LART DE DIALOGUER
Laure (folle). — Oui, cet homme, vous devez, nous devons, je dois le sauver... pour vous d'abord et pour moi.
Le Comte. — Puur...
Laure. — Oui, pour moi. Pour l'honneur de ma honte !
Rideau.
« ... Vous me regardez ? Vous trouvez ça beau... Oui, trop beau, beaucoup trop beau, surtout dans la bouche d'une femme, d'une femme folle de douleur.
Et la voilà bien, tenez, la hideuse autogénéralisation ; le hideux procédé qui fait que le personnage se substitue à l'auteur pour synthétiser le débat, résumer le caractère ou la situation ; grâce à une phrase qui brusquement... pan !... ?ise trop juste et va trop loin. Surtout, je le répète, quand c'est une femme qui l'énonce. Car, il y a des précisions de
formules auxquelles les femmes, quelles qu'elles soient n'atteignent autant dire jamais sous l'empire d'une passion furieuse ; des précisions réservées aux hommes, dont l'esprit apparaît plus facilement généralisateur. Il y a le dialogue-màle et le dialogue-femelle, en un mot.
« Mais ceci est encore une de ces minuties de l'art dramatique qui ont échappé aux critiques, absorbés par d'autre soucis. Passons à table... Nous parlerons, si vous le voulez, de ces messieurs et de leurs soucis, tout en mangeant. »
... « El maintenant, me dit Fébrie, que nous savons à quoi nous en tenir sur la qualité de l'œuvre, voyons comment les critiques dramatiques la jugent... Tenez... Au hasard!... » Et il tendit la main vers les feuilles éparses. Mais soudain, se reprenant :
« Oh! et puis à quoi bon? Non, ne lisons pas. Nous savons tellement d'avance ce que nous sommes exposés i\ lire : éloges hyperboliques, exclamations enthousiastes, comparaisons avec
Racine, Shakespeare, Wagner... la petite denrée habituelle quoi; puisque l'auteur est un homme connu, sympathique, presque populaire; qu'il témoigne dune remarquable régularité dans sa production; qu'il a eu beaucoup de talent et surtout puisqu'il connaît admirablement son métier. »
Fébrie toussota légèrement :
« Presque aussi bien, tenez, que ceux qui le jugent; et qui ont eu le temps de l'apprendre ce métier, eux aussi. Depuis le temps qu'ils assistent à des générales et à des premières. Oui, aujourd'hui, tout critique, s'il ne fait pas du théâtre, a du moins la conviction qu'il pourrait en faire demain. Et voilà pourquoi nous rencontrons souvent chez ces bons juges tant d'heureuse bienveillance, de condescendance amusée; aus-
si lût qu'ils se trouvent en présence dune œuvre à peu près bien construite, claire, facile, théâtrale... qu'ils eussent pu, ma foi, écrire et qu'ils écriront peut-être bientôt !
« Car, en vérité, je ne sais comment certaines gens osent s'emporter contre la sévérité des critiques et des feuilletonistes. Il faut être bien mal luné pour leur jeter la pierre. Moi, je ne les trouve pas durs, mais, au contraire d'une bonté ! d'une souplesse !
(( Trop bons môme; et trop souples...
et un peu trop ingénument passionnés pour notre métier, qui est toujours un peu le leur...
« Je ne leur reproche que de se désintéresser de notre art !
« Parce qu'enfin il y a le Théâtre n'est-ce pas, le bon vieux Théâtre!...
Et puis, il y a l'Art dramatique, lequel ne doit pas être dramatique seulement, mais artistique aussi, comme son nom l'indique ; et littéraire, si faire se peut. Et voilà ce que la critique dramatique semble oublier un peu souvent...
« Car que demande-t-elle aux meilleurs d'entre nous? Oh! pas grand'chose en somme : des pièces à peu près logiques, suffisamment allantes; et * il s'agit de psychologie : les mouvements d'âmes courants! Vous savez : les revirements prévus, classiques, très féminins naturellement, mais assez grossiers tout ensemble. Même il ne lui déplaît point à cette critique de trouver les deux choses le même soir. Voilà beaux jours que les barrières sont renversées ; que tous les genres se trouvent mélangés <lan> une seule œuvre. H
n'est plus question, bien entendu, ni d'unité de temps, ni d'unité de lieu, mais il n'est même plus question d'unité de ton. Et ça, c'est bien plus grave!
