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LE SOIR, EN CETTE SAISON

Le soir, en cette saison, la Seine et ses bords nous donnent un spectacle admirable, et la douceur de ces derniers jours d'automne fait que j'y passe bien des instants. Il faut, pour que l'animation contribue à cette fête, et en augmente l'éclat, que la nuit arrive de bonne heure, en pleine vie de Paris, c'est-à-dire avant sept heures du soir. Alors, aux feux fixes de la Seine, s'ajoutent tous ceux des bateaux et des remorqueurs et, sur les rives, aux feux des rues, ceux des boutiques. Le scintillement est partout, ici

Le Soir^ en cette saison

rouge, ici vert, ici Jaune. Au port Saint-Nicolas, une grue à vapeur s'illumine d'un fantastique effet de torche tournante. Les lueurs traînent dans l'eau et le courant les brise en éclats ; les sillages se teintent de vert et de rouge. D'énormes rubis luisent aux arches des ponts d'un côté ; de l'autre, ce sont des émeraudes. Pendant cela, les sirènes lancent leur appel à l'écluse, les gens débouchent ahuris au pont des Arts et s'engouffrent dans les petites rues sombres. Le long des quais, quelques bouquinistes prolongent leur journée à la lumière du gaz, les tramways électriques ont l'air de trouer la nuit de leur gros œil éclatant et des voitures filent, rigide fourmilière, vers la gare d'Orsay. Il flotte sur tout cela une atmosphère d'une luminosité triste, malgré tant de points brillants, qui donne à ce coin de Paris, devant l'Institut, un air de vieille estampe trouée qu'on regarderait devant une lampe, un air à la fois inexistant et fantastique. Quelquefois le brouillard en change le caractère et comme on ne voit à peu près plus rien qu'une masse grise

ponctuée de lueurs, dont les plus voisines semblent lointaines, l'expression chimérique de ce paysage nocturne est encore augmentée. C'est un bon endroit pour imaginer un pays de rêve, où il ne se passerait plus rien que de l'obscurité, quelques lueurs et quelques bruits. On n'a même pas besoin de l'imaginer ; on l'a devant les yeux et l'on doute si c'est la vie ou si ce n'en est que l'ombre.

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