‹ Petits dialogues sur le théâtre et l'art dramatiqueChapitre 5 sur 11 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Le matin même du jour où je lus que, pour des raisons privées, X.... réminent comédien, abandonnait son rôle dans la pièce de Febrie, je courus chez mon ami que je trouvais en proie à une agitation facile à comprendre.

— Eh bien ! s'exclama-t-il, en me voyant. Vous avez lu?.. Voilà comme ce monsieur agit vis-à-vis de moi, comme il me traite. Ah ! si j'avais su !

— .Mais, fis-je, pourquoi... pourquoi...

il n'est pourtant pas malade !

— Malade ! s'exclama Febrie, lui, malade ! De rage peut-être, de fureur! Et cela parce qu'il s'aperçoit, parce qu'il commence à s'apercevoir...

« Mais tenez, asseyez-vous là, oui, sur ce divan. Je vais achever ma toilett.'. Et, tout en m'habillant, je vous mettrai au courant de la situation.

« Elle est d'ailleurs on ne peut plus simple. Et se résume en ceci : que X..., qui croyait jusqu'à présent jouer te principal rôle de ma pièce, s'est avisé brusquement qu'il n'en jouait que le second !

i Comme j'ai l'honneur de vous le dire !

« Voici comment.

« Vous n'ignorez pas qu'il y a dans ma comédie trois personnages en apparence d'une importanceégale; et (.ïunc

égale valeur : deux personnages de femmes, un personnage d'homme. A un moment l'homme se voit forcé de choisir entre ces deux femmes: celle qu'il aima jadis au temps de sa jeune misère; celle qu'il idolâtre aujourd'hui. Bon! Or, pour se trouver justifié, aux yeux du public et à ses propres yeux, d'abandonner cruellement l'une pour suivre l'autre, il faut que mon héros laisse paraître l'ardente passion qui le dévore, et le rend insensible à la pitié.

u Ainsi le spectateur, brûlé par la llamme d'un tel amour; le spectateur comprend mon héros, l'excuse, a marche », pour tout dire, avec lui.

" Malheureusement, vous connaissez X !... Admirable, inimitable, unique dans certains emplois, lorsqu'il faut montrer delà tenue, de l'importance;

faire preuve d'éloquence habile: ou témoigner dune grande sûreté; il est, il faut l'avouer, beaucoup moins à l'aise dès l'instant qu'il s'agit pour lui de faire figure d'amoureux ou d'amant !

« Cela vient de ce que notre X... n'es! plus jeune d'abord, touche à la cinquantaine; et de ce qu'il s'est ton; donné, à juste titre, dans la vie privée, pourun triomphant égoïste, et un ambitieux résolu.

u Voilà pourquoi sa maîtrise éclatet-elle surtout dans des pièces où il joue un homme d'un certain âge; fort beau encore, et séduisant, cela va sans dire; mais revenu des choses de la vie. Autour de cet homme, doivent s'empresser maints personnages naïvement respectueux d'une telle prestance, d'une si rare et riante expérience; lesquels sont

«le par la volonté des auteurs chargés « d'avoir le dessous » à un moment donné; de s'incliner «levant notre X !

A cause du rùle qu'il joue, et aussi de la situation qu'il occupe au théâtre.

ci Donc ils s'inclinent ! X... leur dit leur fait avec une grande justesse supérieure et spirituelle! Tire les uns et les autres... (se tire lui-même) des impasses Les plus douloureuses. Et, au dénouement, finit invariablement par trouver Le bonheur à la façon des jeunes premiers des amoureux, des amants. Mais sans s'être jamais livré complètement à l'amour; ou comme un homme en ayant fini depuis pas mal de temps avec lui.

« Or, dans ma pièce, X... qui, grâce à sa prestance, à son prestige, à son autorité, s'imaginait avoir aisément raison

— aux yeux du public — des deux femelles acharnées à sa poursuite; X...

a été c refait », comme i'on dit, par une de ces femelles-là.

b C'e-t-à-'lire : que cette dernière a montré tant d'ardeur, de passion, el d'angoisse amoureuse, que le public, marchant de tout cœur avec elle, a presque hué notre pauvre X... de ne pas se montrer faible, de n'avoir pas été vaincu — pour la première fois !

