‹ Petits dialogues sur le théâtre et l'art dramatiqueChapitre 2 sur 11 · L?ART DE DIALOGUER · texte numérisé non relu

L?ART DE DIALOGUER

(Suite)

... Le lendemain, dès onze heures, je sonnais à la porte de Fébrie. Je le trouvai dans son cabinet de travail ; et, devant lui, sur une table, vingt journaux déployés et froissés témoignaient que le maître avait déjà pris connaissance des articles écrits à propos de cette pièce de la veille.

Quand il me vit :

— Ah ! bon ! s'écria-t-il. Voilà I Parfait! Justement, je pensaisà vous,ànotre

conversation d'hier, après le théâtre.

Et j'ai mis de côté de quoi l'enrichir. Puis me désignant un siège :

— Asseyez-vous, oui, là, près de moi.

Et lisons ensemble, non pas encore les comptes rendus de l'œuvre, mais les extraits de certaines scènesque publient les journaux. Nous y trouverons vingt spécimensdeces affreux procédés contre lesquels vous m'avez entendu mélever hier soir. Tenez... par exemple, un bout de dialogue du premier acte d'exposition... cette exposition « si alerte et si fine » et qui a rallié tous les suffrages des amateurs de comédie. Or, voici par quoi il débute, ce dialogue — ou presque — précisément par un de ces couplets...

— Joie malsaine ! Charme dégoûtant !

fis-je.

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— Ah ! je vois que vous avez retenu nies paroles. Voyons c'est quand ce mauvais sujet de Neuvilette déclare si spirituellement à la spirituelle marquise sa tante, qu'il entend rester gardon. Alors, comme la marquise, avec cette adorable bonne grâce que seules avaient les aïeules des siècles passés, l'interroge sur les avantages du célibat, notre Neuvilette de s'écrier :

Neuvilette — ... Le célibat! Ah ! ma bonne taute ! Voulez-vous que je vous dise ce qu'est le «vlibat pour nous autres?

« Et comme la bonne tante ne demande que cela, et l'auteur de même, il reprend :

Neuvilette. — Le célibat? Mais c'est... je ne sais pas, moi... le bonheur dans la vie, et la

\ie dans le bonheur! C'est l'espoir sans cesse attisé... la flamme qui vous caresse sans vou< brûler... C'est des femmes... Tenez, des femmes nouvelles que l'on espère devoir bouleverser votre existence, avec, au fond de soi, la volonté dene pas les laisser la bouleverser !... C'est celle-ci, tellemeut blonde, dont on rêve d'être l'amant toujours, et à laquelle, cinq minutes après, on ne pense plus guère !... Celle-là, si brune, que l'on croyait ne plus aimer, et qui vous fait verser des larmes parce qu'on croit qu'elle ne tous aime plus!... C'est l'ardeur... la liberté, la joi«de vivre, de penser, de changer. Et de s'attacher aussi !... C'est l'aventure, la galanterie, la passion, tout ce que l'on veut. Et le devoir même !.. Car il y a des célibataires qui fondent une famille chez les autres ; et trouvent là le foyer sans ses soucis, le ménage sans ses inconvénients, le mariage sans ses charges !... Le célibat ? mais... Tenez, permettez-moi une comparaison...

Ici, Fébrie s'interrompit de lire :

— Non... Nous ne lui permettrons pas, hein ! Nous sommes fixés. Nous

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savons désormais ce que la plupart des critiques entendent par : charme, grâce spirituelle, fine ironie, esprit renouvelé de Marivaux, Crébillon le fils, etc.. Et voici ce qu'ils entendent par : dialogue pétillant de verve.

« Fin d'une scène entre Neuvilette et son confident de Mortemar. Celui-là confiant à celui-ci, que le soir môme il sera l'amant de Laurede Gauves, cette jeune femme si énigmatique et si éparpillée au premier acte (l'acte du bal); mais destinée par la suite à souffrir pleinement et en largeur chez elle, dans l'intimité.

« Je cite:

Mortemar. — Alors ?

Nni vilette. — Alors, ça y est...

MORTEMAR. — Tes craintes?

NiaviLETTE. —Evanouies!

Mop.temar. — L'obstacle?

Neivilette. — Frauchi !

Hortemar. — L'ennemi 1 Neivilette. — Vaincu !

Mop.temar. — Et ce soir7 Neivilette. —A onze béates. M.ii>, chut: Et jusque-là...

Hortemar. —Motus. Compris. (// sorl.)

Fébrie me regarda en souriant. Puis :

— Hein?... Et, notez que Ncuvilette se serait exprimé comme il suit :« Allons mes craintes se sont évanouies, l'obstacle est franchi, l'ennemi est vaincu, el ce soir, à onze heures... Mais, chut... Et jusque-là, motus... Est-ce compris ?... » la scène perdait beaucoup de son mouvement. Or, au théâtre, il faut du mouvement à tout prix; et donner l'impression que « ça marche », même quand ça piétine. Peu importe, dès lors, que les

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personnages Unissent par évoquer ces deux clowns musicaux, vous savez, que l'on voit dans les cirques ; lesquels, en même temps qu'ils sifflent un petit air vif, s'envoient l'un à l'autre, à chaque note presque, un gros ballon qu'il s'agit tle recevoir sur le côté de la tète, et de renvoyer de la même façon.

« Par exemple — poursuivit Fébrie — attirant à lui d'autres feuilles, au second et au troisième acte il n'est plus question d'acrobatie joyeuse. L'exposition est achevée. La situation se noue.

Au reste, la scène par quoi il s'achève, cet acte, est assez émouvante, encore que gâtée, à mon sens, par trop de passés-définis ; et de ces tirades énumératives, de ces tirades-douleur, dont les auteurs psychologues semblent, au théâtre, ne pouvoir se passer. Écoutez

Tii PETITS DIALOGUES SUR LE THEATRE

la Laure... Mme de Gauves, enfin, invectiver ce fat léger de Neuvilette pour qui jadis elle a tant souffert :

Laure. — Misérable ! Et ta vieDS évoquer ces heures, toi ! toi ! Ces heures, pendant lesquelles je souffris, jepàtis plus qu'aucune autre femme... Et comme femme, et comme épouse, et comme mère aussi.

Neuvilette. —Je...

Laure. — Parce que mère, je Tétais!.. Plus qu'autre chose même, lorsque je t'ai connu. Et voilà quel a été, quel fut ton premier crime : celui que je ne pardonnerai jamais!... C'est d'avoir mis en moi le goût d'un plaisir détestable, d'avoir aboli en même temps tout ce qui était ma force orgueilleuse, ma glorieuse sérénité !...

Neuvilette. — Si...

Laure. — Ah ! oui, je t'en veux ! Et je te hais bien! Jardinier cruel et méchant de mon pauvre jardin... faucheur de tleurs, semeur de ronces !... Toi qui voulus m'asservir à des passions dont tu étais toi-même l'esclave... toi qui parlas en

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