DE I. \ UISK EN §CÈNE
jardin, à condition que « la maison »
propice aux sorties soit là tout près, à droite...
« De notre présomption, aussi qui nous fait méconnaître cette vérité pourtant si évidente : qu'au théâtre, quand nous nous faisons jouer, il y a le lendemain d'une Première trois pièces qui mettront bien quelque temps à se fondre. Celle que nous avons écrite, celle que nous croyons avoir écrite; et celle que le public croit que nous avons écrite!...
Ça fait bien trois ! »
« ... Alors, me dit Febrie, c'est ce soir, décidément, que vous venez écouter ma pièce? Bon. Soyez là pour le commencement, n'est-ce pas; à neuf heures précises. Je viendrai vous prendre à la sortie.. «
A minuit, en effet, je trouvai mon Febrie qui, sous le péristyle du théâtre, guettait l'évasion des spectateurs. Ils s'écoulèrent avec lenteur; et. pourtant, à cause de la mauvaise volonté d'une ou-
vreuse, je fus l'un des derniers à partir. Febrie désespérait de me voir.
— Enfin ! s'écria-t-il. Vous voilà. Eh bien... Qu'est-ce que vous en dites?
Déjà je me préparais à « sortir » mon chapelet d'éloges; mais mon ami m'interrompit avec brusquerie.
— Non! non, fit-il; je ne vous demande pas ça. Vous, vous connaissez la pièce, je sais donc ce que vous en pensez. Ce que je veux savoir, c'est ce qurles autres en pensent.
Et comme je gardais le silence, il reprit un peu nerveusement :
— Oui, je comprends. Ça ne porte pas, hein ? Rien ne porte ?
— Rien, c'est exagéré...
— Oui; enfin, presque rien. Ils s'embêtent, n'est-ce pas? Ils s'embêtent.
Je balbultiai :
— On ne peut pas dire...
Alors Febrie :
— Mais si, dites-le, dites-le, au contraire ! Qu'est-ce que vous voulez que ça me fiche qu'ils s'embêtent, puisqu'ils viennent et reviennent. Eh bien ! alors, voilà le principal !...
« Tenez, poursuivit-il, avec l'accent du triomphe, savez-vous ce que nous faisons ce soir : plus de quatre mille ! Oui, mon vieux, à la soixantième ! Je pense que c'est assez coquet! Étant donné surtout que la pièce ne devait pas « aller » vingt fois! Telle était, du moins, l'opinion de Merlerot, qui s'y entend, qui passe pour s'y entendre, et qui ne montait mon ours qu'en pleurant misère, et à son corps défendant.
o Car jamais, jamais, le public ne u mordrait à mon affaire », une « affaire»
ET1 I S Dl | S SUD LE THÉÂTRE
qui se passait cinq actes durant dans le même décor, et entre quatre ou cinq personnages. Une « affaire » purement -entimentale, sans pleurnicherie, ni v coups de gueule » ; et se développant avec la plus dangereuse discrétion de ton. Aussi : « Vous verrez, mon petit,
vous le verrez, le public, lorsqu'il « écoutera votre histoire. Xous n'aurons.
pas un effet! »
Febrie s'interrompit de parler pour rire, puis :
« Et le plus comique ! Voulez-vous le savoir, le plus comique ? Eh ! bien, c'est qu'il avait raison, ce Merlerot. Il avait raison, au moins en ce qui concerne la deuxième partie de sa prédiction. Oui, depuis le soir de la générale, je n'ai pas vu le public témoigner une seule fois, d'une façon ou d'une autre, qu'il prit à
('•conter ma pièce le plus petit intérêt-
« Vous l'avez, au reste, constaté vousmême. Chaque acte se déroule comme si on le jouait ailleurs, autre part, assez loin, hors la portée auditive de ces genslà.
« Lorsque le rideau tombe, c'est avec une lourdeur définitive; et pour ne plus se relever avant l'acte suivant. Et lorsque les spectateurs enfin s'évadent, ils montrent un empressement indéniable à s'entretenir de tout autre chose que de ce qu'ils viennent d'écouter.
« Ce qui prouve — scanda Febrie, s'arrêtant de marcher pour allumer une cigarette — ce qui prouve que nos pièces n'ont nullement besoin de « porter )) pour réussir ! »
Et, comme je le regardais, un peu interloqué :
— Oui, ça vous épate? Pas moi !
Moi, je savais ! Je le connaissais de longue date, ce bon, ce brave public, que Ion nous présente comme un monstre, et que les directeurs s'obstinent bien maladroitement à apprivoiser !
« Voilà leur tort !
« Le public n'est pas tellement fait pour être flatté, mais conduit et dompté même. Il adore se sentir dominé, vaincu. Parfaitement! Même par l'ennui le plus lourd, le plus tenace... À condition toutefois que cet ennui soit provoqué par quelque chose d'important, de grave et, surtout, de consciencieux ! Autrement, le public se fâche. Carie « payant ne supporte pas qu'on se moque de lui. Mais, qu'on ne le divertisse pas.
cela, je vous le jure, il le supporte!