« En effet, ne voyons-nous pas les moins indulgents de nos juges applaudir à des pièces dont le premier acte est « tout de fantaisie »; le second : tout « d'humanité saignante »; et le troisième purement mélodramatique, tout « d'humanité saignée » !
« Qu'est-ce que ça fait pourvu qu'on rigble !
« Je veux dire : pourvu que ce soit : du théâtre II du théâtre amusant, mouvementé, et qui tienne le spectateur haletant !
« Or, le spectateur, oui, soit! Qu'il halète! C'est son affaire. Il paie pour cela. Mais que les critiques halètent
eux aussi, et pour les mêmes causes, voilà qui me parait exagéré.
« Eux ne sont pas dans une salle pour haleter seulement, mais bien pour nous donner leur opinion circonstanciée touchant la qualité de ce halètement d'autrui; pour lui assigner son rang et sa râleur; pour faire la distinction scrupuleuse et sévère entre telle pièce et sa voisine; pour détailler les vices, les tares, les beautés de l'une et de l'autre; pour les classer en un mot.
(i Mais, aujourd'hui, la critique dramatique répugne à ces classements.
Elle n'est point délaillisie. Voilà son plus grand défaut. Elle apparaît simpliste au contraire — à part quelques exceptions —, et se contraint malaisément à l'analyse. Combien elle préfère le résumé vif, la synthèse; ne s'atta-
chant à dégager que l'importance dramatique de l'œuvre qu'elle doit juger...
« Pour le reste, ce dont elle nous fait part !e plus volontiers, c'est de la joie qu'elle a ressentie, elle, critique, et partagée avec tous les spectateurs d'un ouvrage aussi agréable, ou bien aussi ingénieux (ah! qu'elle aime l'ingéniosité, cette critique!); et qui, au surplus, renfermait certes une part suffisante de vérité humaine ou de poésie!...
« Mais, à quel acte, à quelle scène se fait jour ou s'obscurcit cette vérité... A quel moment précis jaillit cette poésie. Pourquoi l'une prend-elle de façon heureuse ou inopportune la place de l'autre ? voilà ce que l'on ne perdra pas de temps à nous exposer. Au reste, qui le demande?
« A quoi bon marchander sur la qua-
lité d'un plaisir quotidien, et ratiociner sur l'heureuse issue d'une soirée?...
« Qu'importe si cette œuvre-ci est — par exception — entièrement sincère, strictement humaine! d'un ton merveilleusement uni; alors que cet autre obtient un succès tout aussi vif, grâce aux procédés un peu plus condamnablesl
« Y a-t-il même des procédés condamnables au théâtre? Sinon ceux qui font qu'une pièce ne réussit pas; et que le bon gros public des générales et le bon gros public des critiques sont d'accord pour s'ennuyer de compagnie.
« Pour le reste, ce sont affaires de coterie, ou de cotes... et de communiqués ! >)
Fébrie s'arrêta soudain à bout de souffle. Mais il reprit bientôt :
« Eh bien, je trouve ceci attristant ;
oni, cette bonté, cette indulgence, cette facilité universelle dont la presse témoigne à notre égard depuis quelque temps déjà; cette amabilité uniforme, égalitaire, et comme désintéressée avec laquelle on nous juge; cette optimiste impersonnalité !... Oui, c'est entendu, je me plains de ce que la mariée soit trop belle?...
« Pas trop belle, mais trop... bonne fille, comprenez-vous? Trop aisément satisfaite de ce qu'on lui donne ; et pas assez désespérée de ce qu'on ne lui donne pas. Car, en fin de compte, lorsqu'elle le trouve... que peut-elle faire de plus? toutes ses fleurs étant semées par ailleurs, et ses épithètes ayant trop servi. Oui... que peut-elle faire? Se taire? Non! Mais confondre! Voilà. Et mêler le tout ensemble avec la même
gentille allégresse, la même bienveillante cordalité!
