette sympathie, cet éternel esprit de famille qui va au-devant des grands musiciens.

On verrait là, non plus seulement une réunion toute naturelle, mais une loi sociale aussi profonde qu'oubliée. L'homme y apparaîtrait comme récho de tous les langages qui se parlent dans la nature. Bruit léger, sifflement, mugissement, solennité de la tempête^ tout viendrait, dans la pensée de l'observateur, concourir à former un des mondes qui remplissent le monde plus grand de l'âme humaine et y enchaîner par de nouveaux liens ces êtres innombrables qui sont faits pour elle , afin que rien n'échappât à sa prise.

Auteur de Fidelio, c'est à toi que cela était possible. L'univers te cachait peu de chose. Grand cœur, toutes les voix nées pour émouvoir te parlaient d'abord, si elles n'étaient pas tes propres réponses; imagination fécondante, tu comprenais et les cris du ciel, et les murmures de la terre, et les silences de Thomme ou de Dieu; intelligence souveraine, tu prenais sur le fait la sagesse créatrice, et l'ordre, et les rapports, et les générations de vérités qui ne luisent pas pour nous ; tu les tirais d'une immense nuit, que l'Europe ne saura pas refaire malgré tous ses aveugles efforts.

L'indifférence de Gaspard pour les merveilles du monde visible en relevait le prix pour ceux

qui les goûtaient. A son occasion on faisait un retour sur soi-même, et des vérités inconnues jusque-là, ou jugées trop simples pour être étudiées, prenaient un caractère de douceur ou de noblesse à la vue de ce faible enfant de vingt ans, inaccessible à tant de choses, dépourvu de la précieuse faculté de les rassembler et de les convertir en éléments de vie morale; cette mort partielle de Gaspard, ce tombeau d'intelligence, nous inspirait quelque chose d'amèrement religieux. Vous vous sentiez pleurer sans qu'il coulât une larme de vos yeux. A la vue de ce jeune homme dont Tàme nue et glacée avait si longtemps attendu la vie, un inexprimable mélange de sensations diverses vous relevait vers le ciel et vous recourbait vers la terre en même temps. Alors vous ne saviez plus lequel entendre, étonné que vous étiez de tant de bonheur. Alors, dans votre reconnaissant enthousiasme, vous nommiez comme il vous plaisait la Providence; vous l'accusiez magnifiquement de la disgrâce d'une créature, vous l'accusiez plus noblement encore de vous avoir favorisé sans bornes.

La tournure pieuse et musicale du caractère allemand devait faire naître ces pensées dans les protecteurs de Gaspard.

Il n'y a point de pays où l'âme comprenne

mieux rharmonie. Pour qui a vu les alliés à Paris, il y a un fait merveilleux, c^est Taccord franc, C'est rintimité de commerce, c^est la société d^esprits et de cœurs qui régnait dans ces innombrables masses pour Texécution d'airs nationaux. Les régiments allemands n^étaient qu'un seul homme ; leur intelligence en ce point, ce don si merveilleux de se servir d'écho Fun à Tautre, d'exprimer et de comprendre à un degré inouï les passions qui sont la vie et l'honneur d'une armée, cette fraternité toute surhumaine était certes un trait de physionomie morale, et un esprit supérieur y aurait pu voir de haut la différence de leur génie militaire avec le nôtre.

Si les sons ont tant de pouvoir sur l'âme humaine, s'ils y répandent tant d'idées et de sensations, quel dénuement pour Gaspard que leur absence complète ! quel sommeil m.oral! quel fade milieu entre l'existence intellectuelle et la végétation !

La physionomie de Gaspard peignait fort bien cet indicible état. Son regard était vague, et, quand il se fixait quelque peu, il y avait dans sa limpidité je ne sais quoi de trop immobile. On n'y découvrait point d'expression, ce n'était rien qui arrivât de l'âme; pas de variété, de signification, pas de succession de vouloirs, pas d'annonce de

quelque chose dintérieur qui eût précédé ou qui dût suivre ce regard.

Dans cet œil, frappé de rayons visuels comme celui du premier animal^ vous cherchiez vainement un de ces innombrables langages que l'homme sait parler. Par moments, ilvoussemblait que Gaspard allait s'émouvoir. Le son guttural et inintelligible qui lui tenait lieu de voix venait à s'assouplir. Des inflexions douteuses, et posées involontairement, succédant à des mouvements qu'on prenait pour de la joie ou de la tendresse, vous portaient à croire qu'il se passait quelque chose dans Gaspard. Des objets riants présentés à sa vue, des physionomies belles et bonnes, des couleurs de son goût, l'avaient un moment tiré de son insouciance, et son regard allait traduire ce commencement de réveil.

Il n'en était rien, hélas !

C'était un grave et triste spectacle. Un homme au milieu des hommes, étranger à ses semblables, indifférent à leurs avantages, ignorant ce qui lui manque, et, dans cette impuissance de les comprendre, ne s'apercevant même pas qu'il est à son tour une énigme.

L'état de son intelligence se décelait donc par le regard. C'était bien le cas de dire que l'œil est le miroir de Tàme.

On ne pouvait contempler Gaspard sans faire cette remarque, et sans la faire dans toute son étendue. On se composait une histoire de tout ce qui serait arrivé si ce jeune homme eût su converser par le regard, à Fexemple des personnes qui Fentouraient. Les curieux, à Taide surtout de leur silence, s'exprimaient pleinement dans ce langage refusé à Gaspard. Des coups d'œil significatifs, rapides, prolongés, humides et sombres, faisaient circuler autour de lui ces idées pressées et sans limite qui naissent en nous du souvenir de ce que nous sommes. Les phénomènes de la pensée, si souvent mis dans Tombre par notre étourderie, et regardés comme peu curieux au prix de nos puérilités matérielles, ces beautés multipliées du règne des âmes, que leur affluence éternelle bien plus que leur secret fait compter pour rien, resplendissaient puissamment et délicieusement dans le langage muet dont Gaspard était Foccasion. Autour de cette âme enfouie qui, bien même qu'elle eût trouvé un langage, n'aurait pas eu d'écho dans ses organes, il se formait comme une couronne d'autres intelligences, réveillées par ce sommeil, étincelantesdans cette nuit profonde, reproduites chacune par toutes les autres dans ce concours d'idées, de tentatives, de bons désirs, qui les rapprochaient de Gaspard

et lui constituaient une sorte de famille. C^était un beau spectable, et de part et d'autre très neuf en vérité.

Gaspard excitait plus que la curiosité. Son état différait en tout de celui de Thomme social. Tout l'avantage qu'on avait sur lui, c'était d'avoir vécu avec d'autres. Quelque faculté qu'on étudiât en lui, on ne pouvait accuser la nature, on penchait même à croire qu'elle l'avait libéralement pourvu. Mais l'isolement avait presque tout annulé. Une foule de dons naturels, qui échappent à l'estime parce qu'ils échappent à l'attention, acquéraient tout leur prix dès qu'on se comparait à ce jeune homme. On se prenait à aimer les hommes, à les remercier profondément, à reconnaître la dignité de leur condition terrestre, en découvrant, par tout ce qui manquait à Gaspard, la prodigieuse munificence avec laquelle la société traite ses membres les plus insignifiants. Grâces de l'enfance, éclat de la jeunesse, majesté de l'âge mûr, mouvement, attitude, pensée, manière d'être, tout cela devenait remarquable à la vue de Gaspard, et l'on était en voie de comprendre que l'homme ne serait rien s'il était livré à lui-même.

