DIALOGUE-PRÉFACE LES TROIS SUCCÈS
J'ai un ami qui répond au nom d'André \l<ilj,v. \e cherchez pas, il n'appartient pas au monde des théâtres. Ce qui ne veut pas dire qu'il s'en désintéresse. Loin de là!
J'aime ce vieux camarade.
Il est venu rarement à Paris; mais chacun de ses voyages a été pour moi la source de nulle petites satisfactions, et aussi de mille obligations auxquelles j'ai dû m'as* treindre. C'est ainsi qu'il m'a contraint de le présenter à toutes les notabilités du momie dramatique, et qu'il me pardonnait difficilement de ne l'avoir pas fait encore
i PETITS DIALOGUES SUR LE THEATRE
assister à une répétition générale... son rêve persistant et qui le tourmentait là-bas dans son exil...
J'ai accédé à son désir... Aujourd'hui, nous sortons de notre troisième répétition générale. Trois en inoins d'une semaine .' Mon pauvre ami est comme fou : fou </<• bonheur..* Le fait est qu'il me doit beaucoup.
Le premier soir, nous nous somme* rendus au... Non. Enfin, un grand théâtre, sur le boulevard. Nous a rions deux « balcon ». A neuf heures, salle pleine. I n Malpy un peu fébrile, qui me désignait des gens, se trompait, ne voulait pas en convenir:
Le premier acte, charmant ! Un peu hésitant, mais charmant! Nul entr'acte mire le serrant et \t troisième; On refrappait les trois coups.
Moins bon, le seront!, niais in lé ressorti encore: De V observation, des traits: des efforts vers la grandeur. Un peu d'obscur rite.
Deux rappels et demi...
Je dis: FA demi... à cause du parapluie île ttt mère de l'auteur qui, glacée, celte uieille dame, au fond d'une baignoire, avec deux autres dames, menait un ban tournois et enragé...
\ous nous levâmes.
— Eh bien ! fil Malpy, un succès ?... ■n penses-tu ? Une bonne pièce?
le rectifiai — une bonne première pièce.
— Ah! t'est la...
— Comment ! Tu ne l'en étais pas aperçu !
— Ma foi!
— Eh bien! regarde ... vois ... écoute ... juge... Tu vas être rapidement fixé.
Vers nous, se dirigeaient deux hommes vêtus de noir et « gui ne se ressemblaient pas comme deux frères ». Le premier. ]>etit, malicieux, gris-barbu, court sur pattes, perdu dans une jaquette aux alturrs de redingote, le regard voile derrière son binocle, parlait d'une voix un peu sourd,-.
Il était — je le nommai à Malpv — un critique sinon important, du moins écouté... président de... de... etc.!... Son interlocuteur, pas grand non plus, mais moustachu, le considérait avec des yeux déférents et de forme conique.
Ces deux hommes s'entretenaient de la pièce et de son aulear. Le plus âgé, le barbu, disait: u Le connaissez-vous? >
L'autre, après avoir cherché dans tes souvenirs, répondait :
— Attende: donc, attendez donc ... Estce que ce nest pas le JUs de cette femme
qui avait été la maîtresse de ... cl dont le père...
I ii qui passait, un auteur, les renseigna ••
— Fou* parle: de V auteur ? ... Vous n'avez donc pas lu son livre ?
— Son livre! Il est bien ?...
— Non...
L'auteur s'éloigna, ayant fait ton devoir.
La porte d'une loge s'ouvrit, non sans violence. En sortit le critique artiste. Il fut sur-le-champ entouré de cinq jeunes gens très jeunes, fleuris de deux dames, sœurs peut-être ou mieux encore, qui se tenaient par la taille cl jouaient la comédie ailleurs : de passants, d'inconnus qui le connaissaient bien ce critique, et qui obtenaient facilement d'être pris à partie. Il proclama : « (Test un grand chef-d'œuvre ! »
(Jnelques jtersonnes se retournèrent, étonnées. D'autres renforcèrent le groupe (tes « udulauditeurs ». De ce nombre étaient les deux critiques moyens de tout à l'heure, (jènès de leur indépendance. Je voulus m'arrèter aussi, mais Malpy m'entraînait vers lu scène.
