LA CHOSE CULINAIRE
Il y a des gens qui pardonneront difficilement à réditeur du passage Choiseul d'avoir condamné Anatole France à rédiger un Dictionnaire de cuisine. Pour moi, je suis persuadé que le pur écrivain a Tâme trop romantique et trop pittoresque pour avoir gardé de cette burlesque aventure un souvenir très amer. Qui sait d'ailleurs si ce n'est pas de là qu'est sorti le premier dessein de la Rôtisserie de la reine Pédauque ? La cuisine touche de toutes parts à la littérature. Pour savoir bien écrire, il faut savoir bien man-
La Chose culinaire
ger, et pour bien manger il n'est rien de tel que d'avoir bonne provision de recettes. Alexandre Dumas, Clésinger, Théophile Gautier et d'autres romantiques illustres pensaient même qu'il fallait mettre soi-même la main à la pâte. Judith, l'actrice, dont les agréables « Souvenirs » viennent de paraître, a vu chez elle Théo se charger fièrement du rôle modeste de gâte-sauce, cependant que Dumas accommodait un lièvre avec autant de dextérité qu'im roman. Il n'est guère de bon livre qui ne contienne quelques bonnes idées culinaires. Rabelais en est plein, et les plus doctes se disputent l'honneur de les commenter. Par ma foi, j'aimerais mieux rédiger un dictionnaire de cuisine qu'un dictionnaire de morale. Plus savoureuse, la matière en est plus précise aussi et laisse moins de prise à la dispute. La cuisine est un art péremptoire, qui n'est limité que par le goût. Les vieux livres sur ce sujet m'agréent fort, et il m'a été douloureux d'apprendre que le De re culinaria^ d'Apicius, était apocryphe. Je m'en
consolerais si Anatole France avait rédigé vraiment les recettes du traité de chez Lemerre, mais il ne faut pas trop y compter, et cela restera un problème apicien, enveloppant, comme une odeur gourmande, le nom du premier de nos écrivains.