CHAPITRE XYII
DE l'Économie et de l'épargne
Les biens extérieurs sont aussi nécessaires à l'homme que son corps lui-même, car c'est d'abord une loi fondamentale des êtres organisés de ne subsister que par un échange continuel de parties avec des substances étrangères. La vie est une circulation, un tourbillon : nous perdons et nous acquérons; nous restituons à la nature ce qu'elle nous a donné, et nous lui reprenons de nouveau en échange ce qui est nécessaire pour réparer noa
pertes. Il suit de là qu'un certain nombre de choses extérieures, à savoir les aliments, sont indispensables à notre existence, et qu'il faut absolument que nous en ayons la possession assurée, pour être nous-mêmes assurés de la vie.
La nourriture n'est pas le seul besoin de l'homme. Le logement et les vêtements, sans être aussi rigoureusement indispensables (comme on le voit dans les pays chauds), sont cependant d'une grande utilité pour maintenir un certain équilibre entre la température de notre corps et la température extérieure ; car on sait que le dérangement de cet équilibre est une des causes les plus ordinaires de maladie. La nature n'ayant point vêtu l'homme comme les autres animaux, il a de plus qu'eux la nécessité de se procurer les vêtements par son industrie. Quant à l'habitation, plusieurs animaux, ainsi que l'homme, savent s'en construire ; par exemple, les castors et les lapins ; et malgré la supériorité incontestable de son art, ce n'est encore là pour l'homme, comme on le voit, que le développement d'un instinct qu'il partage avec d'autres êtres.
Ces divers besoins qui exigent donc pour être satisfaits un certain nombre d'objets matériels, tels qu'aliments, maisons, vêtements, etc., en entraînent d'autres à leur smte; par exemple, le besoin de locomotion pour se procurer ce dont on a besoin, — de là les voitures, les bateaux, etC' -, le besoin de se défendre contre ceux qui voudraient nous prendre ce que nous possédons, — de à les armes de toute espèce ; le besoin de repos et d'ordre dans l'intérieur de Ja maison, -. de là les meubles de toute nature; à un degré plus élevé, le besoin de
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plaire à Timagination, — de là les œuvriîs d'art, tableaux, statues ; le besoin de s'instruire, — de là les livres, etc.
Enfin, indépendamment de toutes ces choses si diverses, il y en a encore deux qui méritent d'être remarquées et mises à part, à cause de leur caractère original et dislinctif. C'est, d'une part, la terre qui est la racine commune et inépuisable de toutes les richesses, la seule qui ne périsse pas et qui se retrouve toujours en môme quantité, après comme avant la jouissance; la terre qui est comme la substance, la matière même de la richesse ; d'un autre côté, la monnaie (or ou argent, avec leur symbole, le papier), qui est de nature à pouvoir s'échanger contre toute espèce de marchandises, même la terre, et qui par conséquent les représente toutes. Ces deux sortes de choses, la terre et l'argent, l'une matière première, l'autre image condensée de toute richesse, sont les deux objets les plus naturels des désirs de l'homme, parce qu'avec l'un ou avec l'autre il pourra se procurer tout le reste.
Les biens extérieurs étant nécessaires à la vie, nous avons à nous d mander cornaient on doit en use?' quand on les possède, comment on doit les acquérir quand on ne les possède pas.
Une première considération, c'est que les choses matérielles ou les richesses n'ont point de valeur en ellesmêmes, elles ne valent que par leur application à nos besoins. L'or et l'argent, par exemple, ne valent que parce qu'ils peuvent être échangés contre des choses utiles, et ces choses elles-mêmes ne sont bonnes que 4)arce qu'elles sont i|lite9. Où renverse cet ordre lorsque
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Ton prend les choses matérielles précisément comme des buts et non comme des moijens. C'est ce qui arrive, par exemple, lorsqu'on recherche le gain pour le gain, et qu'on accumule des richesses pour le seul plaisir de les accumuler, vice qu'on appelle la cupidité. C'est encore ce qui arrive lorsqu'on jouit de la richesse pour ellemême, sans vouloir s'en servir, et que l'on se prive de tout pour jouir de la chose même qui n'a de valeur à la condition d'en acheter d'autres, vice que l'on appelle Vavarice,
Gagner de l'argent est sans doute une nécessité qu'il faut subir (et dont, d'ailleurs, il ne faut avoir aucune honte, puisque c'est la nature elle-même qui l'exige), mais ce n'est pas, ce ne doit pas être un but pour l'âme. Le but est d'assurer, à nous-mêmes, ou à notre famille, les moyens de subsister et de nous procurer le nécessaire^ ou même un certain degré de superflu. Il est donc légitime, selon le mot d'un ancien, de posséder les richesses ; mais il ne faut pas en être possédé.
