LA ROSE SOUFRE
La jeune femme disait, tenant à la main une belle rose soufre, un peu penchante : « Voyez, elle est lourde de parfum. » Et la fleur, toute fraîche, semblait accablée, comme une tête lasse d'une pensée trop pesante. C'était peut-être vrai. Les fleurs les plus odorantes sont aussi celles dont les pétales sont le plus charnus, dont la corolle est la plus tassée, dont l'étoffe a le velouté et le duveté des chairs riches et précieuses. Mais le parfum, qui est matière, est si peu matériel ! Le contraire est sans doute vrai aussi et la surface
des fleurs les plus légères et les plus transparentes peut laisser monter les plus magnifiques émanations. Où s'élabore l'odeur, dans quel mystérieux laboratoire se triture le parfum des roses, des violettes et celui des lys ? Les pollens sont odorants, mais la rose ne produit pas de pollen, toutes ses étamines se transformant en pétales. Peut-être que la fleur s'est toute changée en désir. Oui, c'est cela, le parfum des roses, c'est leur amour, nous respirons leur désir odorant. Ce monde des fleurs est presque tout entier une création de l'homme. La nature n'en a fourni que les éléments. La rose sauvage, l'églantine n'est que charmante. La rose seule est belle. Il y a autant de civilisation condensée dans la merveilleuse rose soufre, dans la rose thé, si délicate, dans la pénétrante rose rouge, autant de génie que dans la tête de l'homme qui pense, que dans le visage de la femme qui sourit. Ce sont les trois choses qui éclairent le monde et qui empêchent la vie de se corrompre, les trois choses qu'il faut admirer et qu'il faut aimer. Mais
La Rose soufre
qui oserait délibérément insulter la pensée, frapper le sourire, souiller la rose ? Voilà ce que j'ai vu et senti dans la beauté et dans le parfum d'une rose soufre, avec beaucoup d'autres choses dont Je me souviendrai toujours, parce qu'elles me touchaient pour la première fois. La nuit tombait. Parfum, pensée, sourire : je respirais
Une rose dans les ténèbres.