Petits-fils de Lovelace
À l’époque où commence cette histoire , dans l’automne de 184., la spéculation, qui transforme Paris en un vaste champ de maçonnerie, venait de raser les jardins de l’ancien Tivoli.
Ces jardins, que les touristes eussent vantés comme l’un des plus beaux lieux du monde, s’ils avaient appartenu à quelque château allemand bâti sur les bords du Rhin , n’offraient plus alors qu’un déplorable mélange de moellons, de briques, de pierres taillées et de mares où fumait la chaux. Les bosquets de tilleuls avaient été coupés, les monticules aplanis, les gazons effondrés, les pavillons démolis, les fontaines ravagées. Les architectes étaient venus le cordeau à la main, et des rues sans nombre étaient nées sous leurs pas , comme jadis
les hommes sous îes dents du dragon de la Fable. Rues droites et larges, pavées déjà, illuminées de lampadaires municipaux, mais sans maisons aucunes. L’hôtel le plus somptueux touchait à peine au niveau du sol.
C’était alors le terrain des châteaux en Espagne.
Or, un soir, à cinq heures, vers la fin du mois d’octobre, un petit coupé, dans le genre de ceux que la mode a naturalisés en France après les avoir empruntés à l’Angleterre, s’arrêta à l’angle de la rue Boursault et de la rue Pigale; une femme ouvrit la portière, sauta lestement sur le trottoir, glissa une pièce de cent sous dans la main du cocher , et gagna , plus prompte qu’une perdrix, le pavé qui conduisait à la rue Blanche à travers champs.
Elle avait , en sortant du coupé où elle se trouvait seule d’ailleurs, rajusté les plis de sa robe par un de ces mouvements rapides que les Parisienne^ savent rendre si jolis, et porté ses mains sous son voile, pour donner aux deux longues boucles qui pendaient le long de chaque joue ce tour particulier dont leurs doigts agiles ont Thabitude. Cela fait, et si promptement qu’un oiseau aurait à peine eu . le temps de franchir la rue d’un coup d’aile, la femme pressa son voile devant son visage J souleva délicatement les pans de sa robe, et prit sa corurse sur le haut du pavé.
Elle portait lin chapeau et un grand camail de velours noir, des manchettes de guipure
serrées autour des poignets, qui étaient d’une délicatesse adorable, et des gants danois. La simplicité de sa toilette, où ne brillait aucun bijou, mais surtout la grâce décente et la distinction de sa démarche, disaient assez que cette femme n’était pas de celles dont les colonies errantes commençaient à peupler les hauteurs de la rue Pigale et de la rue Larochefoucauld.
Il avait plu dans la matinée, et les trottoirs, crevassés par les travaux en cours d’exécution, étaient comme un marécage dans lequel les rouliers et les tailleurs de pierre enfonçaient jusqu’à la cheville. De profondes excavations s’ouvraient à droite et à gauche, pareilles à des précipices béants ; çà et là quelques beaux arbres , derniers restes de ces grands jardins d’où le goût des fleurs semblait s’être répandu dans Paris, frissonnaient au vent d’automne. On voyait encore, à l’extrémité de ces dévastations, les murs d’appui et les grilles en fer des serres où tant d’arbustes rares et précieux avaient fleuri. Un tertre vert, couronné d’acacias, s’arrondissait d’un autre côté, èt tout en face, à l’entrée même de la rue Blanche, se dressait, à quinze ou dix-huit pieds au-dessus du sol et porté sur deux lignes, un large écriteau indiquant la quantité de mètres de terrain qui restaient à vendre.
Le milieu de la chaussée était moins dégradé que les bas côtés, l’inconnue l’avait choisi de préférence. Elle marchait sur la pointe du pied avec tant de souplesse et de
légèreté, que la fange dont les pavés étaient souillés semblait s’écarter complaisamment du bout de ses bottines. Aucune moucheture ne tachetait ses bas blancs, ni les bords de sa robe flottant à deux pouces du sol. On aurait dit qu’elle effleurait la chaussée sans y toucher; cependant, sa course était rapide comme celle d’une personne qui est pressée d’arriver. Si quelque observateur se fût trouvé à l’une des fenêtres de l’unique maison élevée alors à l’angle de la rue Boursauît, il aurait pu remarquer que l’inconnue, avant de sortir du coupé, avait penché la tête hors de la portière et embrasse toute l’étendue de la rue d’un de ces coups d’œil prompts et vifs qui portent comme des flèches; sûre, apparemment, de n’y rien rencontrer qui fût de nature à l’inquiéter, elle avait pris sa course avec celte brusquerie qui est souvent l’indice d’une préoccupation secrète.
