‹ Petits dialogues sur le théâtre et l'art dramatiqueChapitre 11 sur 11 · AUGURES 161J · texte numérisé non relu

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rez sur lui. Et c'en est Uni <Ie votre émotion sacrée, de votre admiration, de votre enthousiasme; surtout s'il vous prend la folie de les vouloir faire partager. Certes, on acquiescera d'abord, on semblera partager votre foi !... Mais, brusquement, après cinq ou six minutes (quelquefois moins), les mots coupeurs, les mots siffleurs, les mots vengeurs... tomberont de la bouche si documentée de votre interlocuteur, de ses infaillibles lèvres : < Ça fera ou ça ne fera pas d'argent ! o

« Et alors vous le regarderez, votre interlocuteur, avec un peu de surprise, un peu d'ahurissement, un peu de gène.

Vous le regarderez sans bien saisir encore la portée de sa phrase... Et vous le reconnaîtrez... trop tard!... »

«Ah ! l'Augure ! les Augures !... poursuivit Febrie. Dire que nous les trouverons toujours sur notre route! Et que nous mettrons toujours du temps à les démasquer !

« C'est qu'aussi ils ne se dévoilent jamais de suite; et sont terriblement éparpillés. Car il ne faut pas croire qu'ils appartiennent tous au monde des théâtres, ou, du moins, qu'ils y jouent un rùle actif! Certes, l'Augure peut être un directeur, par exemple ; quoique le directeur de théâtre se montre d'ordinaire assez réservé. De l'outrecuidance, il semble depuis quelques années avoir passé à la prudence, et ne se prononce plus aussi aisément sur le destin des œuvres représentées.

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« Il attend ! 11 voit venir; et flaire le vent avant que de mettre la voile. On lui a tant vanté le métier de certains qui le ruinèrent à demi, et tant décrié l'art, l'art trop littéraire d'autres qui auraient pu l'enrichir, que, ma foi ! il ne sait plus très bien, le directeur ! Et il préfère s'attendre à toutes les surprises. Ce qui ne l'empêche point, au reste, d'obéir à de secrètes préférences, et à certain^ goûts ou dégoûts personnels. Mais je l'ai dit : il se prononce malaisément.

« Par contre, ses pensionnaires, les comédiens observent en général moins de prudence. A s'être trouvés si souvent en contact direct avec la foule, à découvert devant le monstre public, ils se sentent peu à peu dans le secret des dieux, ont acquis une expérience un peu égoïste.

un peu extérieure, un peu trompeuse-

sans doute des choses de la littérature et du théâtre ; mais dont, aux soirs de premières, ils n'hésitent pas à nous faire profiter. Et, il faut l'avouer, leurs goûts les portent vers les œuvres de tout repos, de toute sécurité, un peu réactionnaires mêmes. Lorsqu'ils ne jouent pas et jugent de la salle, ils sont nettement pour le bon vieux théâtre; celui à effet. Quand ils jouent, dame ! Autre affaire! h Avec du talent on peut faire passer tant de choses !... Le public n'es! pas si bête qu'on le dit, etc., etc. » Nous connaissons le ton et la chanson des comédiens... grisés par un beau rôle ou leur propre génie. Mais ils ne se montrent pas les plus terribles augures et n'égalent, certes pas, les bons impresariis dans l'art de prédire un four ou un succès. Vous savez, ceux qui servent d'intermédiaires

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au senor X... pour L'Espagne, ou à Herr y. . . pour l'Allemagne ; et qui voudraient bien « participer à l'affaire », voire la prendre à leur compte; n'osent pas, regrettent de n'avoir pas osé!... Et, selon leur regrets ou leurs espérances, vaticinent dans le sens du triomphe ou de réche

Au moins, tous ces braves gens, auteurs, comédiens, impresariis, ont-ils quelques raisons de se prononcer en faveur ou contre une œuvre, aux soirs de générale. Mais les autres! Oui, les autres, qui ne remplissent aucune profession définie ; et dont on ne sait rien, sinon qu'ils ont été jadis quelque chose; et ne le sont plus ; et comptent bien le redevenir : ex-directeurs, ex-critiques, ex-secrétaires, etc. !... Braves gens ayant acquis — à leurs propres dépens — une

expérience redoutable ; et s'efforçant de la faire payer chèrement aux autres!...

Puisqu'ils prétendent, les autres, mépriser les règles et formules qui les ruinèrent, eux, les Augures, jadis !...

« Ah ! ceux-là connaissent le métier, allez ! Ce n'est pas à eux qu'on pourra rapprendre. Ils renseigneraient plutôt.

Et ils l'enseignent !

A qui ?...