(( Dont — bien entendu — la majorité des auteurs lui sait gré; mais dont souffre la minorité d'élite, la plus méritante, la seule qui compte au regard de l'Histoire du Théâtre!... Celle qui ne travaille pas seulement à la saison; et qui, dès lors, espère toujours de ses juges quelque chose qui la distingue ; des éloges un peu plus rares, des critiques un peu plus émues!... Et qui attend!... Quoi?...
u Je vous le dirai un autre jour, lorsque j'y aurai songé plus à loisir; et que tout de même j'aurai relu quelques comptes rendus afin d'éclairer ma religion d'auteur en mal de critiquer, à mon tour, pour une fois. »
{Suite)
— ... Ehl bien, mon cher ami, me dit Febrie — lorsque nous nous retrouvâmes en face l'un de l'autre après une quinzaine prise par les exigences de notre métier. Eh ! bien, depuis L'autre jour j'ai réfléchi, j'ai bien réfléchi à notre dernière conversation touchant la critique dramatique ; et cette répugnance qu'elle montre à détailler et à classer les œuvres avec sévérité. Je ne
crois pas m'être trompé. Et je ne crois
pas me tromper non plus en constatant qu'un autre de ses torts, est de se montrer trop détachée des œuvres en soi, trop attachée à la personnalité de celui qui les écrivit. Et non seulement à sa personnalité littéraire, mais mondaine, sociale, voire : politique ; depuis quelques années surtout.
« Ce que Ton vient écouterau théâtre, c*est rarement telle ou telle œuvre isolée, indépendante des œuvres précédentes du même auteur, mais la onzième ou quinzième comédie de X..M qui fut ministre, que sa femme trompa avec Y..., que l'Académie vient d'accueillir, et dont la manière violente (ou chaste, ou réactionnaire, ou noble) s'impose depuis tant de saisons à l'attention un peu blasée, mais toujours déférente des
salles de générales, des salons littéraires
PU des rédactions.
h Or, celte façon de voir, de juger une œuvre au travers d'une personne, voilà qui est singulièrement propre à émousser le iroùt, le sens de la découverte critique chez les feuilletonistes ou les «lendemaindistes», auxquels un jeune talent à découvrir n'est point donné chaque jour.
Non que je les accuse d'être intimida, remarquez bien... mais habitués, comprenez-vous ? Voilà ce qu'ils sont, ce qu'ils paraissent, les critiques; habitués à un ensemble de défauts, de qualités prévus, rencontrés; à la manière — j'y reviens — d'un écrivain dont ils n'ignorent ni la vie, ni les manies littéraires ! Et dont ils ne savent plus vraiment quel bien ou quel mal nouveau dire et penser!
Dont ils voudraient bien souvent ne plus rien dire du tout, pour peu qu'on leur
en accordât la permission.
« Et les auteurs — ceux qui se montrent réguliers, implacablement réguliers dans leur production — la sentent si bien cette lassitude cordiale, amicale de leurs juges, qu'ils trouvent bon dé réveiller leur attention par mille interviews préliminaires, enquêtes ou communiqués.
« On y peut lire ceci, que : le grani écrivain X... n'a jamais fait mieux, pensé plus haut, visé plus loin que dam sa prochaine pièce. Laquelle révéler un caractère de femme entièrement inédit au théâtre !... Due dis-je : toute h femme moderne: vue, sentie, décrite pai un peintre-poète, un dramaturge-musicien. Ce sera une analyse, une synthèse.
DE LA CRITIQUE DRAMATIQUE it
une fresque et une mosaïque. Un pay- E psychique et si public ... ; se déroulant parmi les splendeurs d'un autre paysage de rêve : el donnant le frisson comique el tragique de la vie.— (Prière d'insérer).
\'mlà ce que nous lisons couramment dans les journaux à la veille, au lendemain d'une première; et parfois jusqu'à La dernière représentation. Avec toutes les impressions causées par une telle œuvre sur les artistes qui la jouent, le directeur qui l'a reçue, les spectateurs privilégiés qui l'é coûtent, l'auteur même qui s'étonne d'avoir pu la concevoir.
Car, gronda gaîment Febrie, voilà t<>ut de même un sacré nouvel écueil pour le^ critiques: cette concurrence que leur font les ailleurs dramatiques
78 l'KTITS DIALOGUES SUR LT. TJ1KATRE
depuis quelque temps, et dans leurs propres journaux '.