Tel est Vesprit dans lequel l'homme doit rechercher ou posséder les richesses, et c'est pour lui un devoir strict; mais quant au degré et à la limite de la possession, quant au nombre ou à la quantité des richesses, la morale ne nous donne aucune règle, ni aucun principe. Il n'y a pas de limite connue au delà de laquelle on deviendrait immoral en gagnant de l'argent. Il n'est défendu à personne d'être millionnaire si on le peut. Ce serait une très-mauvaise morale que celle qui habituerait à regarder les riches comme des coupables. Le mépris des richesses, tel que le professaient les philosophes anciens, est une très-belle chose, mais le bon emploi
des richesses en est aussi une très-belle. La richesse, qui n'a aucune valeur par elle-même, peut en avoir une très-grande par l'usage que l'on en fait. Il n'y a donc pas d'autre règle ici que celle que nous avons déjà donnée, à savoir qu'il ne faut pas aimer l'argent pour luimême, mais l'acquérir ou le recevoir comme un moyen d'être utile à soi-même ou aux autres. Ajoutons cependant que même avec cette direction d'intention, il ne faut point trop désirer le gain, car c'est encore une manière de s'asservir à la fortune que prendre trop plaisir à l'accumuler, même pour bien l'employer.
Le devoir de ne pas être asservi en esprit aux biens matériels entraîne, comme son corollaire, le devoir de supporter la pauvreté, si elle vous est imposée par les circonstances. Le pauvre doit chercher sans doute à améliorer sa position par son travail, et nous sommes loin de lui recommander une insensibilité stupide, qui tarirait la source de toute industrie ; mais ce qu'il faut interdire, et surtout s'interdire à soi-même, c'est ce mécontentement inquiet et envieux qui fait et notre malheur et celui des autres. 11 faut savoir se contenter de son sort, comme dit la vieille sagesse, et s'il est presque nécessaire de s'élever jusqu'à l'héroïsme pour savoir supporter la misère, il suffit de la sagesse pour accepter paisiblement la pauvreté et la médiocrité.
Dire que les richesses n'ont pas de valeur par ellesmêmes, mais seulement comme moyens de satisfaire nos besoins, ce n'est pas dire qu'elles sont faites pour être dépensées sans discernement; ce n'est pas condamner Vipargne et Yéconomie^ vertus recommandées non-seulement par la morale, mais encore par la science ? Pour
éviter la cupidité et l'avarice, on ne devra pas tomber dans la dissipation et la prodigalité.
Il est évident qu'il est déraisonnable et absurde de sacrifier nos besoins de demain à nos plaisirs d'aujourd'hui. L'économie et l'épargne sont donc conseillées par le plus simple bon sens. Mais l'économie et l'épargne ne sont pas seulement un devoir de prudence, mais encore un devoir de dignité : car l'expérience nous apprend que la pauvreté et la misère nous mettent dans la dépendance d'autrui et que le besoin conduit à la mendicité. Celui qui sait ménager ses moyens d'existence s'assure donc par là dans l'avenir, non-seulement l'existence , mais l'indépendance ; en se privant de quelques plaisirs passagers et médiocres, on achète ce qui vaut mieux: la dignité, a Soyez économe, dit Franklin, et l'indépendance sera votre cuirasse et votre bouclier, votre casque et votre couronne ; alors vous marcherez tête levée, sans vous courber devant un faquin vêtu de soie, parce qu'il aura des richesses, sans accepter une offrande parce que la main qui vous l'offrira étincellera de diamants. »
C'est en se plaçant à ce point de vue que les maximes charmantes et spirituelles, mais quelquefois un peu vulgaires, du bonhomme Richard peuvent être considérées comme des maximes morales et doivent entrer dans tous les esprits. « N'apprenez pas seulement comme on gagne de Targent, mais comment on le ménage. — Plus la cmsine est grasse , plus le restaurant est maigre. — Il en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour élever deux enfants. — Un pas répété plusieurs fois fait beaucoup. -^ Les fous donnent les festins et les sages les
mandent. — C'est une folie d'employer son argent à acheter un repentir. — Les étoffes de soie éteignent le feu de la cuisine. — Quand le puits est sec, on connaît la valeur de Teau. — L'orgueil déjeune avec Tabondance. dîne avec la pauvreté et soupe avec la honte. »
Ce que Franklin a peint avec le plus d'énergie et d'éloquence, c'est l'humiliation qui s'attache aux dettes, triste conséquence du défaut d'économie. « Celui qui va faire un emprunt, va chercher une mortification. Ilélas ! pensez-vous bien à ce que vous faites, lorsque vous vous endettez ? Vous donnez des droits à un autre sur votre liberté. Si vous ne pouvez pas payer au terme fixé, vous serez honteux de voir votre créancier , vous serez dans rappréhension en lui parlant ; vous vous abaisserez k des excuses pitoyablement motivées ; peu à peu vous perdrez votre franchise, et vous en viendrez à vous déshonorer par les menteries les plus évidentes et les plus méprisables. Car le mensonge monte en croupe de la dette. Un homme né libre ne devrait jamais rougir ni appréhender de parler à quelque homme vivant que ce soit, ni de le regarder en face ; mais souvent la pauvreté «fface et courage et ^ ertu. — Il est difficile qu'un sae mde se tienne debout, »
DU TRAVATL.