CHAPITRE XXIV
DEVOIRS DES PARENTS
Après avoir montré les devoirs communs et réciproques des époux, considérant maintenant leurs devoirs èv l'égard de leurs enfants.
PETITS ÉLKMEÎSTS B£ MORALE.
Chez les parents, le devoir est accompagné du pouvoir^ c'est-à-dire de Tautorité qu'ils exercent légitimement sur ceux qui leur doivent le jour. C'est ce qu'on appelle le pouvoir paternel.
Bien que l'usage ait donné le nom de pouvoir paternel au pouvoir qu'exercent les parents sur les enfants, ce pouvoir comprend aussi bien le droit de la mère que celui du père : 1* à défaut du père , en cas d'absence ou de mort, la mère a sur l'enfant exactement le même pouvoir que le père lui-même ; 2" c'est un devoir absolu des parents de faire en sorte qu'il n'y ait pas , par rapport aux enfants, deux volontés dans le ménage, deux sortes de commandements contradictoires ; aux yeux de l'enfant a ne doit y avoir qu'un seul et même pouvoir manifesté par deux personnes, mais indivisible dans son essence ; 3*» en cas de conflit la volonté du père prévaut, à moins que la loi n'intervienne ; mais le père ne doit, qu'à la dernière extrémité , user d'un tel privilège , et dans le cas de l'intérêt évident de l'enfant. Même alors il doit faire en sorte que l'obéissance à l'un des parents ne soit pas une désobéissance envers l'autre ; car ce serait ruiner à sa racine le pouvoir même dont il fait usage.
Le pouvoir paternel est donc le pouvoir commun des deux parents sur leurs enfants ; et ce n'est que par exception qu'il est le pouvoir de l'un au détriment de
l'autre.
La vraie raison du pouvoir paternel ou maternel est dans la faiblesse de l'enfant, dans son impuissance physique, dans son incapacité intellectuelle et morale.
Le pouvoir paternel, comme on le voit, n'ayant d'autre origine que l'intérêt même de l'enfant, est limité par
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l'intérêt et les droits de l'enfant lui-même. Au delà de ce qui peut être utile à son existence physique et morale, le père ne peut rien. Telle est l'étendue et telles sont les limites de son pouvoir.
De ces principes il résulte que : 1" les parents n'ont pas sur leurs enfants le droit de vie et de mort, comme ils l'ont eu dans certaines législations.
2* Ils n'ont pas davantage le droit de les maltraiter, de les blesser, enfin de les traiter comme des choses et comme des animaux ; et, quoique l'usage paraisse considérer comme innocents certains châtiments corporels, ce sera toujours un mauvais exemple et une mauvaise habitude d'employer les coups comme moyens d'éducation.
3" Les parents n'ont pas le droit de trafiquer de la liberté de leurs fils, de les vendre comme esclaves, comme dans l'antiquité, ou de s'en faire des instruments de gain, comme beaucoup de familles. Sans doute, on ne peut interdire d'une manière absolue au père de famille de faire servir le travail de l'enfant à l'entretien de la famille , mais ce ne peut être qu'en tenant compte des forces de l'enfant, et en ne sacrifiant pas son éducation intellectuelle et morale.
4** Les parents n'ont pas le droit de corrompre leurs enfants, d'en faire les complices de leurs propres désordres.
Ainsi les parents ne doivent faire aucun tort à leurs enfants, ni physique, ni moral. Mais ils leur doivent plus encore ; ils doivent les aimer, et leur faire tout le bien qui est en leur pouvoir ; seulement on doit les aimer pour eux-mêmes et non pas pour soi. Ce n'est pas notre
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bonheur, c'est le leur que nous devons aimer dans nos enfants; et pour cette raison môme il arrive souvent qu'il faut commander à sa propre sensibilité, et ne pas chercher à faire plaisir aux enfants au détriment de leur solide intérêt. L'excès de tendresse n'est souvent, comme on Fa dit, qu'un défaut de tendresse, c'est une sorte d'égoïsme délicat, qui craint de souffrir lui-même par les apparentes souffrances des enfants, et qui, ne sachant leur rien refuser, pour ne pas leur déplaire, leur prépare de cruelles déceptions, lorsqu'ils seront en face des tristes nécessités des choses.
Une conséquence de ce qui précède, c'est que le père de famille doit aimer tous ses enfants également, et se défendre de toutes préférences entre eux. Il ne doit pas avoir de favoris; encore moins de victimes. Il ne doit pas, par un sentiment d'orgueil de famille, préférer les garçons aux fdles, ni l'aîné aux autres enfants; il ne doit pas même céder à cette prédilection si naturelle qui nous attache de préférence aux plus aimables, aux plus spirituels, à ceux qui ont reçu les dons les plus séduisants. On a souvent remarqué que les parents, et surtout les mères, ont un faible pour les enfants les plus débiles, ou qui ont coûté le plus de soin. Si une préférence pouvait être justifiée, ce serait dans ce cas.