. En passant devant la baignoire directoriale, nous aperçûmes la femme du patron. Très belle ... très grande ... très brune. Elle faisait les honneurs de sa loge à trois dames. Elle devait parler de Vauleur, et expliquer les raisons qui lavaient fait accueillir,, car elle disait: « Si s<enr est si charmante ! »
Sur la scène t Vauleur lui-même, un peu pâle, liachait à tout venant un: Ot en ... ça va... machinal; et n'écoutait pas les réponses. Le patron s'approcha, recul, lui aussi, un : Ça va ! plus inquiet encore, mais
répondit par un : a Foutez-moi ça mieux
nue ça. A. de l>... ! » adressé à un machiniste. Tout j)rès, l'auteur de la prochaine pièce recevait des félicitations.
— Voilà, Jîs-je à Malpy, Vheureux début ... le début nu théâtre.
Il Jit : « Somme toute, un succès. »
Comme je lui répondais oui énergiquement, à tout hasard, le critique artiste posta, <[ui venait de condescendre à féliciter l'auteur, et qui avait proclame sa pièce un chef-d'œuvre. Il entendit ma réponse et me jeta un regard mauvais.
Le surlendemain soir, à la même heure, dans un autre théâtre asse: éloigné du premier, avait lieu la répétition générale de l;i Nourricière, comédie en quatre actes,
de M. Henry de Banyuls. La Nourricière,
c'était la Terre ... celle par qui nous vivons. Œuvre forle, on le voit. Le rideau te releva sept fois après le troisième acte. Je voyais Malpy étrangement ce
lionne. Il ne cessait de répéter : « Quelle
œuvre ... Celte fois, je pense que c'est le triomphe ! » Et comme je me taisais.
— Quoi ? ce n'est pas un triomphe ?...
— lié ! lui dis-je. <jui peut l'affirmer?
— Pourtant ... Cette salle ...
— Cette salle ... Attends seulement qu'elle ait eu le temps de se ressaisir ... île réfléchir ... de se rappeler ... cette salir : ...
— S> rappeler ?
— Oui, qu'Henry 'te Banyuls n'est pas un des leurs d'abord : qu'il n'appartient ni au boulevard ni à la presse ; qu'il dédaigne ces qens assemblées en ce jour pour le juger, et qu'il n'a jamais reconnus pour ses
LES TROIS SUCCÈS 1 l
juges l Ces gens qui n'ont ni son talent, ni sa fortune, ni son insupportable probité littéraire ... Ces gens qui se sentent, sinon matés, du moins intimidés par un esprit si différent du leur, ses allures distantes, et <jui vont rudement le lui faire sentir — demain ...
— Comment ?
— Tiens, allons écouter.
Dans les couloirs on respirait difficilement. Pressés les uns contre les antres, des messieurs avançaient à petits pas vers l'escalier qui menait, à la sortie, au café du théâtre. Ils avaient Vair maussades, soucieux. Peu de paroles échangées, des ; « 1 7>ne:-vous boire ? » ou des : « Je dois aller chercher ma femme qui part avant la fin ! » Sur une banquette, deux critiques dit/niaient avec animation ... Ils ne parlaient pas de la pièce.
Plus loin, un Itomme, très beau, très noir, très répandu sur les boulevards, dans • rcles, dans les journaux, et occupant encore une situation, politique faisait des mots avec une faconde exquisemenl méridionale. Trois écrivains, amis de l'auteur, entretenaient sa verve par des rires approbateurs. Ainsi s' efforçaient-ils de ne point paraître émus ni impressionnés par Vamwe là tout proche, et qui allait s'aclicver en beauté.