« Je veux bien, j'admets que tout critique ait dans son cœur un auteur qui sommeille ; mais tout auteur a dans Le sien un critique qui me paraît bougrement éveillé!
« En effet... Entre les trois dernières répétitions d'une pièce, et sa seconde représentation: sur. mettons cinq articles qui paraissent, deux sont écrits par des professionnels de la critique; et — je n'exagère pas — trois par l'auteur de la comédie représentée. Ce dernier, sollicité de toutes parts, ne montre, nous le savons, nulle gène à expose] ici ce qu'il a voulu faire; là, ce que d'autres avaient — avant lui — si mal fait; un peu plus loin, ce que ses jiiL'ê* ont compris de son œuvre; ailleurs, en-
lin : ce qu'il ne leur pardonnera jamais de D'avoir pas compris !
<' Ce n'est pas tout !
« Pour peu qu'on nous y invite, nous n'hésitons pas à nous lancer hardiment dans le petit résumé galant de notre carrière; à commenter notre théâtre passé ou notre théâtre futur; à mettre lOUS les points sur les i ; pour ceux qui en méconnaîtraient l'ampleur généra»
lisatrice, la largeur consciente et volontaire.
« 11 n'est plus question de notre comédie d'hier, de notre drame de demain ; mais de la Pensée... de la Pensée moralisatrice... ou pitoyable... ou satirique... qui plane d'un vol de faucon sur toutes nos œuvres ; et d'autres qui viendront. Peu importe, dès lors, que chacune d'elles soi! plus ou moins réus-
8" PETITS DIALOGUES >l"R LE THEATRE
' L'ensemble qu'il faut voir...
qu'il faudra voir !... Après, seulement, on permettera de laisser porter un jugement sur nous !
Seulement, dame, pour juger d'un ensemble, il faut du temps, pas mal de temps ! Dix ans. quinze ans, peut-être ! Et dans quinze ans quel est le critique. assuré de posséder encore sa rubrique; de se répandre en six colonnes de feuilleton !
Alors?
Alors, tant pis. n'est-ce pas? Ils n'avaient qu'à ne pas se prononcer, ou bien à admirer de confiance ! Ce à quoi certains d'entre nous n'hésitent pas à les inviter vertement ; non sans les menacer au surplus, pour peu qu'il- résistent, de s'adresser au patron de leur journal, alin qu'il les mette à la raison ! >
Pebrie m* tuf quelques instants, puis, souriant avec douceur :
« Ah! K'^ pauvres critiques ! Je vous jure que leur métier est loin d'être nue sinécure. J'en sais quelque chose, Payant moi-même exercé avec un peu d'honneur, sinon avec profit, durant cinq années.
Et encore, dans ce temps-là, nous lichait-on la paix; et les auteurs ne venaient-ils pas piétiner dans nos platesbandes ! Ils ne ripostaient qu'au privé, par lettres envoyées à domicile; et que nous étions bien libres de ne pas montrer aux directeurs de nos journaux — qui, • Tailleurs, recevaient souvent lesmêmes.
La vérité c'est qu'il fut toujours diilicile pour un critique — qu'il l'est bien davantage — de parler, je ne dis pas consciencieusement, mais avec une net-
teté efficace. Trop d'entre ses justiciables sont là autour de lui, près de lui, contre lui, pour prendre sa place et l'attaquer véhémentement ; s'il ne porte pas sur eux les jugements élogieux qu'ils ont déjà portés sur eux-mêmes ! . . . Pour lui prouver qu'il est un malhonnête homme, un ignorant, ou un méchant, un homme enfin dont le but est de nuire commercialement à des gens s'elïorçant de gagner leur ?ie comme il gagne la sienne, aux mêmes soirs et dans les mêmes lieux.
« Voilà ce quiapparaitjsurtoutfàcheux : cette promiscuité constante entre auteurs et critiques, avant, pendant, après les représentations ; par la voie des journaux, des salons, ou par des voies plus violentes... des voies de fait si Pon peut dire!... Cette familiarité incertaine.
trouble el toujours un peu menaçante
pour les uns comme pour les autres; • jiii lait les comptes rendus si pâles; et qui rend les écrivains si exigeants!...
