JEAN-JACQUES ROUSSEAU
ne s^en émut guère, et Panckoucke reprenant :
« Si j'ose donner mon avis, Messieurs, dit-il, M. Rousseau doit accepter le poste qu'on lui propose; outre qu'il est lucratif et honorable, il pourra par intervalles trouver le moyen de nous servir, d'annoncer nos livres par exemple et tout au moins empêcher que M. Tabbé Nadal ou M. Desfontaines ne nous déchirent à belles dents,
« D'ailleurs, ajouta le libraire, qui empêchera M. Rousseau de servir la bonne cause et de lancer de temps à autre une brochure sur les affaires du temps? Personne, je pense; d'autant mieux qu'on ne le soupçonnera pas à la cour d'être philosophe, et qu'il pourra toujours se couvrir du plus sévère incognito. »
Aces mots, modestement prononcés, Grimm, Diderot, d'Alembert, qui étaient élevés dans un profond respect pour les libraires, s'écrièrent que Panckoucke avait raison, et d'Holbach, obéissant à l'impulsion donnée, invita J.-J. Rousseau à souper pour le soir même. L'affaire étant ainsi résolue, chacun prit congé du nouveau directeur du Mercure^ comptant bien l'employer à son profit dans Toccasion..
Mais telle n'était pas l'intention de Rousseau ; dès qu'il fut seul, le philosophe se mit à repasser les divers événements de sa vie littéraire et les
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soucis que lui avaient donnés ses deux premiers discours, auxquels on ne pouvait reprocher qu^une expression franche et énergique. Alors tous les dangers d^un journal au XVII I^ siècle lui apparurent dans tout leur jour; en effet, la littérature de cette époque était misérablement divisée en deux parts; Tune appartenant essentiellement au bon plaisir de la cour; l'autre obéissant malgré elle à ce besoin de liberté qui travaillait la société depuis la Régence.
Ainsi, c'était à la fois le monarque et le peuple à flatter; ainsi, pour ne pas être à la Bastille, il fallait de toute nécessité complaire à la courtisane royale, et, d'autre part, pour ne pas être diffamé dans Topinion publique, il fallait parler un langage de philosophie et de tolérance; en un mot, il n'y avait pas de milieu entre la prison et l'infamie. Rousseau, placé entre ces deux extrêmes, n'eut pas assez de courage pour accepter l'un ou l'autre, lui qui en avait eu assez pour affronter le ridicule en pleine France et pour porter une robe d'Arménien.
Vous concevez donc que sa résolution fut inébranlable et qu'il renonça bien vite à cette position, alors équivoque, et qui a été si fort honorée de nos jours.
Et, de fait, je vous dirai entre nous que, pour