CHAPITRE XYIII
DU TRAVAIL
La nécessité de se procurer les choses nécessaires à la vie nous impose une obligation fondamentale , qui continue à subsister encore, lors même que le besoin est satisfait : c'est l'obligation du travail.
Le travail naît du besoin, c'est là sa première origine; mais il survit même au besoin , et c'est sa beauté et sa dignité que, né d'abord d'une nécessité mercenaire , il devient l'honneur de l'homme et le salut de la société.
Tout travaille dans la nature ; tout est en mouvement; partout on ne voit qu'effort , énergie , déploiement de forces. Bornons-nous aux animaux; l'oiseau travaille pour faire son nid, l'araignée pour tisser sa toile, l'abeille pour faire son miel, le castor pour bâtir sa maison, le chien pour atteindre le gibier , le chat pour attraper les souris. On trouve parmi les animaux des ouvriers de toutes sortes : des maçons, des architectes, des tailleurs, des chasseurs, des voyageurs. On y trouve aussi des politiques et des artistes , comme s'ils étaient destinés à nous donner des exemples de tous les genres de travail
et d'activité.
Les anciens distinguaient deux sortes de travail : le travail noble et libre, à savoir les arts , les sciences , la guerre et la politique ; et le travail servile ou mercenaire, à savoir le travail des mains, et en général tout travail
PETITS ÉLÉMExNTS DE MORALE.
lucratif, ils le laissaient aux esclaves; celui-ci leur paraissait au-dessous de la dignité de l'homme.
Il n'est pas nécessaire d'arriver jusqu'aux temps modernes pour trouver la réfutation de ces erreurs. Un des plus grands sages, le philosophe Socrate avait compris la dignité du travail, même du travail productif qui sert à assurer la vie ; il avait vu que le travail en lui-même n'est pas servile, comme le prouve cette charmante histoire racontée par Xénophon :
Voyant un jour Aristarque plongé dans la tristesse: « Tu m'as l'air , lui dit Socrate , d'avoir quelque chose qui te pèse ; il faut partager le fardeau avec les amis. — Ma foi, Socrate, repartit Aristarque , je suis dans un grand embarras ; depuis que la ville est en sédition, mes sœurs, mes nièces, mes cousines qui se trouvaient abandonnées , se sont réfugiées chez moi , si bien que nous sommes quatorze personnes de condition libre ; nous ne retirons rien delà terre, car les ennemis en sont maîtres, ni de nos maisons, puisque la ville est presque sans habitants ; personne n'achète de meubles ; on ne trouve nulle part à emprunter de l'argent. Il est bien triste de voir autour de soi des parents dans la détresse et impossible de faire vivre tant de monde dans de pareilles circonstances.
— Comment se fait-il donc, lui répond Socrate, que Nausicydes, en faisant de la farine, trouve à nourrir non-seulement lui-même et ses esclaves , mais encore ses troupeaux ? Que Cyrénus, en faisant du pain , nourrisse toute sa maison et vive largement? Que Déméas, en faisant des chlamydeSj Ménon, des chlanides, la plu-
DU TRAVAIL
part des Mégariens des exomides{i), trouvent de quoi se nourrir?
— Ah ! Socrate, c'est que tous ces gens-là achètent des esclaves barbares qu'ils forcent de travailler à leur guise, tandis que moi j'ai affaire à des personnes libres, à des parentes.
— Quoi donc ? parce qu'elles sont libres , et tes parentes, crois-tu qu'elles ne doivent rien faire que manger et û?orm2>? Crois-tu que la paresse et l'oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent savoir, leur conservent ce qui est nécessaire à la vie, tandis que le travail et l'exercice ne serviraient de rien ? Ont-elles appris ce que tu dis qu'elles savent comme choses inutiles à la vie et dont elles n'auraient que faire, ou au contraire pour s'en occuper et en tirer parti ? Quels sont donc les hommes les plus sages, de ceux qui restent dans l'oisiveté ou de ceux qui s'occupent de choses utiles? Les plus justes, de ceux qui travaillent ou de ceux qui, sans rien faire, délibèrent sur les moyens de subsister ?
— Au nom des dieux, Socrate, reprit Aristarque, ton conseil est excellent ; je n'osais pas emprunter, sachant bien qu'après avoir dépensé ce que j'aurais reçu, je n'aurais pas de quoi rendre ; maintenant je crois pouvoir me décider à le faire. »
Aussitôt dit, on se procure des fonds ; on achète de la laine. Les femmes dînaient en travaillant, soupaient après le travail, et la gaieté avait succédé à la tristesse ; au lieu de se regarder en dessous , on se voyait avec plaisir. Elles aimaient Aristarque comme un protecteur.