- Un tel élat de choses n'est bon ni pour l'art dramatique, ni pour la profession de critique. Mais il changera. Il ne peut manquer de changer. Tous les abus engendrent des réactions salutaires, lit je ne serais pas étonné que d'ici peu de temps des rapports nouveaux s'établissent de part et d'autre. Chacun reprenant ses distances! Les critiques se refusant à être jugés dès le lendemain, dans leurs propres journaux, par ceux mêmes qu'ils y ont jugés la veille ; et les auteurs s'en remettant au public ou à leurs amis, ou à leurs œuvres du soin de les défendre.
" Alors nous assisterons à une renais-
Mince de la critique. Et je crois Lien qu'elle se dessine depuis quelques m<»i-. Oui, depui> quelques mois , ici et là, et dans les plus importantes feuilles, des écrivains plus hardis, plus souples, plus libérés, semblent vouloir prendre position ; et nous juger ingénument, si je puis dire, et au soir le soir. Pourvu que cela dure ; et se répande ! Ce serait évidemment tant pis pour ceux qui écoulent leur petite marchandise à la valeur du même glorieux pavillon un peu efliloché ; mais tant mieux pour les autres : les créateurs originaux encore que modestes; qui méritent des juges plus librement, plus finement, plus minutieusement attentif*.
« Des juges qui ne jugent pas exclusivement une œuvre, selon la morale qui s'en dégage : la volonté dont elle té-
moigne d'avoir était pensée; le sen* de la mondanité qu'elle révèle; les amitiés littéraires qui l'honorent ; les analogies qu'elle présente avec leurs façons masculines de voir ou d'aimer. Mais en se plaçant au point de vue de l'art — simplement.
(( A l'exemple des plus glorieux, des plus admirables de leurs devanciers; de ceux qui avaient souffert pour cet art en égoïstes avant de le servir avec générosité ; de ceux dont les blâmes si raisonnes, si nuancés parfois et si affectueusement sincères, nous étaient plus fraternels que bien des éloges ; pour peu qu'ils tombassent de la plume étincelante d'un Jules Lemaître; de la plume • 'mouvante d'un Jules Renard ! »
Ce matin-là, je trouvai mon Febrie rouge, congestionné, les cheveux humilies, le col défait. Il fixait d'un œil hagard un monsieur vêtu de noir, qui lui. paraissait au contraire paisible, détaché et comme absent de tout.
Une table-guéridon sur laquelle étaient un verre, une carafe, séparait les deux hommes. Et, un peu plus loin, sur la grande table de travail, s'éparparpillaient, brûlants encore d'avoir été
lus à l'instant même, les trois actes d'une comédie.
A mon aspect, le directeur — car c'en était un — se leva brusquement, comme soulagé; complimenta Febrie d'une voix blanche; et lui fixa successivement deux ou trois rendez-vous, dont chacun contre-disait le précédent; puis il sortit.
Et Febrie vint à moi en s'épongeant le front.
— Je vous dérange? fis-je.
— Nullement ! Nullement, arlicula-t-il d'une voix enrouée. Seulement, je viens de lire... Alors!...
— Alors, affirmai-je avec une confiance polie, ça y est, n'est-ce pas ? Vous êtes reçu ?
Febrie eut dans la voix comme une hésitation légère; puis :
— Oui. // vient de me jurer que sa
saison étail remplie, « bouclée », qu'il ne lui restait plus de tour disponible.
— Mais alors!...
— Alors, je passerai dans trois mois.
« Car, poursuivit Febrie, en souriant, vous le connaissez bien, voyons, c'est Merlerot !...Bon. Je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Vous savez à quelle espèce directoriale il se rattache : celle des « Fantaisistes ». Voilà pourquoi mon compte est bon.
«Fantaisiste, il l'est, ce bon Merlerot, en ceci surtout, que jamais, au grand jamais, de mémoire d'homme ou d'auteur, on ne l'a vu se résoudre à monter dans son théâtre, une des pièces par lui reçues. Mais vous êtes au courant? Oh!
1 histoire ne varie guère. Un écrivain lui lit une œuvre. Merlerot s'enthousiasme.
lui donne un « tour >,lui signe un traité. Ça y est!... Le malheureux n'a plus qu'à
porter son ours ailleurs !
