LE VALLON
Je suis déjà bien loin de cette ville de bruit et de fange, me voilà sur le plus beau vallon qu^ait jamais rêvé Théocrite. Mon vallon est situé sous un ciel grec. Vous voyez d'abord des montignes placées comme autant d'échelons pour aller au ciel. Le ciel est tout orage là-haut. Là, se tient debout le premier sommet des montagnes, la pierre durcie, élevée là par quelque géant, avant le déluge, sous sa croûte de glaçons et de neige. Au plus fort de l'été, vous découvrez là-haut la neige brillante comme un diamant; vous entendez les torrents qui tombent, vous voyez Taigle se perdre dans ces demeures inaccessibles, véritables compagnes de rhiver. Voilà le premier sol qui domine mon vallon.
Le sol, plus bas, est chargé d'une forêt sombre de hauts pins, de hauts peupliers ; des branches majestueuses que le vent balance, une sombre
horreur faite pour les prophéties, des bruits soudains, des éclats inattendus, des flammes quand la foudre tombe; tout un monde inconnu, mystérieux, dont on ne dit rien, un monde qu'eût aimé Byron, mais dans lequel nous n'irons pas, moi ni Charlotte. Les mains de Charlotte sont délicates; elles se briseraient sur les rochers; puis, arrivée là-haut, Charlotte aurait peur. Nous resterons dans le vallon, à Pabri, sous le vent tiède et chaud; aux jours de fête, tout au plus, nous nous hasarderons sur le roc inférieur.
Dans ces gras pâturages, dans ces prés verts et touffus, où les ruisseaux murmurent, où la blanche génisse pend aux flancs du rocher, où la chèvre capricieuse se balance sur l'abime, où la mule se réjouit au soleil; nous irons là en pèlerinage, tout seuls avec notre amour^ tout seuls hors du monde, comme le matelot de Lucrèce qui voit la tempête à ses pieds»
Mais je placerai ma maison, mon toit domes^ tiquej dans le fond de la vallée, à l'autre côté du fleuve, sous quelques grands arbres et vis-à-vis du temple en ruines : des ruines en marbre, des colonnes à demi brisées, des chapiteaux dévorés par le vent d'hiver; nous verrons le temple de notre fenêtre, éclairé par la lune, et il nous paraîtra grandi par l'ombre projetée à ses pieds. Pieux
monuments de la religion ancienne, beaux restes de Tart antique, la religion qui vous consacra est abolie, l'art qui vous éleva est perdu, et vous restez debout, derniers témoignages de ces deux forces évanouies. Hélas ! si tu mourais, Charlotte, je ne serais même pas comme ces débris insensibles, je mourrais, je te suivrais, toi qui m'as fait sentir que j'avais une âme ! toi pour qui je me meurs !
Beaux rêves ! et je suis seul ! et cependant je pars! Italie, Espagne, Amérique, où donc iraije? Oii est Charlotte? Charlotte, elle est dans ma pensée, elle me guide, elle se repose sur moi ; c'est sur elle que je bâtis ces brillants châteaux dans le pays des chimères, qui s'écroulent comme un palais de nuages, comme ces villages qu'on voit dans le feu, l'hiver, avec leurs hauts clochers, leurs minarets, leurs obélisques, leurs tombeaux. Partir; mais où donc trouver le repos? Apprendre encore! Quelle fatigue ! J'aime mieux me souvenir !