Etranger à tout, indifférent à tout, mort à tout, Gaspard était pourtant le lien d'une foule de personnes.

Il se formait autour de lui un concours moral, assez semblable à cette association muette formée par des gens inconnus Tun à l'autre, à Toccasion d'une douleur à contempler, ou d'un grand phénomème à comprendre.

L'apparition de Gaspard au milieu des hommes avait d'abord été un événement, et rien de plus. C'était une nouveauté, une chose impossible, un mystère plein d'intérêt. L'oisiveté des esprits a besoin d'aliment, en Allemagne comme ailleurs, et on se félicitait de cette bonne fortune. Mais après ce plaisir banal, qui, en fait de raretés, s'accommode de ce qu'il y a de plus gai comme de ce qu'il y a de plus triste, pourvu que ce soit une rareté^ il devait se faire quelque chose de mieux que des questions sur l'état de Gaspard.

Il s'agissait de le rendre homme, au risque de perdre ces occasions d'étonnement que nous cherchons tous et toujours, et de faire de cet enfant un être aussi complet, aussi admirable, aussi oublié que peut l'être le premier venu, qui n'a tout simplement, pour se recommander à l'attention générale, que les prodiges opérés en lui par le commerce de ses semblables.

Pendant plusieurs mois, Gaspard resta plongé dans son enfance. Sa vie était toute physique. Seulement, de temps à autre, il tombait dans une

sorte de rêverie moitié animale, moitié intellectuelle, quand ses organes recevaient quelque impression.

On pense bien qu'il n'était pas laissé à luimême. C'était à qui éveillerait son engourdissement. La plupart de ses efforts étaient inutiles; mais, par moments, Gaspard semblait vouloir vivre à toute force. Malgré la confusion de ses signes extérieurs, on découvrait en lui un air de méditation, un recueillement de son être, aussi différents de la manière dont notre âme remplit ses fonctions que de la somnolence où Gaspard était ordinairement plongé. Mais son intelligence retombait bientôt sur elle-même. Impuissante à percer sa propre nuit, elle n'en venait pas même à souffrir de ce malheur. C'était pis que l'ignorance, puisque rignorance se connaît quelquefois; c'était moins que la curiosité, car la curiosité a son pouvoir et ses ressources, et elle est moins le commencement de la pensée que sa continuation.

Gaspard n'était qu'une ébauche divine, et il fallait qu'il fût entre les mains de l'homme pour développer ses qualités originelles, aussi bien que pour en reconnaître l'existence. Admirable prévoyance de la nature ! En donnant à l'homme tout ce qui fait sa prééminence dans la création, pensée, parole, maintien royal; en lui faisant le

cœur assez vaste pour contenir tour à tour et le ciel et Tenfer, elle n'a pas voulu que tout cela fût à part ; elle a mis pour condition à sa grandeur une alliance, sous mille formes, avec l'humanité entière. S'il a de belles et nobles proportions, c'est lorsque ce commerce l'a sauvé d'habitudes mortelles pour la bonne grâce et la pureté des lignes. Si ses mouvements, sa physionomie, son regard d'être immortel, répondent à tout ce que l'art cherche en lui, ne voyez-vous pas d'où il tient ce charme et sa puissance. N'a-t-il pas mêlé sa vie à la vie de tous ? n'a-t-il pas pleuré sur vos douleurs ? n'a-t-il pas ri de votre rire ? n'a-t-il pas enfanté ses idées dans votre âme ou laissé naître les vôtres dans la sienne ? Avec vous, avec nous, il s'est assis près d'un berceau, il s'est incliné vers une tombe ; il a déployé en gestes, en attitudes, en mouvements incompréhensibles, la grandeur, la multiplicité divine, l'harmonie qu'il porte dans son enveloppe mortelle.

Quand Gaspard sortit intact des tentatives qu'on tit pour le former, et qu'on se fut décidé à en rester là, le pauvre jeune homme parut condamné à vivre et à mourir dans sa stupidité. Bien des gens désespérèrent de lui. On avait fait tant de gentillesses, on avait mis tant d'esprit dans cette affaire; femmes, enfants, savants, s'étaient donné

tant de peine pour mener la chose à bien qu'il fut dès lors convenu que Gaspard ne serait jamais que ce qu'il était.

Heureusement tout le monde ne fut pas si zélé ni si habile. Parmi les observateurs il se trouva des gens qui ne se piquaient de rien, pas même de réussir mieux que les autres. Ils firent plus que d'essayer ; ils attendirent. Au lieu de fatiguer Gaspard, ils s'efforcèrent de le comprendre. Ils se firent à peu près ce raisonnement très simple sur leur homme adoptif : son existence, de matérielle qu'elle était, devait peu à peu se transformer, et acquérir une à une les diverses parties qui composent la nôtre. Semblable à Tenfant, Gaspard, moitié entré dans la vie, moitié resté en deçà, devait subir la loi commune de développement. Son âge même, loin d'en faire abréger l'application, voulait qu'elle s'étendît encore. Exposé à toutes les impressions à la fois, il ne pouvait pas, comme l'enfant, arriver par un progrès calme et sans péril à l'emploi de ses facultés. Il pouvait, d'ailleurs, succomber dans leur affranchissement unanime. Ni le corps ni l'âme, négligés si longtemps, ne suffiraient à leurs propres besoins, s'ils se développaient tout à fait, tout à coup et en même temps l'un et l'autre. Cette vie disproportionnée eût été un meurtre.

Tout cela fut compris ; et Gaspard fut placé prudemment entre les deux existences qu'il devait échanger^ entre une insensibilité qui n'avait rien de rhomme, mais qui laissait de Tespoir, et un réveil complet, qui eût détruit jusqu'aux dons à venir en violant d'un seul coup sa longue paix.

Une famille respectable, par une sorte d'adoption plus profonde que celle d'un enfant, se chargea de Gaspard. Il y avait, comme on voit, en Gaspard non seulement un être faible à protéger, un orphelin à entourer de parents, un enfant à préparer à être homme, mais encore une nature rebelle à soumettre. Il fallait vaincre ce bonheur négatif et pourtant obstiné avec lequel Gaspard retombait dans la nullité de son état. A le voir si malheureux de cette bienveillance, on comprenait tout le crime de ses anciens persécuteurs. On ne maudit qu'à moitié le mal qu'on n'a pas à guérir.

Délivré des importuns, Gaspard, à la faveur de ce repos, parut se remettre et jeter quelque lueur d'intelligence. Jusque-là des gémissements, des mouvements incertains, avaient été ses seuls signes de vie. Tout ce qu'on avait compris de lui, c'est que rien ne l'intéressait au monde^ et que l'espèce de tombeau où son cœur et son âme avaient dû passer tant d'années était la seule chose

présente à sa pensée et chère à son cœur. Cette indifférence cessa par degrés.