Au moment d'entrer en répétitions :
l;i vrille de la lecture aux artistes ; quelquefois, soyons juste, un peu plus tùt son « ours » sera remplacé par un autre; que, Merlerot ira cueillir ici ci là. n'importe où ; au hasard d'un voyage, d'un déjeuner, d'une rencontre; et dont il -•• sera entiché si brusquement, qu'il paiera pour le garder tous les déditdu monde; non seulement au directeur-collègue qui le détenait en ci ce! ours; mais encore à l'auteur nouveau dont il rêve de faire la conquête; el ;i son pauvre auteur à lui, qu'il n'entend pas tout de même frustrer complètement.
Ces façons «le faire de Merlerot son I
tellement connues, tellement classiques dans notre petit monde, que nul ne lui
garde rancune! Pas même les auteurs reçus chez lui ; qui, après quelques heures dune joie irréfléchie, en sont quittes pour intriguer de suite auprès d'une autre direction. Et les commanditaires du théâtre mêmes ne lui en veulent pas non plus; qui, lorsqu'ils établissent le bilan de l'année, escomptent - profits et pertes — une trentaine de mille francs pour les dédits à payer.
El je ne les ai guère vus se fâcher que de-ci de-là, très rarement; si d'aventure une pièce reçue, partant : négligée par leur Merlerot, s'en va grossir la caisse d'un établissement voisin. Mais elle ne dure pas, cette mauvaise humeur. Il est, leur Merlerot, si sympathique
9î PETITS DIALOGUES SUR LE THEATRE
Aussi, pour ma part, vous me voyez ravi d'être refusé... je veux dire : joué chez lui, cette saison ! »
Febrie s'arrêta un instant de parler; et, prenant le manuscrit, se mit en devoir de renfermer soigneusement dans son classeur.
Puis, soudain, se retournant ver.-, moi :
« Ah ! Ah ! Les directeurs ! Je peux «lire que je les connais, depuis bientôt trente ans que je les pratique. Ils ne peuvent plus se vanter de m'étonner.
« Quelque jour je me divertirai au reste à écrire sur eux des petits portraits à la La Bruyère — toutes proportions gardées, s'entend !
« Ouelle jolie silhouette, par exemple, nous pourrions tracer du direcleur-arlisle. Vous savez! Celui qui, pendant des
années, proclama son goût pour la pièce bizarre, curieuse, inédite, propre à révéler une matière neuve, un auteur imprévu ! Mais ce directeur-là se fait de plus en plus rare. Nous l'avons connu jadis. Il se proclamait le servant d'un art désintéressé ; et piétinait rageusement sur toutes les plates-bandes officielles. Grâce à ses efforts, vingt ou trente écrivains, toute une génération dramatique a été révélée au public; pour l'avoir brusqué une ou deux fois, ce public, avant que de passer à lui avec armes et bagages. Mais le directeurartiste lui, a résisté plus longtemps, restant fidèle à ses chères illusions ; combattant encore pour la même cause!
Si bien que sept ou huit ans ont dû couler, avant qu'il se décidât enfin à devenir pratique à son tour! Je veux
Va PETITS DIALOGUES SLR LE THÉAT1
dire à prendre la direction d'un caféconcert de Montmartre. Là. certain soir,
il put reconnaître, parmi les spectateurs, un de ses premiers auteurs, aujourd'hui officier de la Légion d'honneur et vaudevilliste notoire! Celui précisément qui lui avait jadis prédit < qu'ils entreraient ensemble au Théâtre-Français :
Et. poursuivit Febrie. très entraîné, je parlerai aussi du directeur mondain!
Celui-là : autre affaire! Il est mondain. Et voilà ! Non qu'il aille dans le monde — à peine une ou deux fois par an, chez la vieille maîtresse de son auteur le plus distingué — mais il affiche un faible pour l'élégance raffinée de certains salons au théâtre principalement.)
Aussi, avant de monter une oeuvre.