Résolument, seul aujourd'hui, allant et venant, les mains derrière le dos, U critique artiste se récitait tout bas des vers de lui. les admirables vers de son ceurre prochaine.
Dans le cabinet du directeur, le meilleur ami et confrère de l'auteur lui conseillait des changements, des coupures, s'affnimi! en un merveilleux petit travail de mutila-
(ion, qu'il interrompaii çà et là par des
exclamations, bien entendu, enthousiastes, sur V ensemble de l'œuvre, et l'effort qu'elle avait demandé. Le directeur tes regardait tout deux d'un air féroce. Dans la loge de lu petite femme qui jouait >< une paysanne »t s'attardait le frère cadet de V écrivain. Sa maîtresse seule avec une amie dans une baignoire : sa femme accompagnée de ses enfants dons une loge, pensaient sans doute à l'asservissement où Von doit tenir un génie ({Lie l'on inspire si bien.
Ce soir-là f emmenai un Malpy mécontent de Paris.
Et la veille de son départ, néanmoins, il voulut que je le conduisisse une dernière j'ois au théâtre. On jouait ni,,- œuvrette
charmante de mon ami Robin Robinet. Ça allait cahin-caha, et un dernier acte, trop
lent, insuffisamment joué, faillit font gâter.
En sortant, Malpy me dit :
— Qu'en penses-tu ?
— Un succès.
— Mais la scène qui termine le deux ?
— Un succès.
— Même le trois ?
— Un succès.
— Ah! tu m'agaces, avec ton « Un succès! »... Qu'est-ce que ça veutdire?
— Ça veut dire,Jis-je, <juc la marque de mon ami Robin Robinet a la vogue.
— C est-à-dire. ?
— C'est-à-dire qu'il n\v a pas a lutter. If ailleurs, pourquoi lutterait-on. Il a du talent.
— Du talent, tu trouves.
— Oui, je trouve. Sinon du talent, du moins de In santé, Du bonheur. De Vénergie.
De Vandace. De l'adresse. Des goûts littéraires... Des souvenirs... Des regrets aussi
de ne pas faire, je ne dis pas mieux, mais au contraire moins parfait. Avec ça, dix heures de travail joyeux chaque jour. Il est juste qu'il suit récompensé.
— Pourtant ce soir ?
— Ce soir est pour lui comme les autres soirs ... Quand une si fine barque dramatique a pris le courant, elle ne s'arrête plus... Elle va, elle vient, elle tangue. On '■voit qu'elle va sombrer ... Mais non. Elle rcjnira.it un peu plus loin... un peu plus haut.
— Pourtant, cette comédie-ci?
— Eh bien, quoi? Elle est moins parfaite <[iie la précédente ; la suivante les dépassera toutes deux. L'important est i pi' elle soit de lui... qu'on la reconnaisse ...
1G PETITS DIALOGUES SUR LE TIIÉATRi:
qu'on y retrouve, sinon les mentes mots, au moins des mois de la même espèce : el que des personnages toujours frères <lc ceux de ta veille fassent au public le petit signe qui signifie « Nous sommes là ! C'est nous encore I.,. Ne changez pas, et nous ne changerons pas non plus ».
— Pourtant, les sujets sont d{fférenh '•'...
— Et puis, n'insiste pas... Tiens, écoute plutôt cette vieille personne.
Une spectatrice âgée descendait a va- nous les marches du théâtre... Elle parlait avec son mari. Elle disait ceci: «... Oui, tuas beau dire, mais il nous connaît si bien. Il sait ce (pie nous voulons, ce que nous venons chercher ici. Il nous le donn
Et, pour convaincre son compagnon qui protestait, elle ajoutait pêremptoirc :
«... D'ailleurs, c'est tellement agréable. Il a toujours du succès .'... »
— Voilà, dis-je. Après cela, ta n'as plus nu* à te taire.
Le lendemain matin, Malpy reprenait le train pour sa province, an peu déçu peutêtre, mais infiniment plus Parisien qu'à son arrivée.