Tout d^abord on remarqua en lui, comme chez les enfants, son goût pour les objets brillants. ^Un jouet qu'il aimait beaucoup donna lieu à de précieuses observations. C^était un cheval de carton. Toutes ses pensées, tous ses soins, se concentraient sur ce joujou. Aux transports, aux larmes, aux caresses de Gaspard, quand on le lui présenta, on reconnut qu'il y attachait des souvenirs. On sut plus tard que dans sa longue détention un objet de ce genre s"'était trouvé sous sa main, et que c'était le seul être qu'il eût jamais compté pour quelque chose.

Dans la bouche de Gaspard, le mot cheval exprimait à peu près tout ; c'était sa pensée fixe, son affection, sa vie. Incapable de s'occuper d'autre chose, il ne devait passer à de nouvelles idées, à des connaissances quelconques, qu'en suivant le cours de cette sorte d'amitié.

Les personnes chargées de l'introduire dans la vie humaine reconnurent que, pour le tirer de cette immobilité de sensations, il fallait trouver le germe des nôtres. Elles sentirent que Gaspard, à l'exemple de tout ho/nme, n'atteindrait un point qu'en partant de celui où il se trouvait. En un mot, loin d'apporter à' cette âme tout ce que la leur

possédait, elles crurent qu'il fallait se laisser éclairer, guider, redresser par les indications imparfaites, et pourtant seules vraies, que Gaspard donnerait à son insu.

Cette discrétion fut récompensée; on vit bientôt que Gaspard, appartenant corps et âme à son joujou, étendait déjà le domaine de ses propres facultés en parcourant les rapports qui naissaient de celui-là.

Gaspard recevait des cadeaux de tout le monde : c^étaient des chevaux comme le sien, des papiers coloriés, des soldats de plomb, et mille bagatelles de ce genre. Absorbé dans la contemplation de son cheval, il considérait les autres objets comme dépendances de ce premier objet, et par un progrès naturel il en venait à les disposer autour de lui. L^idée de Tordre, de Tharmonie, des convenances, découlait déjà pour lui d^une prédilection d'enfant. Son existence n'avait été jusque-là qu'un point imperceptible, mais central: elle allait déjà s 'élargissant en cercle grâce aux êtres qui venaient de donner prise à des facultés endormies en attirant à eux la vie intérieure et comme non avenue en Gaspard.

Il secouait déjà en partie sa pesanteur ; il subissait les lois d'une croissance particulière à mesure qu^on multipliait les objets propres à faire famille

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avec ceux qu^il aimait. Son intelligence commençait à poindre; le plaisir, la douleur, la réflexion, la direction des mouvements corporels, prenaient en lui un caractère véritable, et, malgré Timmense intervalle qui le séparait des autres hommes, on espérait fermement Tavènement de Gaspard à rétat social. Son imbécillité, inattaquable auparavant, présentait un côté ouvert ; mais il fallait user sobrement de sa bonne volonté : trop de leçons pouvaient éteindre son intelligence, trop de sentiments pouvaient comprimer son cœur.

Si Tartiste qui a bien conçu son oeuvre a des peurs sublimes quand il s'agit de Tenfanter : s'il est comme jaloux de lui-même, et qu'avant de livrer à tous le don divin qu'il avait reçu lui seul, et pour lui seul peut-être, il se sente malheureux de laisser sortir de son âme ce qu'il n'a pourtant pas la force d'y garder, qu'on se figure les joies, les alarmes, le religieux orgueil d'un homme, d'une famille qui, voués au plus noble des arts, à l'art de créer l'homme véritable dans ce qui n'est encore qu'une apparence, découvrent enfin le premier rayon de la lumière qu'ils ont à dispenser !

On a peint Tivresse de la maternité, et celle-là certes a sa grandeur. Une créature imiter son auteur et donner la vie! Un être faible, craintif.

modeste, s'élever au-dessus de tant de puissances humaines autant que Tenfantement est au-dessus de la destruction, et sentir qu'il est beaucoup, qu'il peut beaucoup, parce qu'ici-bas son règne n'éblouit personne! C'est bien noble et bien beau!

Mais une mère n'est qu'une mère. Qui dira l'enfantement de l'âme, l'éveil de la pensée, la résurrection du cœur ! Comptez le nombre de vies donné à l'homme par son alliance avec les hommes ! Mesurez l'espace alloué à ses conceptions, quand il a reçu le pouvoir de les former ! Contemplez-le tout entier, si votre regard peut faire tant à la fois ; contemplez-le agrandi par l'acquisition de nos manières d'être, atteignant tout ce qui n'est pas infini, abrégeant l'immensité divine pour la déposer dans quelque partie de luimême, puis la déroulant à travers la vie humaine; oui, vraiment oui, s'avisant d'exclure toute limite dès qu'il lui plaît d'espérer, de croire, d'aimer, de distribuer le bien et le mal, l'erreur et la vérité, la vie qu'il n'a déjà plus et l'immortalité qu'il n'a pas encore. C'est très noble et très beau, cela !

L'instituteur de Gaspard, homme religieux et plein d'âme, put voir à plein la naissance intellectuelle de son élève. Gaspard était essentiellement bon ; les soins de cet homme et de sa famille ne pouvaient m.anquer leur effet sur son cœur. Il

s'était pris d'amitié pour les enfants. Leur douceur, leurs petites félicités, leur soumission filiale, étaient un spectacle qui renfermait sa leçon, et Gaspard la comprit avant qu'on songeât à l'exprimer.

L'idée d'union fraternelle, d'esprit de famille, de beauté morale, fut bientôt présente à Gaspard. Elle ressortait de tout ce qu'il voyait ; son attention avait d'abord été toute matérielle, tant qu'elle s'était bornée à son joujou ; elle était devenue faiblement raisonnée, lorsqu'elle eut atteint Tordre, la marche, l'accord des objets qu'il rapportait à un seul ; elle fut enfin morale, à partir du moment où son cœur parla, où il entrevit le concours de toutes ces âmes qui, vivant d'une même vie, se donnant l'une à l'autre, se répandaient à plein bord en secours mutuels, en échange de joies et de peines, en douces et pacifiques vertus.

L'instruction commence par l'intelligence, l'éducation commence par le cœur. Né pour commander comme pour obéir, l'homme a besoin d'aimer l'homme pour régner sans tyrannie, pour servir sans esclavage, pour maintenir ou atteindre son rang social moins par l'idée que par le sentiment de tout ce qu'il est et de tout ce qu'il n'est pas.

Gaspard eut le bonheur d'être traité sur ce piedlà. Le respect, la reconnaissance, lui tinrent lieu

des pensées qu'il n'avait pas encore. Des mœurs simples et intéressantes, beaucoup d'oubli de soimême, le soin même de négliger paternellement cet enfant d'adoption, telles étaient les principales chances de succès dans cette grande entreprise. Gaspard se laissait aller à sentir et, quand cela lui prenait, il souriait, il s'attendrissait, il écoutait, âme contre âme, les bienfaisantes vérités qu'on réservait pour lui.

