‹ Petits crayonsChapitre 62 sur 64 · LUI ET MARIE-LOUISE · texte numérisé non relu

LUI ET MARIE-LOUISE

On avait conté que Napoléon, guettant fébrilement, sur la route de Compiègne, la fille des Habsbourg, s'était jeté sur elle comme sur ses autres conquêtes, avait même, dans son impatience des réalisations, devancé l'heure des justes noces. C'était une légende. La vérité est que, tout empereur et maître du monde qu'il fût, il se trouva, devant la femme qu'il allait prendre, qu'il devait prendre, fort petit garçon. Le grand homme, non pour la première, mais pour la dernière fois de sa vie, peut-être, connut la timi-

Lui et Marie-Louise

dite. Il se conduisit comme le premier venu, un peu plus gauchement, voilà tout. Car outre qu'il était assez mal élevé, il fit quelques efforts pour paraître aimable. C'est que, en amour, il n'y a plus de caractères, il n'y a que des hommes. Il n'y a plus ni habits, ni fonctions politiques, ni supériorités sociales, il n'y a plus que des supériorités physiques et sentimentales. Encore est-on à peine soi-même, on est ce que l'on va paraître et l'orgueil abdique devant la crainte. Très peu d'hommes savent rester devant l'amour ce que l'éducation, la vie, l'exercice de l'intelligence les ont faits. Il semble qu'il se fasse un dépouillement et que ce soit un autre être qui se lève, dégagé de sa personnalité, non plus un homme, mais l'homme. C'est pour cela que les amoureux sont, selon le point de vue, si touchants ou si ridicules. La parité des désirs fait l'uniformité des sentiments et des attitudes, et ce sont les êtres d'intelligence qui, naturellement, y perdent le plus d'eux-mêmes, à moins, chose bien rare, qu'ils n'aient affaire à une femme capable

de les juger^ et de mesurer la partie de leur intelligence transformée en sentiment. Marie- Louise ne semble pas avoir été de celles-là. C'était une femme toute d'instinct et de sensualité. Napoléon^ d'ailleurs, n'en connut jamais d'autres, et cela a peut-être été fâcheux pour sa carrière et heureux pour le monde. Il aurait pu rencontrer, sinon son égale, du moins une femme digne de lui, et la terre aurait revu la race abolie des dieux.

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