‹ Petits contesChapitre 8 sur 37 · CHARLOTTE · texte numérisé non relu

CHARLOTTE

N'ai-je pas nommé Charlotte? Hélas! c'est un nom dont l'écho se prolonge pour moi et qui retentit, là dans le cœur, là dans la tête; c'est une vision permanente; je la vois, je la touche, je lui dis : « Je t'aime, Charlotte, capricieuse création faite pour le tourment de ma vie; puisque te voilà évoquée, reste près de moi, que je te voie encore. »

Charlotte est grande et belle; elle est brune et ses cheveux sont noirs; c'est une jeune fille à Tair altier, mais qui sourit par intervalles, ce qui corrige sa fierté. Il n'y a de femme comme Charlotte ni en France ni en Angleterre; ce n'est pas une fille de TEurope, Charlotte est une niante qui veut trop de soleil et qu'une terre froide étoufferait; du reste, mignonne et frêle à ses extrémités; mais quelle noble poitrine! et, sous cette poitrine, quel noble cœur!

Quand on est jeune homme, homme neuf et vrai, et lorsque Fheure est venue qui vous montre la femme prédestinée, celle qu'on reconnaît sans Favoir jamais vue et dont on se dit tout bas : c< C'est elle », il arrive que, la mémoire se portant au cœur, vous vous souvenez de toute cette femme que vous avez jugée d'un coup d'œil; vous savez la couleur de ses vêtements et sa forme, et jusqu'au moindre pli de sa manche; vous savez sa coiffure, le petit chapeau qui pare sa tête et la plume blanche qui retombe avec grâce sur son cou; vous pourriez dire comment son beau col était découvert, comment ses belles mains étaient nues, quel air fredonnait la jeune fille, quelle note elle touchait au clavecin; non seulement vous avez les détails, mais encore vous avez l'ensemble; bien plus, ni sa robe, ni son air, ni sa figure, ni son regard, ni son

sourire, ni sa main, ne vous la font reconnaître; voilà bien quelque chose que vous oubliez : un regard qui vous échappe, un sens que vous ignorez; ce sens, c'est le sixième sens.

Cest avec le sixième sens que j'ai aimé Charlotte.

Le sixième sens (vive le magnétisme et gloire à Mesmer!) le sens parfait, le sens divin, le sens unique, le sens qui réveille Thomme mort, le sens

revêtu de l'enveloppe matérielle, le sens d'âme

(donne-moi un nom, Charlotte!) quel que soit son nom : c'est avec le sixième sens que j'ai aimé Charlotte.

Prenez-vous par les yeux, vous serez amoureux un jour; prenez-vous par le sixième sens, vous aimerez jusqu^à la mort.

C^est par les yeux que fut pris Pâmant d'Andromède; par les yeux fut prise Cléopâtre.

Antonie et Sapho furent prises par le sixième sens.

O Saint-Preux! ô Lovelace! voulez-vous éviter, toi, la philosophie de ta maîtresse, toi, la vertu de la tienne? voulez-vous devenir de simples bourgeois, très heureux et fort peu à plaindre? penchez-vous solitaires vers quelque beauté de la foule attentive au spectacle, ou bien attendant un cavalier pour le bal.

Mais que t'avais-je fait, Charlotte? Pourquoi m'avoir accueilli? Pourquoi as-tu interrompu à mon arrivée ton chant commencé? Pourquoi as-tu suspendu cet accord à peine né que ton doigt capricieux interrompit à ma vue? Pourquoi, enfin, me suis-je placé dès l'abord si près de toi?

Charlotte, sans cela j'étais heureux. J'avais pour moi tout le printemps avec ses roses, et ses épines aussi douces que ses roses; sans toi, j'étais libre et content; je vivais sans trouble, futile observateur de petites choses; Phistorien passionné des infiniment petits, le folâtre amant du soleil, de la lumière, de la pluie qui tombe en rosée, du grillon qui chante au foyer enflammé, du ver luisant qui se cache sous une feuille de rose, rayon timide et fugitif que l'œil soupçonne à peine et que le souffle d'un insecte peut ternir.

Sans toi, j'aimerais encoreletonnerrequi gronde dans le lointain; ce moulin qui fait tic tac, monotone musique si favorable au sommeil ; le coq qui chante, la cloche qui tinte, le cheval au labour, l'agneau au sein de sa mère; l'artisan sur sa porte le soir, le prince qui passe avec ses soldats, la grande dame d'opéra et sa calèche; j'aimerais tout cela, Charlotte, et je ne t'aimerais pas!

Mais à présent, te voilà dans mon sixième sens. Te voilà souveraine maîtresse, placée là, donnant

à mon cœur toutes les émotions, à ma tête tous les transports, à mes artères leur mouvement subit; tu es là, là toujours, pour toujours là!

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