« Eh ! bien, à ceux chez lesquels ils dînent, ou aiment : à leurs amis du monde. Mais oui, aujourd'hui, les mondains eux-mêmes prophétisent, les jours de générale, avec une compétence que bien des professionnels leur envieraient. Et rien n'est comique comme d'écouter tel membre de 1' « Épatant », ou telle belle madame, si délicatement féminine et qui semblerait ne devoir juger qu'avec

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son tendre cœurde femme, déclarer péremptoirement que « la pièce l'émeut, certes, mais que néanmoins elle ne fera pas un sou devant le public !... » ou que : i L'auteur ignore l'âme humaine, mais connaît rudement son métier!... et donc fera de l'argent ».

u Et dire pourquoi !...

« Car les Augures professionnels ou mondains ne se prononcent pas (malheureusement !) à la légère. Leurs jugements basent sur des « attendus », des motifs parfaitements définis, et qui ne varient guère. Le code augurai ne renferme que cinq ou six articles principaux.

EATRE

A savoir :

A. — Fait de l'argent :

1° La pièce farce.

2° La pièce patriotique.

3° La pièce honnête, chaste ou alors nettement pornographique .

4° La pièce souriante, sentimentale, irréelle, et qui finit bien.

B. — Ne fait pas, ne doit pas faire de V argent:

1° La pièce sombre, avec dénouement de mort.

2* La pièce finement, exactement observée, à conclusions amères. (La vie.

quoi ! On ne va pas au théâtre pour trouver la vie.)

3° La pièce en vers.

« Voilà !

"Ayant appris par cœur ces articles fondamentaux, les Augures peuvent se

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Répandre de par le monde des théâtres Wns crainte de se tromper.

> q„i n'empêche pas qu'ils se trompent. Heureusement Ue ne rappellerai que pour mémoire l'anecdote du comédien interrogé au lendemain de Cyrano ; Bl renseignant son interlocuteur par ce ieul mot tombé de sa bouche (oh combien) augurale: «Noir i ! » Je me souviens, pour ma part, de m'être trouvé, le *oir de la générale de la Rafale, la belle et forte pièce d'Henry Bernstein, à côté d.undenosplussympathiques confrères; qui partageait certes mon opinion, mais ae cessait de murmurer après chaque acte: « Trop dur, trop sombre... pas le

sou ! »

<« Et lorsque le Vaudeville joua Maman

Colibri, ce chef-d'œuvre palpitant de

vie éternelle, il fallait les voir, les Au-

lhhvs, et les écouter: « Jamais... jamais le public n'endossera la scène de La mère et du fils!... »

Et comme je faisais un geste :

« — Oui. Oh, je sais ce que vous pensez : vous pensez que si les Augures se trompent ainsi leur crédit doit se trouver vite épuisé !

a Hélas non !

« D'abord n'oublions pas que dans ce royaume du théâtre où domine le désir de lucre, la superstition et la lâcheté, on a besoin d'être rassuré, ou prévenu : sî les Augures n'existaient pas. je crois bien que les directeurs ou les impresariis, les intéressés, les créeraient.

« Ensuite, ils sont, remarquons-le, Augures, d'une souplesse prodigieuse.

Bruyants et vociférants, « un peu le lorsque l'événement leur donne raison,

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mais étrangement modestes au contraire, et si effacés, lorsqu'ils se trouvent dans leur tort. Tellement effacés, tellement modestes qu'ils s'évanouissent ! On ne les voit plus ! On ne les entend plus ! Envolés ! disparus ! Disparus mais prêts à reparaître. Et lorsqu'ils reparaissent, ralliés (en apparence) au succès qu'ils n'avaient pas su prévoir ; mais surtout attentifs au prochain succès quils devineront et annonceront à temps cette fois; ou surtout au prochain échec du triomphateur de la veille, (échec qui de nouveau, hélas ! leur donnera raison !)

« Hélas ! Car, au théâtre, si les échecs ne comptent pas pour les gens de métier, les fabricants, ils comptent double pour les artistes. Aussi les voilà, tenez, les francs, les véritables ennemis des

Augures; ceux qu'ils guettent, qu'ils redoutent qu'ils haïssent par-dessus tout ! Les artistes, qui cherchent à gagner la foule, mais librement, par la seule force ou la seule grâce de leur art ; le> artistes, dont on ne peut expliquer les victoires ou prédire les défaites; les artistes qui rendent, par conséquent, la tâche des Augures si difficile et leur fonction un brin ridicule ! Puisque souvent la foule, qui s'incline devant celui qui la violente en dehors de toutes règles, résiste à celui qui s'incline devant elle méthodiquement, et avec une trop constante lâcheté.

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