DES DIIŒCTEIKS
son premier souci est-il de s'informer
m où ça se passe? » Si « ces gens-là sont habillés ». Habillés !... Entendez, s'ils témoignent d'une certaine élégance morale aussi bien qu'extérieure. S'ils savent parler, faire figure de gens du monde; se tenir enfin — avec, bien entendu, un certain mouvement. Si, enfin le principal personnage a les moyens de donner — au deuxième acte — une soirée ! S'il n'en a pas les moyens, rien de t'ait ! Rien à luire ! Car : « ici, mon ami, mon public réclame des gens bien élevés. Faites-leur dire ce que vous voudrez !
Qu'ils s'engueulent, qu'ils se violent ! Mais avec distinction... Il y a la manière! Ainsi, tenez, votre scène d'avortement de la bonne, là, dan mansarde. Ça ne vaut rien. Ça ne prête à rien! Ce n'esl pas la bonne qui doit
98 PETIT< DIALOGUE* bUH LE THEATRE
avorter, c'est la patronne. Oui, la patronne : Et la chose aura lieu dans une merveilleuse chambre Louis XVI, sur un amour de lit dont vous trouverez le modèle même chez la comtesse de... Quoi ! Vous ne la connaissez pas ? Il faut la connaître, mon petit! Il faut aller chez Elle ; dans le monde. Tous mes auteurs y vont . Moi, je vous y mènerai. En attendant, modifiez-moi votre affaire dans le sen^ que je vous indique. El faites-leur moi causer, à ces gens, un attire langag e. Qu'ils parlent français, n. d. D.. comme des gens chic. »
Febrie éclata d'un bon rire gras.
Ah ! celui-là, il me semble que je l'entends. Et je vois tellement les autres. Tenez, le directeur à béguin par exemple ! Vous haussez les épaules. Et pourtant, comment justifier autrement que par des
DBS DIRECTEURS 99
raisons de sentiments, l'entêtement touchant que met X... à monter depuis dixneuf ans, dans son théâtre, toutes les pièces de Z...; lesquelles sont invariablement jouées de huit à vingt-deux fois.
Dix-neuf fours en dix-neuf ans ! Et Ton annonce encore une pièce du même chez le même, la saison prochaine. Alors !
Quoi ! Que devons-nous en conclure ?
Ne cherchons pas !
« Ne cherchons pas ! Mais cherchons et dévoilons les raisons pour lesquelles l'homme qui préside aux destinées du Théâtre XXX repousse par contre, avec fureur, les pièces de l'immortel Y... dont la situation est considérable. Raisons politiques, monsieur !... Car il y a encore ceci, que, de nos jours, les directions ne s'occupent pas que d'art dramatique, mais s'intéressent encore aux
affaires publiques, tutoient des ministres et ont leurs opinions politiques comme les raisonneurs des pièces qu'ils montent: et où l'on dit son fait au gouvernement, à tous les gouvernements...
« Et n'oublions pas — fichtre — le directeur le plus délicat à manier : celui qui abrite en lui un concurrent détalent, un confrère :1e directeur qui s' esi fait jouer ailleurs. Et celui... Mais je m'arrête ! On en trouve tant de ces braves gens, nos maîtres, desquels dépend notre sort momentané. Il y en a de tous poils, de toutes nuances, depuis les bons qui nous servent et nous aiment, jusqu'aux méchants.
Car nous en connaissons qui se contentent de nous haïr, sans plus ; pour ce fait qu'ils sont forcés de nous accueillir • liez eux ! Alors comme ils préféreraient
demeurer seuls et ne recevoir personne de toute la journée. Et comme, dame, il faut bien préparer les soirs fructueux!... Kt j'en ai connu un que le succès de ses auteurs rendait malade de colère, oui, malade. Tant et si bien qu'un certain soir de première, il donna à ses invités le spectacle réjouissant d'un directeur qui allait et venait comme un ours furieux le long des couloirs, et s'arrêtait seulement pour couler dans l'oreille des journalistes, et de quelle voix heureuse : « Un four, hein? Non, « mais croyez-vous que c'est un four! » « Il est vrai que celui-là peut paraître un personnage exceptionnel. Car, quelles que soient les variations des âmes directoriales, elles se ressemblent cependant toutes en certaines circonstances, el ils nous apparaissent, il faut bien
l'avouer, assez simplistes, les directeurs dans l'allégresse ou la raaussaderie. Soit qu'ils constatent une forte location d'avance, ou qu'ils se voient forcés de faire donner les bonnes bouées Ouinson !... i