Dans cette méthode, assez peu usitée du reste, on retrouverait celle des mères. Savantes dans le vrai puisqu'elles aiment puissamment, souveraines dans leur action en vertu même de leur esprit de dépendance, les femmes, quand elles n'ont pas perdu trop de qualités à acquérir celles qu'on leur impose, les femmes prennent sur l'enfance un empire aussi vaste qu'il est peu admiré. Rien n'égale l'intelligence du jeune âge comme rien n'égale sa sensibilité ; or, je ne sais si la supériorité d'un hom.me, en quelque genre que ce soit, est autre chose que le développement non interrompu de ce commerce divinement pur dont il se souvient à peine, ou bien le retour franc et décidé à ces impressions, aussi lointainement vraies, aussi pleines de salut que l'est toujours la conscience de ce que l'on est. Qu'est-ce que l'élévation, la gloire, la puissance, si ce n'est le resplen-

dissement de la physionomie de Tâme ? Et cette âme, n'est-elle pas en nous ce qui est le plus nous-mêmes ? Et cette essence de notre être, ce principe d'unité de nos futures actions, cette originalité commencée, ne sont-ils pas confiés à rinstinct maternel ? N'est-ce pas lui qui veut le premier les voir vivre, s'épandre et se dessiner? C'est en se posant sur notre âme que Pâme maternelle y porte chaleur et mouvement. Ces paroles qui sont tout amour, ces regards qui sont tout amour, ces choses sans nom qui sont tout amour, cherchent et vont dégager dans l'enfance ce qui fera plus tard le grand homme, le vrai brave, l'amant sublime, l'artiste inspiré. C'est par tout cela que la véritable beauté de l'âme se détache et tend à se succéder en se surpassant ; c'est par tout cela que nous arrivons, par un bond de la pensée, de la nuit au jour, de la nullité d'une première existence à la pleine et riche possession de tout ce qui constitue la vie sociale. Il y aurait un beau livre à faire là-dessus. Je voudrais que Ton peignît les influences nourricières de l'amour et de la piété domestique, et que pour y mettre le dernier trait on y comparât les influences des maîtres en tout genre. Ce serait chose curieuse. Pour peu que la matière fût en bonnes mains, nous verrions, dans le tableau de

ces contrastes, une révélation moitié burlesque, moitié sublime. D'un côté, la nature serait prise sur le fait, menée à bien, ennoblie comme tout ce que le cœur se mêle de gouverner ; Tenfance, placée sous Poeil d'une philosophie qui mérite un plus haut nom puisqu'elle est un sentiment, et s'essayant, sous des formes délicieuses, à tout ce qui alimente et fait agir les facultés morales; Pesprit, l'indépendance, la recherche de Finconnu, le privilège, si mal respecté plus tard, de croire et de prouver qu'il n'est esclave de rien, ni d'une autorité, ni d'une réputation, ni d'unpédantisme, ni même d'aucune liberté. D'un autre côté, en regard de ces bienfaits maternels, dont la conservation ou le recouvrement sont toujours ce qu'il y a de mieux en nous, on verrait la profonde impuissance des savants, des rhéteurs, des métaphysiciens, voire même des habiles de toute sorte, de ces hommes ennemis de tout ce qu'ils croient faire, nés pour stériliser indéfiniment ce qu'ils veulent rendre fertile"; on les verrait réduisant la jeunesse à reculer vers l'enfance, malgré l'instinct de progrès qui se trahit dans le corps et dans l'àme de l'homme, ou bien à se faner misérablement sous la fausse lumière et sous la chaleur plus fausse qu'on s'avise de lui distribuer.

Le monde est plein de gens qui ne savent ni ce

qu'ils sont, ni ce qu'ils peuvent, ni ce quMls désirent. Fats, flâneurs, sophistes, impudents, timides, une foule d'hommes vont, viennent, sans but, sans allure, sans aisance. Ils sont là, jetés parle hasard, repris par le hasard, n'appartenant ni à votre passé ni à votre avenir, justement parce qu'ils n'en ont pas eux-mêmes. Ne serait-ce point que leur vie est manquée ? Et ce malheur date-t-il de leur naissance, ou bien est-il le fruit d'une éducation faite à rebours ? N'en doutez pas, les médiocrités qui foisonnent ici-bas, les âmes valétudinaires qui offensent la santé des âmes bien portantes, les gens déplacés, ces horsd'oeuvre de l'humanité qui se multiplient à faire peur, sont un présent fait au monde par les instituteurs, les arbitres des règles, les esprits exercés, les juges officiels. Trouvez, je vous prie, ou plutôt cherchez-moi une espèce de sots qui ne puissent se réclamer de cette paternité.

Leibnitz répondait de tout en Europe, si on lui avait confié la jeunesse. Ce n'était pas si mal! Il était savant, il est vrai; mais à cela il y avait un remède, c'était son génie. Homme religieux et simple, il n'eût pas manqué de rappeler la jeunesse à sa dignité primitive. Il aimait à réunir des enfants, à les voir s'ébattre, étinceler de vie, déployer dans leurs mouvements la liberté de leur

âme, cette liberté née du milieu de notre être, de ce point de lumière intérieure qui n'est pourtant pas nous, mais qui est Dieu lui-même entrevu dans son sanctuaire. Leibnitz se prenait à penser par le cœur, à embrasser la multiplicité de rôles qu'ils rempliraient un jour; il les rendait heureux pour un moment, pour mettre en relief leurs diverses aptitudes, sachant bien que les leçons tristes et sèches n'apprennent rien, si ce n'est à souffrir, en dépit du Créateur.

Il eût donc fait pour Gaspard ce que Ton faisait à Nuremberg. Il se fût délassé de son génie en suivant la marche enfantine de ce jeune homme vers le monde réel. La faiblesse, l'innocence, la naïveté, ont un charme puissant pour les hommes supérieurs. Impatients de tout ce qu'ils savent, ils se complaisent à tout ignorer par moments et à redescendre dans cet état mystérieux et béni où l'âme nouvellement née, seule à seule avec son auteur, accepte à peine la vie qui lui vient de toute autre part;, et rentre sans cesse sous je ne sais quel invisible abri, avec ses anxiétés, avec son bien-être, avec un redoublement d'amour de tout ce qu'elle fait.

Gaspard inspirait un intérêt profond. La simplicité céleste de son cœur, exprimée par toute sa contenance, lui donnait un genre de beauté si pur,

si étranger aux sens, qu'on croyait la découvrir sans leur secours. Ce nierait plus un corps inerte, dont les mouvements cessaient pour des journées entières^ ou se montraient douteux et contradictoires. Sa physionomie avait acquis une signification. Sa voix, quoique souvent rebelle à la pensée, s'était assouplie, et rendait souvent par la parole, et toujours par Faccent, les accidents de son cœur et de son intelligence. Il souriait, et le sourire, ce caractère si digne de méditation, refusé à tout autre animal, avait dans les traits de Gaspard des nuances d'une ravissante délicatesse. C'était le reflet d'une âme où l'homme n'a rien gâté encore parce qu'il n'y a rien fait ni rien mis. Mélancolie, bonheur, amour du vrai ; tels étaient les sens divers qu'on donnait à son sourire. Souvent même, après en avoir joui tout amicalement, tout saintement, on perdait toutes les idées que ce sourire avait traduites. Par un de ces heureux hasards qui nous font penser comme ne pensant pas, sentir avec autre chose que le cœur, voir sans le secours des yeux, la présence de Gaspard, le pouvoir seul de ses muets transports^ vous plongeaient avec lui dans l'infini. Son regard, image parfaite d'une âme parfaite, vous atteignait jusqu'au fond de votre être; et là vous retrouviez, revêtues de la lumière divine, ces vérités sans

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nombre et sans prix semées par le Créateur en vous, hors de vous, dans le Ciel, sur la terre, dans Tensemble et dans les détails de la vie sociale, et qu^il nous est donné de contenir toutes, chaque fois que nous admettons Dieu en nous. En regardant Gaspard, on échappait aux illusions les plus ordinaires, et on se surprenait avec lui à être simple, docile, pur, comme si on eût été aussi au premier essai social.