« — Oh ! fis-je un peu interloqué. Vous pensez que c'est pour un pareil mobile!... « Je jugeais X... tellement audessus de... »

Mais Febrie m'interrompit en ricanant :

« Au-dessus! Ah ouate, au-dessu- '.

Vous en êtes encore là, vous, à croire qu'an comédien, même un grand corné-

dieu, ne songe pas d'abord et avant tout à tirer du jeu son épingle ; cette épingle grosse comme une épée. Qu'il se contente de jouer sa partie, de collaborer à l'heureux ensemble d'une soirée !

« Il y en a; ou plutôt, il y en a eu qui sentaient ainsi; voilà quinze ou vingt ans, lors des beaux combats du Théâtre Libre.

« Ceux-là, Antoine les avait si bien convaincus de la honte, du déshonneur de faire de V effet, de tirer du public des bravos et des acclamations à l'aide de certains moyens, qu'ils finissaient par rougir d'être applaudis, les braves gens, ou rappelés ! Ils exagéraient même dans le sens contraire ; mais comme c'était touchant !

« Ils arrivaient au théâtre pâles, graves du sacerdoce qu'ils avaient conscience

de remplir; se maquillaient, s'habillaient dans leur loge ; entraient en scène. Et pendant deux ou trois heures, brûlés dune fièvre pure, travaillaient, peinaient, combattaient pour un idéal «l'ait vivant.

« Or la vie, les spectateurs la reconnaissent parfois au théâtre, ou la subissent, ou bien plus souvent la repoussent ; mais ils ne l'applaudissent presque jamais.

« Les comédiens du Théâtre Libre sortaient souvent de scène comme ils y entraient, au milieu du plus profond silence. Et leurs soirées les plus " animées » étaient celles durant lesquelles ils devaient parler « au-dessus des cris ». Vaincre des tumull* s

« Oui, les braves, les nobles interprète : Pas mal d'entre eux au reste, ont,

depuis, l'ait leur chemin; et nous pouvons les applaudir à la Comédie-Française où. petit à petit, ils se sont accoutumés aux bravos les plus officiels. Ils vieillissent !

u Mais de plus jeunes leur ont succédé. El ceux-là, qui sont loin de les valoir. se rattachent aux anciennes écoles; se réclament des plus vieilles formules (celles qui étaient eu honneur avant le Théâtre Libre). Ce qu'ils cherchent avant toute chose, c'est l'effet extérieur, qui ■ rapporte »; la récompense immédiate, éclatante. Ce qu'ils réclament, ce ne sont plus des rôles humains, où il « y a quelque chose à faire »; mais bien des rôles de théâtre où tout est fait, refait, et même surfait !

« Oui. vous savez bien, les beaux rôles ! qui dépassent la vie de trop haut: ou

alors: les bon» rôles, au-dessous d'elle, tant ils sont d'une indulgence dodelinante ou d'une malice attendrie!...

« Et malheureusement, les jeunes

médiens aujourd'hui, ne pensant seuls :iin-i .' Puisqu'un X.... tenez, te soi-disant interprète de tous les grandécrivains modernes, leur impose, à ces écrivains, de créer des personn non pas éternellement vivants, mais traduisant sa propre vie à lui; c'est-à-dire la façon dont, à son Age, on la comprend ! Et soyez tranquille ! nous l< revenons Lien vite — puisqu'il n'a pas réussi avec ma pièce — dans son emploi familier : rival nonchalant et heureux d'hommes beaucoup plus jeunes: et qui. (\nn* la réalité humaine, eussent facilement été ses vainqueurs 1

« Hélas ! au théâtre il ne leur est plus

permis de vaincre. Là, nulle place, désormais, pour les hommes jeunes, aimés «les belles, «m pour les hommes mûrs, (ont à fait malheureux! Pourquoi?

« Parce que les auteurs exigent des vedettes, des vedettes encore ! Que les vedettes ont toutes cinquante ans aux prunes... : c'est-à-dire l'âge de triompher sur scène et dans la vie. D'où l'abondance, dans la production dramatique courante (c'est, je crois bien, le sagace Pernand Vandérem qui l'a déjà remarqué .d'hommes mûrs convoités; de vieillards chéris : d'ancêtres dominateurs ; <le pères plus charmants que leurs fils; de tuteurs l'emportant sur les plus séduisants coquebins, dans l'art de séduire les pupilles !

