‹ Petits crayonsChapitre 21 sur 64 · UN JARDIN · texte numérisé non relu

UN JARDIN

Je vis hier un jardin, qui est un vrai jardin, c'est-à-dire un monde enchanté. Comme il fait paraître ridicules toutes nos dissertations sur l'excellence du jardin français ou l'excellence du jardin anglais ! On ne conçoit pas les théories, en le parcourant, on ressent une émotion constante et variée à chaque pas, une émotion faite de fleurs, d'arbustes, de ruisseaux. C'était au crépuscule : un crapaud faisait entendre sa voix de cristal : j'étais enivré. Toutes les roses

Un Jardin

vivent là^ en buisson, en arceaux, à deux pas de ces pins bleus du Japon, qui font l'air si lumineux. Puis c'est le fouillis des digitales roses et des digitales blanches, des genévriers et des absinthes, le long d'une allée qui monte en serpentant et mêle encore la fraise des bois au serpolet des landes. On va toujours, voici une pelouse entourée de géraniums. C'est correct, c'est le goût français, le goût pauvre, mais le contraste était nécessaire car on va entrer dans un vrai jardin japonais, un petit parc où les arbres centenaires ne viennent pas au genou, où sous les mélèzes de petites maisons carrées en bois et en nattes surgissent comme de grands joujoux. Là, le paysage prend une sorte de furie bizarre, de furie en miniature, avec ses vallonnements, ses ponts courbés, ses pierres roulées. Le mélange des styles pourrait rendre cela incohérent, mais il reste pittoresque, car ce sont partout des fleurs rares ou communes, éclatantes ou pâles, odorantes, prenantes, des fleurs et du vert qu'on voudrait mordre, que l'on flatte en pas-

sant, comme des petites choses de vie. On revient, la Seine luit sous les arbres, les coteaux de Saint-Cloud bleuissent. C'est un jardin de volupté.

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