Il y avait dans cette disposition quelque chose de sacré dont on ne se défendait pas.

A mesure que Gaspard entrait dans les pensées humaines, il devenait plus cher à sa famille adoptive; il eu resserrait les liens par cette puissance, accordée à Tenfance, de porter autour d'elle la grâce et la force que son innocence possède sans le savoir.

Après avoir eu pour maîtres toutes les personnes qu'il avait pour amies, il se trouva qu'à son tour il leur apprenait bien des choses. A sa vie première, qui n'était pas une vie, avait succédé un certain réveil. Ce n'était pas encore la raison dans sa plénitude, mais c'était déjà l'instinct avec toute sa pureté. Il lui échappait des traits qui valaient toute une science acquise. Semblable encore à l'enfant dans le progrès de tout son être, il redressait le sens à bien des gens, sans autre habileté que le naturel.

Exempt de nos préjugés, Gaspard arrivait chez les hommes avec une ignorance d'erreurs qui compensait en lui l'ignorance de la vérité. Il n'est pas clair qu'on acquière par nous plus d'idées qu'on n'en oublie. Si Gaspard avait manqué de leçons pendant bien des années, il n'en avait pas reçu de fausses ou de ridicules, et c'était beaucoup. Ce que nous appelons nos idées et notre savoir eût été pour Gaspard un joug, et rien de plus peut-être. Son enfance, cultivée à notre manière, eût été plus incurable, plus tristement faite à Terreur, qu'au sortir de cette existence nulle et voilée, où toute action, et même celle du Créateur, avait été suspendue.

Désormais Gaspard prenait rang parmi les hommes. Il avait beaucoup à demander et beaucoup à offrir. Il pensait enfin, il se trouvait un cœur, il recevait des impulsions de toute nature; quelque éloigné qu'il fût de toute son individualité, quoiqu'il ne fût encore que l'ombre de lui-même, la vie, la vérité, l'appel de l'avenir, étaient en lui tout éclatants. C'était plaisir de le voir, abîmé dans ses rêveries, sonder ces invisibles abîmes, ces mystères infinis qui entourent l'âme humaine, quelque part qu'elle recule ou qu'elle avance. Avec ce goût de Tinconnu, Gaspard poussait à travers bien des vérités les esprits

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les plus vulgaires. Il marchait au milieu des immobiles : Gaspard ne savait rien, mais il voulait savoir. Il rendait sainte et magnifique, par ses désirs, par ses efiforts, cette science de la vie qui lui manquait encore, et que les autres possédaient trop commodément pour la relever. En contemplant la lutte de cette âme contre ses ignorances, on découvrait tout le domaine de notre pensée. Grâce à Gaspard, on comprenait que l'infini est partout, à commencer par des milliers de riens. Il réfléchissait sur la nature de la famille, et se doutait que la famille était une merveilleuse conception du Créateur. Il pleurait d'admiration en acquérant une idée d'ordre, de mœurs, de bienséance, et voilà qu'on se disait : — Ces choses sont grandes et quelque peu divines, bien que jamais nous n'en ayons tenu compte ! Ce qu'on était, ce qu'on avait, ce qu'on voulait ici-bas, tout cela se devinait, se développait sans mesure, dès qu'on voyait Gaspard, non plus comme un objet rare et mystérieux , mais comme un . être de notre nature, resté en deçà d'elle, et la reconnaissant, à distance, aussi merveilleuse, aussi sublime que vous la voyez en effet, avant d'avoir fait le dernier pas vers elle.

Un jour Gaspard était plus absorbé que de coutume. Quelques têtes légères en auguraient mal,

Au lieu de cette naïveté sublime qui le caractérisait, on Tavait trouvé impassible, stupide, et comme vaincu par un immense sommeil.

Selon Tusage, personne ne se faisait justice; on ne se demandait pas si Pair anéanti de Gaspard était une preuve d'animalité, ou bien si le pauvre jeune homme était las et rendu d'avoir écouté des sottises. Rien n'est plaisant, ou, si vous voulez, rien n'est triste comme ces sortes de méprises. Celui qui en est l'objet passe d'un supplice à un autre. On l'ennuie d'abord, et on l'ennuie ensuite. Tant qu'on lui a prêté quelque esprit, on s'est dispensé d'en avoir, on a été fade, sec, niais, à qui mieux mieux : car chaque qualité qu'on veut choyer dans les autres nous met à même de prouver qu'elle nous manque. Ce mal une fois fait, tant à nous qu'au prochain, nous ne le tenons pas quitte. Nos importunités l'avaient puni de vouloir se passer de nous ; nous l'abandonnerons à l'instant où, devenu aussi stupide que nous, il aurait besoin de nous.

Gaspard était triste; il souffrait. Sa physionomie, tour à tour éclairée par quelque chose d'intérieur et couverte d'une ombre indéfinissable, exprimait une disposition particulière, un de ces états mixtes où Tâme fuit et cherche mille choses, où la joie tourne à la tristesse, la vérité au doute, la vie et toute son intimité à une inexprimable agonie.

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Plongé dans ses pensées, le bon jeune homme oubliait tout, jusqu'à ses pensées mêmes. Son regard, après avoir jeté quelque éclat, retombait peu à peu dans le sommeil ; on eût dit que son âme et sa paupière se fermaient en même temps.

On avait beaucoup parlé, et, contre sa coutume, il n'avait pas tenu compte des réponses, tout en faisant les questions. Sa voix, empreinte d'une mélancolie magnifique, avait gagné en accent ce qu'elleavait perdu en netteté, à mesure qu'ellese retirait du milieu des autres voix, abandonnant encore çà et là quelques paroles à Tattention des interlocuteurs, et prenant par degrés ce caractère inexplicable qui fait que parfois dans une parole, comme dans un regard, on n'ose plus croire qu'il y ait rien de matériel.

La compagnie s'était beaucoup agitée. Les enfants avaient sautillé, fait des gentillesses; onvou-' laitqu'ils eussent été charmants. Ce n'était donc pas leur faute si tout cela n'avait servi à rien. Les femmes n'avaient rien négligé pour distraire Gaspard : empressement, gaieté, attentions infinies, robes de couleur, bruit de la soie et du soulier qui crie, essences précieuses, mouchoirs de batiste, et toute l'innocente coquetterie des femmes honnêtes, elles avaient essayé de tout , mais en vain. Gaspard allait peut-être passer pour un ingrat, et

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personne n'eût dit que non, pas même moi, peutêtre. Quand vous êtes jugé par Tesprit des femmes, taisez-vous par pitié ; quand vous êtes jugé par leur cœur, taisez-vous par devoir.