J'aime inliniment me rencontrer dans un couloir de théâtre avec mon vieil .uni Febrie, l'auteur dramatique bien codnu. De sa conversation se dégage toujours pour moi quelque enseignement. C'est que Febrie ne se contente pas seulement de demeurer un des écrivains les plus applaudis encore de la génération d'hier, il est aussi un philosophe des planches, un moraliste de la scène, un penseur «d'Entre Cour et Jardin n. Nul ne connaît, n'explique mieux
22 PETFTs DIALOGUES SUR LE THÉÂTRE
que lui les raisons pour lesquelles telle œuvre a réussi, el devait réussir, et telle autre a déplu et devait déplaire. Il ne se trompe guère que lorsqu'il s'agit de sa propre production ! Mais où il n'a pas son pareil, c'est dans sa manie de classer, de cataloguer les êtres et les œuvres, assez arbitrairement parfois; mais souvent aussi, il faut l'avouer, avec ingéniosité et justesse. Ainsi, l'autre soir, à la répétition générale du théâtre X..., comme je demandais à mon Febrie, durant un entracte.
qu'il pensait de l'œuvre que nous écoutions, je ne fus pas surpris d'entendre ces mots tomber de sa fin»' bouche : « Peuh ! Pièce de la troisième classe ! »
Je fis : « Ah ! Il y a donc, d'après vous... » Et lui très simplement :
CLASSIFICATION "l'.J>
« Il y a trois classes d'auteurs dramatiques sans doute, et nous le savons bien ! Trois classes et, partant, trois catégories de productions théâtrales bien délimitées.
« — Qui sont?
« — Eh bien, qui sont d'abord les pièces d'imagination, les pièces dites « à sujets » ; les pièces bien faites, bien « refaites » — comme celle-ci : — celles que l'on peut raconter sur scénario avec une paisible assurance aux directeurs, aux amis de la presse, aux comédiens friands de grands rôles, aux impresariis... Les auteurs de ces pièces-là croient — ou préfèrent croire — que tout a été dit maintes fois sur terre, et quils ne sont, eux, sur cette terre, que pour recueillir et développer certaines anecdotes, certaines situations
It PETITS DIALOGUES SUR LK THEATRE
comiques ou douloureuses, connuepeut-être, mais presque oubliées <pas tout à fait cependant !). Juste assez pour qu'on n'éprouve, à les réentendre, nulle impatience; mais au contraire comme un nonchalant agrément, une paresseuse gratitude. Car : « Il me semble avoir entendu ça ailleurs » ne signifie pas, de la part des spectateurs, qu'ils blâment, mais bien plutôt qu'ils remercient le nouveau dialogueur de la vieille aventure que Ion ne se lasse pas d'entendre conter!
« Voilà ce que mes gaillards de la troisième classe ont compris. Ils se contentent de retrouver des sujets, de tes traiter dans la manière de tous. Ils n'affichent qu'un but : écrire pour le théâtre ; qu'une ambition : acquérir, non pas une réputation, mais une clieu-
tèlc. Leur esthétique est dans la « façon •», comme disent les cordonniers.
Et la Beauté pour eux, c'est de l'ouvrage plus ou moins bien fait !
c Us entendent bien parler quelquefois de l'art et des artistes... Mais ils constatent vite que ces gens, les arlisnissit<M qu'ils abordent le théâtre, ne semblent pas autrement fiers de leur art. De quoi se vante un poète lorsqu'il vent se faire jouer; sinon de connaître
-on métier »; et, en dépit de ses dons lyriques, d'avoir, cette fois, « développé un sujet, un vrai sujet »... ?
Et me voici devant le front <lc ma seconde troupe ; de ma seconde <!a^se.