Considérons les devoirs particuliers, qui sont contenus dans les devoirs généraux que nous venons d'indiquer. Ils se rapportent à deux points principaux : la conservation et l'éducation des enfants.
Le fait de donner la vie aux enfants entraîne comme conséquence inévitable le devoir de la leur conserver. L'enfant ne pouvant se donner à lui-même la nourriture»
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il faut que les parents la lui fournissent : c'est ce qui résulte de la nature même des choses.
D'où il suit que l'homme doit travailler pour nourrir ses enfants : c'est un devoir si évident et si nécessaire, qu'il est à peine besoin d'y insister.
Mais ce n'est pas seulement le présent que le père de famille doit assurer, c'est l'avenir. Il doit d'un côté prévoir le cas où, par un malheur possible, il viendrait à leur manquer avant l'âge. Il doit en second lieu préparer le moment où ils auront à se suffire à eux-mêmes. Le premier cas nous fait voir comment l'économie et la prévoyance se trouvent un devoir sacré du père de famille. C'est ce qui explique aussi comment ce peut être un devoir, dans la formation du mariage, de ne pas négliger la considération des biens ; non pas que cette considération ne puisse céder à d'autres plus importantes ; mais, toutes choses égales d'ailleurs, le mariage le meilleur est celui qui prévoit l'intérêt futur des enfants et leur assure des ressources dans le cas où le malhem* voudrait qu'ils restassent orphelins dès le bas âge.
Les parents ne sont pas tenus seulement d'assurer à leurs enfants la subsistance matérielle; ils leur doivent encore et surtout l'éducation morale.
Tout le monde reconnaît dans l'éducation des enfants deux parties distinctes : Y instruction et V éducation proprement dite; la première qui a pour but l'esprit, et la seconde le caractère. Il ne faut pas séparer ces deux choses, car sans instruction, toute éducation est impuissante ; et sans éducation morale, l'instruction peut être dangereuse.
Les parents doivent donc, et c'est un devoir rigou-
reux, donner aux enfants rinstruclion dans la proportion de leurs ressources et de leur condition; mais il ne leur est pas permis de les laisser dans l'ignorance s'ils trouvent les moyens de les en faire sortir.
L'instruction a deux effets utiles : d abord elle augmente les ressources de l'individu, le rend apte à plus de choses diverses; elle est donc, comme le dit l'économiste politique, un capital. Les parents, en faisant donner l'instruction à leurs enfants, leur communiquent donc par là même un capital plus solide et plus productif que celui qu'ils pourraient leur transmettre par don ou héritage. En second lieu, l'instruction relève l'homme et ennoblit sa nature. Si c'est la raison qui distingue l'homme de la brute, ce sont les lumières qui étendent et rehaussent la raison. Par là, l'instruction se confond avec l'éducation morale et en est une partie essentielle.
Il faut d'ailleurs reconnaître que l'instruction toute seule ne suffit pas à l'éducation ; la formation du caractère ne se fait pas seulement par la science ; elle se fait encore par la persuasion, par l'autorité, par l'exemple, par l'action morale de tous les instants. L'éducation doit mélanger la crainte et la douceur, la contrainte et la liberté. L'enfant ne doit pas seulement être élevé par la crainte, comme les animaux; mais une faiblesse excessive est aussi dangereuse qu'une despotique autorité.
DEVOIRS DES ENFANTS
CnAPITRE XXV
DEVOIRS DES ENFANTS
Le premier devoir des enfants à l'égûi J des parents c*est l'obéissance. Comme ils sont incapables de se diriger eux-^ mêmes, il faut qu'ils se confient entièrement à ceux qui ont le droit et le devoir de les diriger.