Gaspard se taisait, mais ce n'en était pas mieux. Les soins de mère, de sœur, d'amie, que chaque femme lui prodiguait, ces fonctions diverses étaient réunies dans les moindres actes, dans des cadeaux offerts, dans des secours donnés à son inexpérience. A voir chacune des femmes occupée de Gaspard, on Peut prise pour plusieurs femmes. Dans la bienveillance de ces femmes, mêlée de hardiesse et de simplicité, on voyait toute une succession d'âmes, les divers âges du cœur, Tinnocence qui ose parce qu'elle ignore , la chasteté timide dans ses soins, parce qu'elle sait quelque chose, et la sagesse des derniers ans, qui n'est plus ni craintive, ni hardie, parce qu'elle n'est que la sagesse.

Le silence de Gaspard attristait les hommes, et, comme pour consoler les femmes, on avait tâché de le tirer de sa rêverie, bien moins dans l'espoir d'y réussir que dans le dessein d'en prouver l'impossibilité.

Les jeunes gens perdirent leurs peines comme les vieillards. Ni la pétulance, ni le calme, ni lespropos joyeux, ni les graves leçons, n'éveillèrent Gaspard.

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Il était décidé que ce jour-là rien ne le toucherait.

Tout le monde s^était mis en frais, à Texception d'une seule personne.

C'était rinstituteur de Gaspard, homme de sens, mieux que cela, homme de cœur. Quoique instruit jusqu'à Pérudition, sa rare intelligence avait cette indépendance, cette naïveté de mouvement qui n'appartient qu'aux âmes exemptes du triste fardeau de la science. Il laissa faire les importuns. Il savait bien qu'ils finiraient par se lasser de Gaspard.

Avez-vous quelquefois compris un homme qu'on ne comprenait pas? Avez-vous joui de votre découverte ?

Au moment où les amours-propres, succédant à la bienveillance, se liguaient contre lui sans se le dire, accumulaient leur ennui pour exhausser leur dédain, vous est-il arrive de réclamer pour la victime, et de doubler votre intérêt pour elle par votre pitié pour les autres ?

Gaspard, malgré son insensibilité, n'était une énigme que parce qu'on le voulait bien; l'instituteur le pénétrait. Il n'avait pas songé à faire l'habile; il avait souri des efforts des hommes et des femmes. Quelque chose lui disait que Gaspard l'écouterait, lui répondrait, mettrait toute son âme à sa merci.

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Rien ne vous rend seul comme une société factice. Alors plus que jamais votre cœur veut du repos, votre pensée du silence, tout votre être Taffranchissement. Alors vous n'avez rien à demander, et partant rien à pardonner, pas même Pamitié qu^on vous témoigne. Vous n'avez qu'un seul besoin, celui d'oublier les autres; ils n'ont qu'un devoir, celui de vous absoudre.

L'instituteur en prit son parti. Il laissa la compagnie s'épuiser, revenir à la charge, en finir une bonne fois, et se retirer enfin, mécontente de Gaspard, et persuadée qu'on n'en ferait jamais rien. Il ne s'agissait cependant que de savoir l'interroger.

C'était par une belle soirée d'hiver. La famille adoptive de Gaspard, restée seule près de lui, se livrait à des jeux enfantins , entremêlés de cette gravité douce qui varie, presque invisiblement, les scènes de la vie domestique. La paix de ces âmes était merveilleuse. C'étaient des finesses que le cœur désavouait à temps, et qui devenaient ainsi des épanchements de bonhomie; c'étaient des gaucheries, des malentendus, des embarras, accompagnés d'une grâce bien supérieure à celle qui frappe les regards, et d'autant plus délicieuse qu'elle échappe en un sens pendant qu'on la saisit dans un autre. Si les plaisirs de famille sont

si vrais, c'est qu'il leur manque assez de choses pour qu'on se sache gré de les goûter encore. Il faut qu''on s'estime en proportion de ses jouissances. Pour s'ennoblir par elles, il faut qu''on puisse se dire : J'en ai bien voulu !

Au milieu de tout cela, Gaspard, rêveur, isolé en pensée, ne semblait pourtant pas perdu. Il ne vivait que par l'âme; mais ces bonnes gens en étaient presque là. Leurs entretiens, leurs mouvements, n'étaient que ce qu'il fallait pour porter et rapporter leurs pensées-. On se parlait bien plus du cœur que de la voix. Gaspard eût pu rester pensif tant qu'il aurait voulu sans gêner les allées et venues secrètes de ces âmes. Elles s'entendaient avec la sienne, arrivant comme elle, et sans s'en douter plus qu'elle, à une rêverie sublime. Accord inexprimable ! bienheureux silence î arrièrevie de l'homme sur la terre! Dans ce moment, Gaspard et cette famille, avant de s'être demandé de quoi il était question pour tous, s'élevaient vers la même pensée, recevaient la même influence; ils allaient bientôt voir où ils tendaient, et les admirables voies qui les avaient tous conduits à leur but. Gaspard, sous son silence et son insensibilité, cachait aux autres et à lui-même un plein réveil d'idées et de sentiments. A tout cela il ne manquait que des noms. Une parole dite à pro-

pos par rinstituteur pouvait révéler ces choses , qui ne demandaient qu'à se reproduire. Gaspard^ deviné à un degré quelconque, serait sorti de luimême comme par enchantement. Il touchait à une crise décisive. Cette âme s'ouvrirait enfin, et dès lors seulement elle prendrait date dans la vie. D'un autre côté, la bonne et pieuse famille, longtemps impuissante à former Gaspard, à secouer ses restes d'enfance, se sentait plus affectueuse, plus mère que jamais. De douces larmes coulaient de tous les yeux, personne n'avait senti les siennes couler. Elles venaient si lointainement du cœur ! L'idée de Gaspard, restée derrière les autres idées dans chaque esprit, avait dès lors le charme du mystère; c'était pour chacun une inspiration spéciale, une manière de valoir mieux que les autres; tous attendaient, sans la hâter, l'occasion de s'ouvrir là-dessus; un même pressentiment régnait parmi eux; il les avertissait que Gaspard allait bientôt commencer une véritable vie, si l'on donnait à son âme ce qu'elle semblait prête à recevoir.

Cette scène, moitié silencieuse, moitié parlée, moitié extérieure, moitié invisible, était contemplée par l'instituteur, non pas avec un plaisir de philosophe, mais avec un sentiment d'artiste. C'étaitdommage d'y rien changer, même en mieux ; il le fallait pourtant. Gaspard pouvait retomber

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pour longtemps dans son état, si on ne profitait pas du moment. Son air absorbé n'annonçait ni stupidité ni fatigue; c'était plutôt un repos mêlé d'alarme, une halte de Pâme avant de se jeter dans rinfini, une sorte d'hésitation à se donner pleine naissance : tout était prêt en lui!

L'instituteur ne différa plus. Pour achever l'œuvre secrète de la Divinité, il exécuta un projet longtemps nourri : il voulait occuper à la fois toutes les pensées de Gaspard sans les étourdir, et le conduire, par une impression aussi douce que vaste, à entrer dans la plénitude de l'activité humaine.