« Klle comprend : les rêveurs adroits,
le< penseurs ingénieux, les inspirés prudents, les artistes honteux. Je pense que vous me comprenez. Je désigne par ces mots ceux qui. malgré tant deflorts employés en vue du gain, de la réussite, ne peuvent s'empêcher néanmoins, pendant une heure ou un acte, de laisser fuser ce je ne sais quoi que l'on nomme le Don, la Personnalité.
« Oui, ils auront beau faire ; toujours — heureusement pour eux ! — elle transparaîtra ici ou là : soit dans le choix même du sujet, (il n'y en a pas deux comme X... pour traiter la question sociale), soit dans le tour du dialogue (quoi de plus caractéristique par exemple que les couplets lyrico-plaintifs des héroïnes de Y..., lorsque la situation se corse ou que l'action s'éploie ?). Et nous pourrions multiplier les exemples.
(( Il n'en est pas besoin. Vous connaissez à présent aussi bien que moi ces confrères de talent, qui, dédaignant à liante voix leurs dons dangereux devant ceux-ci directeurs, camarades, etc.), les proclament au contraire; car ils reprennent toute leur valeur devant ceux-là :
(lettrés, biographes, académiciens, ministres); et en usent pour leur usage personnel avec un savoir-faire surprenant. »
Je fis :
« Des artistes quand même ? »
Febrie hésita un peu : « Allons donc, tout de même, si vous voulez!... Des artistes préoccupés autant d'art que de réussite ; soucieux de se développer sans déplaire; et surtout, surtout de se montrer implacablement réguliers dans la production. Car vous connaissez aussi
leur refrain ; « On fait le mieux que Ton peut .. » et: a Qui nous garantit l'authenticité des chefs-d'œuvre... », et :
i< La Postérité reconnaîtra les siens I...»
H Or .. En effet, il ne faut pas sourire. Elle les reconnaîtra, cette vieille Postérité ! Elle les reconnaît même chaque jour. Et elle les classe dans la première série : celle des réservistes de l'art dramatique ! Des réservistes, voilà ce <iu 'ils sont, ces écrivains dont il s'agit. Je veux dire: des hommes ayant <• fait leur temps»; accompli en une fois ou en trois, ou en quatre leur « période » dans le génie ! Après, ils se taisent stoïques. Car ils ont conquis sur le Public — l'Ennemi —, et veulent garder reli-
gieuscment les deux ou trois drapeaux où l'on peut lire le nom de leurs victoires si belles — qu'ils hésitent à combattre de nouveau.
« Ceux-là, non fichtre, ils ne songeaient pas avant tout à « faire du théâtre »> ! Et ils ne cherchaient pas le « beau sujet de comédie » ! Ils s'ignoraient en tant que producteurs; et ne se sont connus, bien et lentement, que comme des hommes.
Et puis, un jour, comme ils soufflaient trop d'eux-mêmes — ou des autres peutôtre — ils se sont mis à écrire, pour ne pas étouffer.
« Quel soulagement ! Quelle éclosion î Quel cri !.... Quelle pièce !...
" Car ce fut une pièce la Parisienne, et les Corbeaux, et Amoureuse, hein? Et les Affaires sont les Affaires et Poil de Carolle !
« Ah ! non... 11 ne s'agissait pas pour ces gaillards-là de nous développer une histoire ! Et l'histoire, la thèse, le sujet, tout ce que l'on voudra, se développaient cependant, sournoisement, implacablement ; à l'aide de personnages, dont chacun montrait sa nature ou son caractère ; qui parlaient tous ensemble et la langue écrite par l'auteur, et leur dialogue à eux, leur bon dialogue naturel d'homme et de femme ; bref ici, et là plus allongé : tantôt mièvre et sensible, tantôt net et brutal ; et toujours juste, toujours proportionné, arrêté là où il fallait !... Malheureusement pour les écrivains dont nous parlons, les chefsd'œuvre ne naissent pas ainsi à volonté sous la plume ! Et lorsqu'on est auteur dramatique, il faudrait pourtant bien produire et s;iu^ cesse fournir ! Cer-
taines nécessités apparaissent plus pressantes que les exigences de l'art !... Des gens, beaucoup de gens sont là pour s'emparer d'une œuvre, et en tirer un profit immédiat. Si bien — nous ne l'ignorons pas — que c'est par hasard souvent, et longtemps après une « première » que Ton connaît que l'on aime une pièce pour elle-même; en dehors de l'établissement qui la monta, du succès qu'elle obtint; des comédiens qui la déformèrent à leur avantage.