DU PI BLIC 155
Pourvu qu'il sente obscurément des raisons honorables à ce non-divertissement. Les braves gens !...
« Tout, je vous le dis; on peut tout leur faire avaler, en vers, en prose, en deux ou en dix actes!
« Et dans tous les domaines!... Qu'il s'agisse de psychologie amoureuse, dune discussion philosophique, d'une thèse sociale ! Pourvu — je ne le répéterai jamais assez — que l'auteur chargé de leur préparer cette nourriture, parfois un peu indigeste, fasse de son mieux, de tout son cœur; et sinon adroitement, du moins avec loyauté.
« Dès lors, il recevra, cet auteur, sa récompense. Elle sera discrète, mais solide... comme l'œuvre qu'il aura bâtie. Et s'il ne jouit pas des bravos et des rires effrénés d'une salle, il consta-
■ PETITS DIALOGUES SUR LE rHÉATRE
tera néanmoins quelle se renouvellera avec fidélité, cette salle: encore que chaque soir et sur le coup de minuit, elle paraisse se vider à jamais :
« Par exemple - ici Febrie soupira — ce que je vous dis là, les directeurs l'ignorent. Ou plutôt, ils veulent l'igno-
rer
Il leur plaît d'attacher une importance exagérée à toutes ces manifestations extérieures (applaudissements, larmes et rires) par quoi le public témoigne de son allégresse ; et qui, pourtant, ne prouvent pas que la pièce, ainsi écoutée, doive se jouer plus longtemps.
Mais : « Est-ce que ça fait de l'eflet ? » » Est-ce que ça porte? » sont les deux interrogations que l'on n'est jamais bien longtemps sans surprendre, entre cour et jardin I
« Et, si ça porte », chacun, depuis le directeur jusqu'à l'auteur, prend un visage d'allégresse ; tout le monde, sauf la sage et sceptique buraliste. Car elle sait fort bien que certains soirs où l'on jouait une pièce « qui ne faisait pas un sou d'effet », sa feuille se couvrait cependant l'après-midi, avec une rapidité vertigineuse. Alors que d'autres soirs, tandis que, dans cette même salle, les rires et les bravos crépitaient du parterre au cintre, elle n'en demeurait pas moins de longues heures, la brave personne, devant ses feuilles demivierges. Et n'avait pour distraction que les remarques saugrenues de l'agent de service, insinuant : « 11 parait que Ton rigole chez vous ! »
« Eh !oui, on rigolait ! On rigolait; et alors, malgré tout, le directeur avait
confiance, attendait un « relèvement »
et l'auteur de même. Si bien que tous deux, le directeur et l'auteur, s'entendaient pour une pièce encore plus a rigolo» la saison prochaine; puisque cette saison, en dépit de son peu d'empressement à remplir la salle, le public avait rigolé !..
« Ah ! les préjugés! les solides et enracinés préjugés des gens dits « de théâtre »! Lesquels, du reste, n'avouent jamais les véritables raisons qu'ils ont d'agir comme ils le font. Mais nous les devinons, nous autres.
« Et nous savons que si les directeurs guettent avec cette avidité respectueuse et fébrile les moindres manifestations de leur public, c'est dans l'attente du seul succès qui les intéresse; j'entends: le gros, le grand, le triomphal succès ;
celui de la pièce qu'on joue trois ans de suite, avec le maximum; et qui justifie les plus longs, les plus paresseux loisirs directoriaux.
Or, cette pièce-là, il est vrai qu'elle es! presque toujours une de celles qui portent, et la plupart du temps dans la gaieté,
" Cela est vrai.
« Mais aussi, dans l'espoir de la rencontrer, les directeurs en négligent-ils vingt ou trente autres ! Qui porteraient beaucoup moins, sans doute, et les enrichiraient moins sûrement ; mais très honorablement quand même.
■ lit qui — du moins — serviraient au progrès de ce pauvre art dramatique, pour lequel, il faut bien le proclamer à voix haute, le public ne peut rien faire.
c Voilà pourquoi, si les autres direc-
leurs, etc., ne s'en mêlent pas. Et au lieu de lui imposer leur volonté, à ce public, s'inclinent, au contraire, en souriant bassement devant les plus injustifiés de ses sourires, vous voyez où nous allons !
» Nous y sommes, d'ailleurs...
« Depuis cinq ou six ans bientôt, les directeurs constatant une fois pour toutes Yimmobilité du public, lorsqu'on joue devant lui une œuvre d'art et de vie, cherchent des pièces avant tout aussi éloignées que possible de l'humaine et moyenne vérité. Vous pensez s'ils en trouvent !