(1) Chlamydes, chlanides, exomides, sortes de vêtements.
DU TRAVAIL
et Aristarque les chérissait pour leurs services. Enfin celui-ci vint gaiement conter Taventure à Sociale , et lui dit que ses parentes lui reprochaient d'être le seul de la maison qui mangeât sans rien faire. « Eh bien, dit Socrate, que ne leur contes-tu la fable du chien? Du temps que les bêtes parlaient, la brebis dit à son maître: « Ta conduite est bien étrange ; nous qui te fournissons « de la laine, des agneaux, du fromage, tu ne nous donnes « rien que nous ne soyons obligées d'arracher à la terre; <i et ton chien , qui ne te rapporte rien , tu partages « avec lui ta propre nourriture. » Le chien, qui Tavait entendu, lui dit : « Il a raison , par Jupiter ! car c'est « moi qui vous garde et vous empêche d'être enlevées
par les hommes ou ravies par le loup ; si je ne veila lais sur vous, vous ne pourriez paître dans la crainte « de périr. » Ya donc dire à tes parentes que tu veilles sur elles comme le chien de la fable ; que , grâce à toi, elles ne sont insultées par personne et peuvent , sans chagrin et sans crainte, continuer leur laborieuse existence. »
S'il est injuste de considérer comme servile le travail manuel et le travail productif, ce serait un préjugé en sens inverse que de ne considérer comme un travail que le travail des mains et le travail mercenaire. Le travail intellectuel, celui des savants, des artistes, des magistrats , des chefs d'état n'est pas moins utile ; il est donc aussi légitime.
Il n'est pas besoin d'insister beaucoup pour nous rappeler que le travail seul assure la sécurité et le bien-être. Sans doute, il ne les assure même pas toujours; cela est malheureusement vrai. Mais si, en travaillant, on n'est
pas bien sûr de nourrir sa femme et ses enfants, et de s'assurer pour sa vieillesse un légitime repos; en revanche, ce dont on est sûr, c'est que, sans travailler, on se condamnera soi-même et toute sa famille à une misère certaine. On n'a encore trouvé aucun moyen de faire sortir des richesses de dessous terre sans travail. Ces richesses apparentes, qui frappent nos regards éblouis, ces palais, ces calèches, ces toilettes splendides, ces meubles, tout ce .luxe, toutes ces richesses, et d'autres plus solides, les machines, les usines, les produits de la terre, tout cela, c'est du travail accumulé. Entre l'état des peuplades sauvages qui errent affamées dans les forêts de l'Amérique, et l'état de nos sociétés civilisées, il n'y a d'autre différence que le travail. Supposez que par impossible, dans une société comme la nôtre, tout travail vienne à s'arrêter subitement, la détresse et la faim en seront les conséquences immédiates et inévitables. L'Espagne, quand elle a découvert les mines d'or de l'Amérique, s'est crue enrichie pour l'éternité; elle a cessé de travailler; elle s'est ruinée, et de maîtresse souveraine qu'elle était en Europe, elle est descendue au rang où nous la voyons aujourd'hui. La paresse amène la misère , la misère amène la mendicité , et la mendicité ne se contente pas toujours de demander , elle prend.
Le travail n'est pas seulement un plaisir ou une nécessité : c'est un devoir. Même pénible et spns joie, le travail est encore une obligation pour l'homme ; c'est encore pour lui une obligation, lorsqu'il n'en aurait pas besoin pour vivre. Le travail n'assure pas seulement la sécurité; il assure la dignité. L'homme est fait pour
exercer les facultés de son corps et de son esprit. H est fait pour agir comme Toiseau pour voler.
Il est difficile sans doute de s'habituer au travail, mais une fois les premières difficultés vaincues, le travail est si peu une fatigue qu'il devient un besoin. On est obligé de faire effort pour se reposer. Oui, après avoir eu de la peine dans Tenfance à s'habituer au travail, ce qui devient à la longue le plus difficile, c'est de ne pas travailler. Il faut presque lutter contre soimême pour se forcer à la distraction et au repos. Le loisir devient à son tour un devoir auquel on se soumet avec peine et auquel la raison seule dit qu'il faut se soumettre : car il ne faut pas abuser des forces que la Providence nous a confiées.