« Seulement, ce que le public ne sait pas; ce que les critiques feignent de ne pas savoir pendant des années, l'écrivain de cette première classe, l'auteur de l'œuvre ou des œuvres marquées le sait bien, lui; souvent très vite. Il lui suffit de se relire pour cela. Et lorsqu'il a poussé — involontairement presque — une
lois ou deux ce cri profond, cette clameur essentielle par quoi s'exhale tout son être, et se tarit la source même de sa pensée et de sa vie ; lorsqu'on lui demande de continuer... de produire; de se faire un métier, de ce qui était chez lui mieux et plus qu'un art... il se cherche âprement au plus secret de luimême, là où il n'est plus. Et il se tait. Il a bien raison de se taire— jusqu'à ce qu'il se soit retrouvé !...
« Mais je vous quitte... s'interrompit Febrie... voilà qu'on sonne! Si vous voulez, nous reprendrons cette conversation une autre fois... »
l'art de dialoguer
... Après le dernier acte, le rideau se releva dix ou douze fois de suite; cela, grâce aux efforts des amis de l'auteur, de ses confrères, désormais rassurés sur l'avenir réservé à sa comédie. Il parut au reste lui-même, oui, l'auteur; traîné par ses interprètes ou les traînant à sa suite; à la fois grisé, semblait-il, et anxieux d'un triomphe qu'il sentait peutêtre provisoire, et dont il fallait se hâter de jouir.
Dans les couloirs où se pressaient des
gens heureux d'échapper à tant de beautés littéraires, de revenir à la vie, j'aperçus mon Febrie, qu'une grosse dame blonde, hagarde et d'allures véritablement guignolesques, acculait contre une pile de pardessus-cannes, tout en répétant comme une folle :
« Et ce style !... N'est-ce pas, ce style !... Est-ce écrit !... Du La Rochefoucauld tout le temps!... »
Cependant que mon Fébrie, les yeux révulsés par l'ennui, les lèvres contractées, la bouche amère de bile, répondait : « Certes ! Certes ! », non sans chercher une issue avec désespoir.
M'apercevant, il bondit vers moi el m'entraîna dehors !... Puis, lorsque nous eûmes dépassé la cohue des derniers étoufleurs de vérité, là, sous le péristyle :
l'art de dialoguer 37
« Hein ! s'écria-t-il, vous lavez entendue, la perruche, la commère ?...
avec son « Comme c'est écrit!... » et son « C'est du La Rochefoucauld ! »
Notez quelle n'est pas la seule, et voilà bien ce qui m'enrage. Vous verrez que demain, dans tous les journaux, on s'extasiera sur la « qualité littéraire » de l'œuvre; qui est bien cependant une des plus mal écrites que je sache... et sur les « beautés du dialogue » qui me paraît lui aussi loin de la vérité humaine que de l'art théâtral.
o Mais que faire ? Et comment lutter contre de telles erreurs?
u Les gens ne savent pas, je vous jure; ni les critiques, ni le public, ni les auteurs souvent, ne savent pas quand une pièce est bien ou mal écrite !... Non seulement ils ne savent pas, mais ils
croient savoir; et voilà le malheur! »
Fébrie fit tournoyer sa canne avec colère.
« Ils confondent!... Ils confondent le style tout court avec le style de théâtre, j'entends : le dialogue. Et pourtant, rien n*est et ne doit être plus différent ! Pas de confusion possible. Au théâtre, une phrase qui sonne trop bien, une phrase trop nettement, trop strictement cadencée, trop formulée, trop « finie », pour me résumer, cette phrase-là pue l'artifice, le procédé, le mauvais style dramatique; on devrait la biffer!
