PHILOSOPHIE
Tous les jours, après déjeuner, mon chat commence, comme un héros de Stendhal, sa chasse au bonheur. On a jeté du grain ou émietté du pain sur une corniche, vers laquelle trois fenêtres convergent et le voilà occupé à aller de l'une à l'autre au guet des moineaux. Il n'en a jamais pris un seul, jamais, parce que, de ces trois fenêtres, l'une est grillée et les autres toujours fermées. Cela ne le décourage pas et son émotion est toujours pareille, lorsqu'il aperçoit, à travers la vitre, ou à travers le lacis de fil de
feij l'oiseau de ses rêves. Il se tapit, puis il se dresse, les pattes crispées, un petit cri de concupiscence sort de sa gorge, toute sa fourrure frissonne. Quand les oiseaux s'envolent, il les suit des yeux, il court à la seconde fenêtre, à la troisième : il n'a pas un moment de répit. Enfin, lassé, non d'avoir en vain poursuivi son désir, mais d'avoir tant couru, il se pose sur un fauteuil, les pattes sous le ventre, la tête dans le cou et il s'endort.
Moi aussi, jadis, quand je n'avais pas de chat et quand je n'avais pas d'expérience, je partais après déjeuner à la chasse au bonheur. Je ne l'ai jamais rencontré et cela ne me décourageait pas, car j'avais vu son ombre passer et cela avait suffi pour me tendre les nerfs et me remuer le cœur. Quel jour me suis-je découragé, quel jour d'amertume et de désolation ? Ah ! je me souviens. Ce jour-là le grand oiseau m'avait frôlé la joue, et j'avais saisi son aile errante : une plume m'en resta aux doigts. C'est avec cela que j'écris quand je ne contemple pas les mouvements de
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mon chat et les joies que lui donnent les moineaux. Mais je la cache. Il ne faut pas qu'il apprenne que l'on peut parfois arracher une plume aux ailes du bonheur, une plume vaine, une plume morte et qui n'est bonne qu'à écrire l'histoire des rêves dont on a vu passer l'ombre ou les ailes au-dessus de la vie