« Car — conclut Febrie — ce ne sont pas seulement les mœurs qui influent

sur le théâtre, comme on l'a prétendu:

mais les comédiens — et les comédiennes! Car. il faut bien que nous pariions encore de celles-ci...

« Par exemple, ce sera pour une autre l'ois. A présent, il faut que j'achève ma toilette, que je déjeune : et que j'aille ensuite me traîner aux genoux de mon X... pour le supplier de ne pas briser ma carrière ! Cela sur un ton tour à tour jovial et menaçant; car il ne suffit pas de faire sourire un tel homme, il faut encore l'intimider!... •>

— Je sais, me dit Febrie, ce qui me vaut aujourd'hui le plaisir de vous voir. Vous venez nie consulter au sujet de la distribution de votre pièce, hein? du principal rôle féminin.

— Dame...

— Oui, j'ai vu, j'ai lu dans les journaux dans quel embarras vous étiez! Puisque cette chère Z... vous lâche; que notre B... nationale part pour sa tournée d'Amérique ; et que l'excellente Y..., vivant sous la dépendance d'un mari

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comédien lui -même et assez médiocre comédien!... Mais, asseyez-vous donc.

Là... »

Et lorsque je lui eus obéi :

— Voyez-vous, reprit Febrie paternellement; le mauvais, le grave dans votre affaiiv. c'esl que vous ayez écrit votre pièce pour une femme; que le principal rôle féminin soit très simplement, et très pathétiquement humain et naturel !

« Or, vous n'ignorez pas, je suppose, que le nombre des comédiennes susceptibles de réussir dans un pareil emploi est étrangement limité. Nous nous trouvons peut-être à la tête de trois ou quatre actrices dignes de se voir a nichées en lettres flamboyantes à la façade d'un théâtre; et capables de mener une pièce jusqu'au bout.

Laissons de coté, naturellement, le> grandes véléranes; celles qui jettent leur dernière flambée, brillent de leur dernier éclal splendide; et auxquelles il esl facile et juste de faire crédit jusqu'à leur lin ou jusqu'à leur retraite, en raison de tant de génie prodigué. Je parle en ce moment de nos a contemporaines » ! Celles qui ont « monté 0 avec nous; et qui atteignent aujourd'hui au point culminant de leur carrière. Celles qui ne vieillissent que lentement, et vers la lin d'une longue soirée; dont le visage éclate encore de jeunesse, (au moins pendant les deux premiers actes d'une comédie. » Celles-ci ne sont pas, il faut bien l'avouer, très commodes à utiliser !

D'abord, parce que trop particulières, trop personnelles — farouchement !

« Sont-ce là des femmes ? Oui, sans doute ! Mais des femmes ayant chacune son visage très, trop caractéristique, sa verbosité originale, ses dons, ses tics et ses manies de comédienne. Partant : incapable de s'assouplir el de similer.

« Car ne comptez pas qu'elles se soumettront jamais à un personnage créé, i maginé par l'auteur. C'est le personnage qui doit se soumettre à elles: fidèlement, totalement. Vous voyez le danger !

(( Lorsque l'auteur e>t très habile, très soumis, ou très amoureux: ça va encore. Il sait que celle-ci. dont le balbutiement farouche impressionne la salle, ne peut balbutier efficacement que dans deux ou trois grandes scènes, et qu'on doit la garder en réserve le i de la soirée.

Que celle-là, franchement, résolument laide, apparaît soudain si douloureuse, si éloquente; si belle, dans les scènes de rupture et de plaqnage, que ce serait un crime de ne point la faire abandonner au troisième acte par un amant.

< Surtout qu'elles se comptent au théâtre, celles qui consentent à ne point triompher amoureusement !... Quoiqu'elles s'y soient mises pourtant depuis quelque dix ans! Oui, elles s'y mettent!

« Elles ont fini par comprendre qu e les grandes, les fortes scènes étaient réservées surtout à celles qui trahies, abandonnées, tentaient un effort suprême, à seule fin de retenir l'homme de qui dépendait leur bonheur.

« Et, de ce qu'elles ont compris cela, ces dames, la littérature dramatique a

fait, avouons-le, un grand pas en avant ! Un (loi d'humanité inédite, jusqu'alors misérablement contenu, a déferlé jusqu'aux avant- scènes. Nous pouvons saluer au passage désormais des sentiments éternels que jusqu'alors les comédiennes se refusaient à traduire.