« C'est à quoi la plupart des auteurs dramatiques se résignent mal.
« Écoutez parler leurs personnages.
a Écoutez-les se raconter, se résumer avec une correction pompeuse, avec une ampleur ronronnante, avec une miracu-
l'art de dialoguer 3î)
leuse assurance dans le choix des mots employés. On les entend avec étonnement d'abord, puis avec une légère envie de rire. Ils finissent par vous glacer.
« Ça, des êtres humains ! Des hommes et des femmes ! Allons donc !... Des parleurs, oui. des phraseurs ; des gens ayant trop lu, et déversant sur nous les souvenirs de leurs lectures mal digérées; des êtres ayant pris conscience d'eux-mêmes voilà déjà pas mal de temps; et avant de se présenter à nous ; ayant appris de la bouche même de l'auteur ce qu'ils étaient, ce qu'ils devaient paraître ; l'ayant retenu ; et venantuous le réciter de mémoire, avec un imperturbable sang-froid.
« Et cela au lieu de vivre, comprenezvous ? De vivre simplement d'une vie présente, actuelle ; et de la traduire, cette
vie, au fur et à mesure de la représentation, par des mots actuels eux aussi...
« Révélateurs, certes, ces mots-là ; mais inconsciemment. Précis ! Oui ! Et même élégants, si l'on veut ! Mais qui sembleraient toujours négligents de leur élégance, comme ils sembleraient étonnés de leur précision ! Des mots de dialogue, enfin, de ce bon et grand dialogue si rare ! et dont seuls les maîtres du théâtre connaissent la formule et le secret. »
Fébrie s'arrêta de discourir, un peu honteux, car il avait insensiblement élevé la voix, et déjà quelques passants commençaient à nous regarder d'une étrange manière.
Je demandai :
— Mais le dialogue... enfin, la formule de ce dialogue idéal... que doit-
l'art de dialoguer il
cllo être?... Il y a-t-il une règle ou des règles ?
Fébrie me regarda :
— Des règles... Oui certes, il y en a... il doit y en avoir!... Mais la meilleure, tenez, c'est encore la haine, le mépris de certains procédés, grâce auxquels les auteurs obtiennent des effets sûrs, mais au détriment de l'art et de la vie...
— Et qui sont ?
Fébrie me prit le bras :
— Oui sont... je ne sais pas, moi...
Tenez... le couplet, par exemple.
— Le...
— Oui, le couplet, le hideux couplet, joie malsaine, charme dégoûtant des pièces dites : gaies ! le couplet sur n'importe quoi, sur tout : L'amour, les petites femmes, l'honneur, le courage.
Le couplet, qui est pour la comédie lé-
i'2 PETITS DIALOGUES SUR LE THEATRE
gère ce que la tirade, la tirade énumératioc, la tirade-douleur est pour la comédie dramatique.
— Mais...
— Attendez, ce n'est pas tout. Nous avons encore le dialogue coupé, brillant; haché menu comme chair à pâté ; vous savez : avec des répliques pailletées, si oiseuses, si monosyllabiques; et qui jouent, hélas, trop bien la verve et l'animation. Nous avons encore — ceci pour élargir l'affaire quand on est « dans le Beau », ce que je désignerai par Yaulo-généralisalion spontanée. Quand un personnage, brusquement, jette une phrase destinée à éclairer toute la situation où il se trouve mêlé, tout son moi moral et social; à résumer le débat ; pour le cas où le spectateur ne saisirait pas assez vite. Nous avons Mais il
l'art de dialoguer 43
est deux heures du matin. Me voici devant ma porte cochère. Nous développerons la fois prochaine ces propositions délicates. Revenez me voir demain ou bientôt. D'ici là toute la critique aura parlé de la pièce de ce soir; et nous parlerons de la critique nous aussi...