Il voulait encore se juger lui-même en se comparant cette fois à Gaspard. C'était la voix de Dieu qu'il allait faire entendre; c'était un spectacle fait pour le cœur de l'homme, qu'il allait montrer et contempler à la fois.

Il prit Gaspard par la main. Sans l'avertir de son intention, il sortit tout à coup, suivi de sa famille, dans la campagne, et là, immobile, muet, montrant à Gaspard les cieux admirablement étoiles, il attendit.

La nuit était belle, on n'entendait aucun bruit; seulement quelques souffles d'air traversaient les branches des arbres dépouillés par l'automne. Tout était désert; aucune autre voix que celle de l'Éter-

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nel, aucun autre mouvement que celui de la pensée humaine.

Gaspard n'avait pas témoigné de surprise. Son extase était en même temps violente et calme ; ses pensées n'avaient point paru changer de cours quand on lui avait montré le ciel; seulement elles s'étaient reconnues dès ce moment ; elles étaient sorties d'une nuit profonde, mais dans cette nuit elles avaient pris naissance et commencé à vivre pour le jour.

La parole lui manqua. Sa figure était inspirée, éclairée par une lumière douteuse, elle était comme Tombre de son âme. Gaspard se laissait aller vers Dieu avant même d'en savoir le nom; un instinct céleste Félevait au-dessus des sens ; il avait retrouvé tout son être enfin.

Pendant qu'il se livrait à de silencieux transports, la famille de l'instituteur avait aussi les siens. Sous Tempire d'une seule et même pensée, ces âmes se trouvaient toutes ralliées. Cette harmonie pouvait se passer de paroles. Emues, éclairées, agitées diversement, suivant Tâge et le sexe, ces bonnes gens se comprenaient les uns les autres comme si Dieu, qui parlait à tous ces cœurs, eût encore rapporté à chacun d'eux tout ce que les autres avaient à lui dire.

Nous avons tous vu pareille chose. Cette union

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qui se forme entre nos âmes, tantôt par une alliance de douleurs, tantôt par un concours de jouissances, nous la connaissons tous; elle est mystérieuse autant que belle : belle parce qu'elle vient du Ciel, mystérieuse parce qu'elle vient du Ciel.

Dans la solennité de cette heure d'extase, qui de nous n'a pas vécu avec un surcroît de réalité? qui de nous n'a pas mieux saisi les rapports de l'homme avec l'homme, et commencé dès lors à s'orienter au milieu du temps et du changement? Cela nous est arrivé à vous et à moi; si vous l'avez oublié, voici l'époque. ,Vous étiez un jour plus frivole que de coutume^ rien ne fixait votre esprit, vous ne sembliez être ni vous-même ni un autre; votre légèreté était celle du premier vol de Tàme parmi les erreurs et les vérités de la vie. Vous en étiez à l'indifférence et à la curiosité d'un début, vous que l'âge, les vicissitudes, l'amitié avaient dû depuis longtemps rendre mélancolique; comme il convient à notre âme immortelle, à notre âme étonnée et fatiguée d'être mêlée d'abord à ce qui finira. Je souffrais, moi, et je ne voulais pas souffrir seul; je vous souhaitais ma douleur, parce qu'elle était fière. La société me faisait blessure sur blessure, vous prodiguant sourires et regards ; la société entière était comme une barrière entre nous : vous aviez trop à vous en louer; rien ne

VOUS préparait à aimer ses rigueurs. Maintenant, vous vous le rappelez, n'est-ce pas? Un grand spectacle vous imprima tout à coup les plus intimes pensées ; une voix qui n'est pas de Thomme se fit entendre à vous. A la vue d'une multitude passionnée, terrible, sublime, vous tressaillîtes, et quelque chose comme du dévouement et de Torgueil s'éveilla tout à coup dans votre âme. Je fus compris de vous ; vous sûtes pourquoi je combattais, pourquoi j'étais jaloux de ma tristesse ; je vous vis homme enfin, prêt aux grandes choses, prenant la vie au sérieux et sentant qu'on est icibas pour tous les hommes, excepté pour soimême.

Une autre fois nous nous devinâmes encore. Las de toutes choses, épuisés de vie morale, éloignés de la Divinité par tout ce qui nous était venu des hommes^ nous nous prenions à gémir, à gémir encore. Nos années^ ces années si rares, nous semblaient bien nombreuses; le charme présent des souffrances passées, notre supériorité dans la science de la douleur, allaient devenir un parti pris, un niais refus de quelque joie du Ciel. Ce jour-là, c''est vous qui deviez m'éclairer; nous nous promenâmes dans la campagne, muets, calmes, laissant notre cœur se dégager lui-même. C'était sur les bords de la mer; les vagues, cachées au loin

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SOUS les ombres du ciel, venaient mourir, elles et leur grande voix, au pied des falaises. Le bruit lui-même avait quelque chose du silence : Tobscurité était incertaine ; tout apaisait notre âme, tout nous affranchissait d'émotions artificielles; nous n'osions déjà plus garder d'amertume. En présence de l'infini, le cœur se résout à être grand; des conventions avec lui-même ne lui vont pas plus que les systèmes de l'intelligence. Il faut qu'il cède, n'importe à quoi; la majesté de Dieu l'envahit avant qu'il y songe bien ; il est touché, il s'élance, il arrive à son élément.

Et quels pleurs nous versions ! oui, des pleurs, en vérité. La paix nous venait de toutes parts, nous étions soulagés de nos années, de toutes celles qui nous séparaient de l'enfance; et, retournant à la naïveté, aux émotions faciles, à ce que Dieu avait fait de notre cœur avant les leçons de l'homme, nous étions dignes de nous attendrir avant d'en inventer la raison.

Livrés tous deux aux mêmes pensées, nous nous appartenions davantage; nous revenions parmi les hommes , non plus pour faire nombre avec eux, mais pour en resserrer la famille, pour nous reprendre à la vie comme deux âmes rendues à la liberté originelle. Dieu, contemplé dans ses œuvres, avait versé en nous une joie secrète et pleine

de force. L'espérance, les grands instincts du cœur, l'orgueil repentant, nous ramenaient aux choses humaines pour nous montrer notre tâche et notre avenir. Amitié, poésie, indépendance, tout recevait de notre changement un air nouveau. Nous nous étions retrempés les uns pour les autres; nos forces iraient alors jusqu'où il plairait à Dieu.

Notre histoire, c'est l'histoire de Gaspard et de sa famille adoptive: en présence de Dieu, de Dieu tout entier, ils acquéraient tout à coup la pleine liberté du sentiment. Dès ce moment Gaspard embrassait tout; il reportait toujours ses regards vers le ciel, à l'exemple de ses amis, ne trouvant pas autre chose à leur dire, et recevant de leur part la même réponse.