énergiquement; pour des raisons d'amour-propre et de vanité.

a Mais, poursuivit Febrie, comme les comédiennes sont femmes, elles. exagèrent. A présent, toutes celles qui, la veille encore, voulaient triompher d'une rivale, souhaitent avec fureur d'être vaincues, après une lutte désespérée, échevelée, sublime. Au cours de laquelle leur masque, leur visage un peu spécial, un peu grimaçant : et, dans le repos, d'une beauté un peu indécise, deviendra un beau, un pathétique vis

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désespéré. De sorte que nous en sommes presque ;i souhaiter, pour le théâtre, une réaction contre des scènes de ce genre. Car, après le poncif des « dénouements par le mariage », nous subissons trop, depuis quelques années, ce poncif du

dénouement par la mort » de l'héroïne; ou par sou abandon !

— Oui, fis-je. Et justement, comme mon héroïne ne subit aucun de ces moments tragiques; comme son désespoir esl plus profond peut-être, mais plus discret : comme elle se montre jolie, désirable, désirée ; et, en dépit de ses souffrances, parfois malicieuse...

« — Comme elle est tout ça, interrompe Febrie, vous aurez un mal du diable à trouver une comédienne pour vous interpréter. Ou bien, alors, vous rencontrerez une des douze ou quinze

actrices de Paris; qui, encouragées par la rareté, la dangereuse originalité des grandes étoiles, se sont mises eu té!

devenir étoiles à leur tour. Et qui n'ont rien de ce qu'il faut pour cela, il fout le reconnaître ; sinon une certaine élégance du buste ; an débit correct ; et une absence de force, qu'excuse insuffisamment leur souplesse, leur aimable docilité à suivre des conseils venus d'en haut.

« Néanmoins, quelques écrivains de théâtre, ayant écrit des pièces où l'héroïne, quoique femme, faisait des gestes mesurés, ne roulait point des yeux hagards, et disait des paroles de désolation précises, ont cherché autour d'eux, avec une soif de rencontrer des étoiles appropriées à leur art : moins entraînantes, moins dangereuses que les au-

très ! EL ils les ont trouvées ; ou du moins, ils ont cru les trouver. Malheureusement, ce n'étaient pas des étoiles, mais des vedettes seulement. Ce qui D'est pas la même chose. Et avec toute leur élégance, leur finesse, et leur mesure, elles n'ont pu que laisser choir leur rôle aimablement, correctement, finement.

« Et cela se renouvela... Oh ! mon Dieu... dix fois, vingt fois !... Jusqu'à ce que les auteurs en question eussent compris leur imprudence: et que ces Étoiles anodines, elles, se sentissent un peu découragées. Mais un peu seulement ; pas tout à fait ! Car au lieu de retourner à leur véritable emploi, qui consistait à être préférées en second dans des pièces, où la préférée avait nécessairement moins à parler et à jouer

que celle qu'on délaisse ; elles se sont entêtées, cramponnées! Elles n'ont pas supporté d'abdiquer, c'est-à-dire de ne pas rester l'unique femme de l'affaire ! Et elles ont préféré avoir le seul rôle féminin dans n'importe quelles pièces :

celles-là mêmes d'où toute féminité était abolie.

« Et voilà pourquoi, ajouta Febrie, vous qui avez écrit un rôle simple, vivant ; profond quoique mesuré: el quoique discret, sensible; vous hésitez misérablement entre une interprète dont la grâce, la beauté feraient bien votre affaire — mais dont le talent ne la ferait pas; — et deux ou trois étoiles, si farouches, et si égoïstement inégales, qu'elles s'appropriaient votre œuvre.

au point de la déformer, de la rendre incompréhensible à tous !

« Et voilà pourquoi, conclut-il encore, les auteurs — qui ne sont, hélas ! pas toujours des artistes — n'écrivent plus que des rôles d'hommes. Puisqu'on trouve encore, à Paris, une demi-douzaine de comédiens « d'attaque »; puisque la plupart d'entre eux sont directeurs ; puisque les rôles masculins, avouons-le, exigent la plupart du temps de la part des écrivains de théâtre, moins de subtilité, d'art intuitif, et d'art tout court... que les rôles de femmes!

Et, puisque, si les grands rôles de femmes n'arrivent pas toujours à nous émouvoir, et pour cause ; il est bien rare que les grands rôles d'hommes ne finissent point par nous secouer !... »

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