DE LA MISE K\ SCÈNE
ne ressentis aucune mauvaise humeui contre Febrie, lorsqu'il m'annonça — avec quelques ménagements — que l'on répétait depuis quatre semaines une pièce de lui.
Je simulai même une réelle allégresse; el lui demandai chez qui il serait joué !
— Chez qui ? fit-il. Vous ne devinez pas? Maischez Merlerot, naturellement.
puisqu'il avait refusé ma pièce. Je le prévoyais !
— Et, demandai-je, vous êtes con-
trllt .'
— Content ?
— Enfin... les répélitions .'Ça marche?
Febrie hésita quelques secondes.
Puis :
— Oui, ça marche ! Ça commence à marcher... depuis trois ou quatre jours
surtout ! Depuis, tenez, que je ne me mêle plus de rien, que je laisse faire les autres ; que je leur ai abandonné ma pièce, ou, du moins, ce que je pensais qu'elle était!... Parce que, peu à peu, je m'aperçois...
Il se prit à rire.
— Oui, vous me regardez! Vous croyez à un paradoxe ! Pourtant, je vous jure que ce n'en est pas un. Vous le savez comme moi, entre l'œuvre secrète, intime, que nous portions, que nous avons écrite, et celle qui va prendre, grâce à un directeur et à des comédiens, une vie extérieure et si différente, quelle étape parcourue ! Et dire que chaque fois nous sommes surpris de la parcourir !
« Tenez, c'est bien la quinzième fois, pour ma part, que je mets une comédie
ni: r a mise en scène
en répétitions, ch bien ! je passe exactement par les mûmes sensations qu'à ma « première >» ; lorsque j'avais vingtdeux ans. Rien ne change! 11 semble que, du fait même qu'on lit à un directeur, à des artistes réunis, l'œuvre subit déjà une première transformation. Les phrases donnent un autre son; les mots, prennent un autre sens. Ceux-ci s'évaporent îi être dits, et ceux-là ont, au contraire, une saveur inédite. L'intérêt se déplace. Les valeurs s'interposent.
La lumière change. Et l'auteur est comme un invité; qui tantôt se juge un affreux trouble-fête, tantôt un adorable séducteur. Mais il se rend bien compte que rien n'est tout à fait de sa faute; qu'il n'est responsable de rien. Non, de rien ! Pas même de cette histoire qu'il débile; ci qui lui paraît tellement pou-
voir être écrite par un autre, alors qu'hier encore !...
« Ah ! Ça manque de gaité!
« Et ce n'est que le petit petit commencement ! Après la lecture aux artistes, nous avons nos premières répétitions : le morcellement de notre œuvre.
Cette belle et harmonieuse nourriture dont notre esprit, durant de longs mois, faisait sa pâture unique : cette nourriture est dépecée en menus morceaux, mâchonnée, rejetée, puis reprise avec hésitation et dégoût par des gens qui semblent avoir bien du mal à l'adopter. Je ne m'excuse pas d'employer cette image assez vilaine, parce qu'elle traduit bien ma pensée !...
« Encore heureux, quand ils l'adoptent, quand ils y prennent goût, les mâchonneurs, nos chers interprètes; et, quand,