Après cette rêverie si unanime, ce qu'on avait prévu arriva. L'instituteur, par cette épreuve, avait changé toutes choses autour de Gaspard. Quelque chose de suave et de puissant, comme l'action de Dieu même, avait pénétré tous les coeurs; Gaspard venait de perdre l'étrangeté de son maintien; il s'abandonnait, il était enfant avec les enfants, gracieux avec les femmes, imposant avec les hommes faits, tout en lui était déjà concevable, facile, social, et cette merveille cachait son auteur. Son âme, rendue à sa dignité, en admettant silen-

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cieusement le grand Être, lui empruntait une étincelle de vie, et toutes ses facultés surgissaient à la fois : intelligence, amour, imagination. Sa physionomie, comme voilée de plusieurs ombres, les dissipait successivement pour briller enfin de tout Téclat de son âme. Il avait de Paisance, de la vérité dans les mouvements ; la haute et religieuse idée qu'on lui avait fait naître, au lieu de s^affaiblir en se mêlant à des impressions ordinaires, ennoblissait celles-ci en les rapportant au Ciel.

Sa famille adoptive avait aussi gagné à cette scène. Tout s^ était passé simplement. Personne n'avait fait de l'esprit ou du sentiment- On s'était dit ce qu'on avait dans le cœur; et Gaspard, présenté pour ainsi direàTEtre suprême par ces âmes franches et pures, semblait leur être rendu par lui pour recevoir des soins de plus en plus sacrés.

Le changement soudain de Gaspard leur servait de leçon. Il n'y avait eu là ni raffinement d'habileté, ni effort de patience. Gaspard avait senti, il avait conçu, il avait goûté. Il était désormais en bonne voie. On avait souvent pris de la peine et perdu son temps pour l'y faire entrer, on s'était tourmenté à l'infini, et voici qu'en un clin d'œil tout allait à bien sans que personne dût en tirer vanité.

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A rtTeair, oa kisserait a^r la nature. Chacun abr^^a^aît lesleçocs lutant que possible. Et pouri^Tioi y song-eait-OQ si tari? Cet homme, resté seul fusqiie-^ quoique aitouré de ses semblables, n'a- Taiî dû entrer dans rimm^sse famille que de la boniBe a Traie manière. Ce n'était ni des noms propres qu^il avait à apprendre, ni des misères de conventioii quTl Icd ~-:'^-- T-.oter, ni des recettes «ie ciTiBsarion qu'il >-^ . : s'appliquer. Abandonné avec son instinct, avec moins que cela encore, aux rntfugDces sociales, Fintelligence de Gaspard ne poavait soulever son sommeil sans are secondé par quelque chose de mieux que des - :;5- A rime humaine^'ce qu'il faut avant

":. j est d'erré, c'est d'aller, c'est de croire en d e-Tr— r Et cela, qu'est-ce autre chose que de 7: - ;r vers la vie, que de se tourner sans cesse ^;:-r - --■ d'où elle est venue sur la terre, tout

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moins encore les membres reconnus que les personnes qui avaient avec elle analogie de pensées ou de vertus; dans ce cercle d'affection il faisait entrer bientôt la ville entière où elles étaient fixées par goût, par habitude ou par d^autres raisons. Il ajoutait à lui-même tout ce qu'il aimait, et par cette loi magnifique que Phomme n'a pas faite, en se donnant de plus en plus aux autres, à mesure que son âme croissait en richesse et en besoin, il était d'autant plus lui qu'il s'oubliait davantage; il grandissait à l'infini tout en se laissant entourer par les choses humaines.

Il y avait pourtant une chose désespérante. Dieu venait de s'incliner vers l'âme de Gaspard; le bon jeune homme avait délié ses plus secrètes facultés; il comprenait l'ordre moral en se saisissant de son auteur, et toutes les affections humaines lui venaient à la fois comme choses anciennes et familières ; et néanmoins, quand on lui parlait de tout cela, son indifférence était plus grande qu'auparavant. Il ne montrait ni curiosité ni reconnaissance; il avait l'air offusqué de cet appareil, et bien des gens allaient déclarant que c'en était fait de son intelligence.

Cependant Gaspard faisait bon emploi de tout ce qu'il avait reçu du Ciel. Ses goûts avaient une teinte religieuse. Il était plus que jamais touché

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des soins de ses amis ; tout ce qu'il faisait, tout ce qu^il aimait à voir était sage, pur, céleste, et Dieu, avec ce qui en découle dans les choses de la vie, était, pour son âme, le but d'un éternel retour.

Gaspard était comme jaloux de ses propres pensées. Il ne lui plaisait pas que d'autres les exprimassent, ou même qu'ils eussent Tair d'en avoir de semblables. La religion, la vertu, la vérité avaient pour lui le charme qu'elles auraient pour l'homme, si celui qui les a créées les lui donnait de première main. Quelle que fût la candeur de ses discours, il y avait toujours là quelque chose d'appris et de convenu. Pour un langage parfait il faudrait moins Part que les hommes possèdent, que la simplicité dont l'enfance a le privilège. Ce qui ne vient pas d'elle, en fût-il bien rapproché, serait éloquemment condamné par sa voix, si le Ciel avait mis sur ses lèvres tout ce qu'il a déposé dans son cœur.

Rien n'égalait le bon sens de Gaspard. C'était par là qu'il dérangeait les idées des autres, bien loin de se laisser dominer par elles. Il semblait parfois que cette pureté de raison serait trop à part et que Gaspard, incapable de goûter le vrai pour peu qu'il fût retouché et gâté par les hommes, deviendrait une sorte de rareté incommode ; mais il

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y avait remède à cela. Gaspard, épris d'abord de la perfection, était conduit à elle par toute autre chose que les dires de la foule. S'en séparant ainsi, il s'apercevrait bientôt des raisons qui la lui faisaient quitter, et il la connaîtrait d'autant mieux qu'il ne lui appartiendrait pas.

Telle devait être pourtant la situation de Gaspard ; à la distance où il se tenait involontairement il voyait les hommes et les choses tels qu'ils étaient, tandis que les meilleurs juges, placés, quoi qu'ils fissent, au milieu des préjugés, des habitudes, des désirs de tous, n'y découvraient que ce qu'ils y mettaient eux-mêmes.

C'était chose curieuse de calculer les besoins de Gaspard. Il tenait aux objets qui remplissent la vie, non comme un homme qui y parvient enfin, mais comme un être supérieur qui la quitte déjà. Ce n'était pas pour lui un terme, mais un point de départ. Et pourtant Gaspard n'était ni guindé, ni important en fait de religion. Il se prétait à nos devoirs extérieurs, il aimait obligeamment ce qu'aimaient les hommes ; mais la dignité de l'âme se montrait dans toutes ses concessions. Une immense pitié, aussi dépourvue d'amertume que de prétention, se laissait voir dans ses rapports avec la plupart des hommes. Il sentait en lui-même, avec l'indépendance d'une nature im-

mortelle, Paction souveraine d^une intelligence qui avait enfanté la sienne, et achèverait un jour de la délivrer de Terreur et de Tignorance. Il pardonnait aux hommes d^ignorer ce bienfait. Placés sous des influences assez multipliées, assez puissantes pour vaincre un moment celles du Ciel, les hommes devaient, selon le cœur de Gaspard, être à Fabri de la vérité et de la grandeur, comme il était lui-même à l'abri de tout ce qui est faux et mesquin.

Dans chacun d'eux, quelque accompli qu'il fût, on trouvait tel homme ; dans Gaspard, quelle que fût Tenfance de ses facultés, on voyait Thomme.

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