Les enfants doivent encore à leurs parents respect et reconnaissance. « Il faut honorer, dit Platon, pendant leur vie et après leur mort, les auteurs de nos jours : c'est la première, la plus indispensable de toutes les dettes : on doit se persuader que tous les biens que l'on possède appartiennent à ceux de qui on a reçu la naissance et l'éducation, et qu'il convient de les consacrer sans réserve à leur service, en commençant par les biens de la fortune, et venant de là à ceux du corps, et enfin à ceux de l'âme ; leur rendant ainsi avec usure les soins, les peines et les travaux que notre enfance leur a coûtés autrefois, et redoublant nos attentions pour eux à mesmc que les infirmités de l'âge les leur rendent plus nécessaires. Il faut, de plus, que pendant toute sa vie on parle à ses parents avec un respect relir^ieux. Ainsi, il faut céder à leur colère, laisser un libre cours à leur ressentiment, soit qu'ils le témoignent par des paroles ou par des actions, et les excuser dans la pensée qu'un père qui se croit offensé par son fils a un droit légitime de se courroucer contre lui. »
On nous rapporte également une admirable exhorta*
lion de Socrate à son fils aîné Lamprocles sur la piété filiale. La femme de Socrate, Xantippe, était célèbre par «on caractère icariâtre, qui mettait souvent à l'épreuve la patience de Socrate. Il est probable qu'il en était de même de ses fils, et que ceux-ci moins patients que leur père, se laissaient quelquefois emporter contre elle. Socrate rappelle Lamprocles à son devoir de fils, en lui rappelant tout ce que les mères font pour leurs enfants, a La mère, dit-il, porte d'abord en son sein ce far- ^deau qui met ses jours en péril; elle donne à son enfant une part de sa propre substance ; puis, après une gestation et un enfantement pleins de douloiir, elle nourrit et soigne, sans aucun retour, un enfant qui ne sait pas ^e qui lui viennent ces soins affectueux, qui ne peut pas même faire connaître ce dont il a besoin, tandis que la mère chercbe à deviner ce qui lui convient, ce qui peut lui plaire, et le nourrit nuit et jour, au prix de mille fatigues. Mais c'est peu de nourrir les enfants; dès qu'on les croit en âge d'apprendre quelque chose, les parents leur communiquent toutes les connaissances utiles qu'ils possèdent eux-mêmes, ou bien ils l'envoient près d'un maître, sans épargner ni les dépenses, ni les soins. » — A cela le jeune homme répondit : « Oui, sans doute, elle a fait cela, et mille fjis plus encore; mais personne cependant ne pourrait supporter son humeur. » — a Et toi, dit Socrate, combien, depuis ton enfance, ne lui as-tu pas coûté de désagréments insupportables, en paroles et en actions, et le jour et la imit!... Crois-tu donc que ta mère soit pour toi une ennemie? — Non, certes, je ne le crois pas. » — Alors Socrate : <x Eh bien, cette mère qui t'aime, qui prend
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de toi tous les soins possibles quand tu es malade, afin de te ramener à la santé, qui prie les dieux de te prodiguer leurs bienfaits, tu te plains de son humeur!... Oh ! mon fils, si tu es sage, tu prieras les dieux de te pardonner tes offenses envers ta mère, dans la crainte qu'ils ne te regardent comme un ingrat, et ne te refusent leurs bienfaits; et, pour les hommes, tu prendras garde aussi qu'instruits de ton manque de respect pour tes parents, ils ne te méprisent tous et ne te laissent privés d'amis. Car, s'ils pensaient que tu fusses ingrat envers tes parents, aucun d'eux ne te croirait capable de reconnaître un bienfait. »
A l'âge de la majorité, les enfants sont dégagés par la loi des devoirs de l'obéissance : ils ne se font pas des devoirs de la reconnaissance et du respect. Ils doivent avoir égard à leurs conseils, les entourer de leurs sollicitudes et de leurs soins, et, s'il est nécessaire, leur rendre les secours qu'ils en ont reçus dans leur enfance. C'est à eux à protéger à leur tour ceux dont ils ont été si longtemps protégés.
En outre, il y a deux graves circonstances où ils ont h épuiser toutes les formes du respect et de la soumission avant d'user des droits rigoureux que leur accorde la loi : c'est le mariage, et le choix d'une profession. Dans le premier cas, la loi et la morale exigent le consentement des parents ; et ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'il est permis de passer outre, après trois sommations respectueuses. Ici, quoique permette la loi, on peut dire que, sauf les cas extrêmes et exceptionnels, il est toujours mieux de ne pas passer outre, et d'attendre que le changement des circonstances amène le chan-
gemeiil de la volonté chez les parents. Le plus souvent^ en effet, la résistance des parents en ces circonstances est confonn3 à Tintérêt des enfants; ils veulent les défendre contre Tentraînement de leurs propres passions. Ils ont d'ailleurs aussi une sorte de droit à interdire rentrée de leur famille et la participation de leur nom à quelqu'un qui n'en serait pas digne.
Quant au choix de la profession , l'obligation de se conformer aux désirs et à la volonté des parents est moins rigoureuse que pour le mariage, et il est évident ici que le premier devoir, le devoir strict est de choisir la profession à laquelle on est le plus propre. Mais, comme il y a là aussi souvent, de la part des enfants, beaucoup d'inexpérience, que parmi les professions il en est de très-difficiles, de très-périlleuses, on comprend qu'il y ait un devoir de la part des enfants, sauf vocation irrésistible, à se laisser guider par une expérience plus éclairée et mieux avertie. En tout cas, ce qui est un devoir strict, c'est de consulter la sagesse paternelle, et de retarder autant qu'il sera possible une résolution définitive.
IL Devoirs des frères. — Un moraliste moderne, Silvio Pellico, a exprimé d'une manière charmante les devoirs des frères entre eux.
« Pour bien pratiquer envers les hommes la science divine de la charité, il faut en faire l'apprentissage en famille.
« Quelle douceur ineffable n'y a-t-il pas dans cette pensée : a Nous sommes les enfants d'une même mère !.. » Si vous voulez être bon frère, défendez-vous de l'égoïsme. Que chacun de vos frères, que chacune de vos sœurs