« Pour ce motif éternellement invoqué qu'une œuvre comme la Parisienne « n'a jamais fait un sou 9, ils découragent les écrivains assez fous pour prétendre se rapprocher d'un tel chef-
d'oeuvre. Comme si on écrivait la Parisienne deux fois !
« Ils les découragent! Ktles écrivains cèilent ; et le public les récompense honteusement d'avoir cédé.
« Mais il ferait, ce public, triompher (un tel triomphe serait bien plus satisfaisant) des œuvres plus fortes et plus convaincantes que celles que Ton lui sert. Cela, j'en demeure certain. L'aventure mélancolique et grandiose d'un Becque ne signifie rien. Ou plutôt, elle prouve qu'il avait contre lui de son temps, non pas le public, mais les intermédiaires entre lui et ce public (acteurs, directeurs, etc.)... Car enfin, il faut les voir, les spectateurs, lorsqu'on leur procure l'occasion d'écouter la Parisienne ; à condition que la . Parisienne soit bien jouée (ce qui arrive encore quelquefois).
(( Des Parisienne, mais ils en applaudiraient vingt, trente, dans Tannée, si on les leur donnait. A condition qu'elles leur soient présentées dans les conditions les plus favorables. Car les chefsd'œuvre, surtout, ont à souffrir de la médiocrité! Ils en applaudiraient cent! Ou, du moins, les écouteraient cinquante fois de suite. A la place des fades petites comédies faussement gaies, arbitrairement larmoyantes, qu'on leur offre.
« Que dis-je ? En même temps que ces petites comédies !...
« Car — conclut Febrie— Une sait pas, le public. C'est là sa gentillesse et ce pourrait être là notre puissance. Il ne sait pas. Et prend toujours ce qu'on lui offre, lorsque ça lui est bien offert. Il fait parfois la moue ou bat des mains puérilement! mais il prend !
« 11 a tellement besoin, chaque soir, de s'enfermer trois heures de suite dans une salle de spectacle !
« La preuve, tenez, c'est que l'insuccès, « le four, » eh bien! le four est une chose qui disparaît de nos mœurs théâtrales. On ne sait plus ce que ça signifie! Il n'est question que de trois centièmes passées, ou de centièmes tout proches. Et certains théâtres ont même délibérément choisi comme genre, le genre « succès ».
« Pourtant n'exagérons pas. Deux fois, trois fois par année, une œuvre tombe entre la première et la quinzième. Deuxfois par an, oui pas davantage ! Et savcz-vous à quelle espère se rattachent la plupart du temps ces rares comédies rejetées par le public aussitôt qu 'écoutées : à l'espèce des faux chefs-cTœu-
vre '.... De ceux qui veulent atteindre au grand art mais sans avoir rien de ce qu'il faut pour entreprendre le voy;. Ht qui nous font, hélas, le plus de mal à nous autres artistes en nous discréditant — pour a des ann entières — aux yeux toujours un peu volontairement brouillés des directeurs.
N'importe, n'est-ce pas admirable qu'un public ignorant, auquel on peut faire
i»ter tout ensemble et une pièce
le et un chef-d'œuvre indépendant,
ne se rebiffe que devant l'œuvre traî-
-11e qui prétend à l'ennuyer
-ans grandeur, et à L'opprimer sans
force.
De sorte que ce grand enfant merveilleusement instinctif se révèle l'occurrence et quand il le faut, une manière de petit justicier '.
LES AUGURES
Ce soir-là, on donnait la répétition générale de je ne sais plus quelle pièce nouvelle, ou ancienne, de V!... Comme le rideau tombait sur une de ces scènes si hardies et si douloureuses dontV... possède le secret (depuis un peu divulgué), je me levai pour faire quelques pas le long des couloirs, et je voulus entraîner Febrie, mon voisin d'orchestre. Mais Febrie résista : « Non... Allez seul, fit-il, moi je ne bouge pas... J'ai trop peur de rencontrer !...
« — De rencontrer?
« — Oui. quelqu'un de ces gens... qui! sont là, qui se pressent dans les cou-î loirs... qui n'attendent que d'être arrêtés, interrogés par vous pour laisse»
tomber sentencieusement, de leur bouche, les fameux mots irrévocables, fatidiques : « Pas d'argent... » ou : de « 1 argent ! 9 Y ètes-vous, à présent? Ah les misérables ! Comme ils nous gâchent notre plaisir ! Sortez-vous de palpiter, de vibrer à l'audition d'une n scène, d'un acte hardi; ètes-vous pris,/ emporté par la beauté d'un caractère, la force d'un accent, l'éloquence farouche d'une tirade ! Ne bougez pas alors ! Demeurez, demeurez à votre place, une fois le rideau tombé ! Autrement vous n'échapperez point à l'un de ceux donl je vous parle. Forcément vous marche-.