Après qu’elle eut parcouru la rue Boursauît dans toute sa longueur, l’inconnue tourna à gauche, descendit la rue Blanche et s’arrêta, au bout d’une vingtaine de pas, devant la porte d‘un petit hôtel bâti entre cour et jardin.
Comme elle en'passait le seuil, elle tressaillit en entendant une voix qui l’appelait.
Au nom d’Hélène — le sien — elle se retourna vivement , et se trouva en face d’un vieux monsieur qui lui prit la main.
— Voilà deux fois que je sors de chez vous, ma fille, lui dit-il, et ne vous ayant pas rencontrée, je me rendais au club pour y prendre
M. de Flize. Vous savez qu’il est homme à oublier que je dîne chez vous... Mais vous êtes à pied, je crois !
Hélène rougit un peu , mais se hâta de répondre pour cacher son trouble.
— Je sors de chez madame de Monchenot, ici près, dit-elle ; ma voiture n’est jamais prête que lorsque je n’en ai pas besoin, et je me suis décidée à partir sans l’attendre davantage.
Tout en parlant, les deux interlocuteurs étaient entrés dans la cour ; le vieux monsieur hésita un instant, comme un homme qui ne sait à quel parti s’arrêter; puis enfin, prenant le bras d’Hélène, il ajouta :
— Votre mari viendra quand il voudra ; puisque je vous ai rencontrée, je monte avec vous.
Hélène pressa le bras de son père, et, lui jetant un de ces sourires qui rachètent toutes les angoisses de la paternité, gagna le perron de l’hôtel.
De toutes les personnes qu’Hélène craignait de rencontrer sur son passage, son père était celle peut-être qu’elle redoutait le plus. D’une bonté à toute épreuve, M. de Chamarande joignait à cette bonté native une fermeté et une droiture dont rien ne pouvait altérer la force et la rigidité. Autant il était tendre et facile pour les infortunes, et secourable aux malheureux, autant il était implacable aussitôt qu’il soupçonnait une faute. C’était une nature antique, loyale et franche, mais inflexible,
Quand il avait retiré son estime, il avait retiré son amour.
Après qu’Hélène eut poussé la porte vitrée qui ouvrait sur un grand vestibule, d’où l’on apercevait les pelouses et les arbres du jardin, une petite fille de six ans vint à elle, suivie, à distance, d’un petit garçon qui trébuchait à tous les pas.
— Maman! s’écria la petite fille, en se jetant dans les bras d’Hélène.
Le petit garçon se cramponnait à la robnde sa mère de toutes ses forces, et trépignait pour avoir, et le premier, la part des caresses auxquelles il était habitué.
Hélène se pencha sur tous deux et les embrassa avec une ardeur et une effusion de tendresse qui pouvaient indiquer aussi bien Fenthousiasme de son caractère que les tourments secrets de son cœur. Elle prit ses enfants par la main, et, suivie de son père, se dirigea vers le salon.
Elle n’y était pas depuis un quart d’heure , que M. de Flize entra. Il arrivait du club, d’où la politique l’avait chassé.
— Nous en étions aux courses du mois dernier, dit-il, et je pariais contre Bouzonville que White-Foot aurait gagné s’il avait été monté par Flattman, lorsqu’on nous a jeté la réforme électorale à travers les jambes ; tout a été rompu. Il n’y a plus moyen, au club, d’avoir une conversation sérieuse !
— Eh bien ! dit le père, je remercierai la
réforme électorale qui vous a fait sortir du débat.
M. de Flize posa sa canne et son chapeau dans un coin, s’assit sur une causeuse et mit son petit garçon à cheval sur ses genoux.
— Oh ! reprit-il , je ne me laisserai pas distancer par des hommes d’État qui font et défont le gouvernement à raison de dix ministères par soirée, et je prétends, au prochain jour, proposer une motion qui aura pour but d’exclure du club tout membre atteint et convaincu d’avoir improvisé deux premiers-Paris en trois semaines.
Le père sourit doucement.
— Vous êtes prudent, dit-il, et l’arme dont vous saisirez vos commissaires, vous ne craignez pas qu’on la retourne contre vous.
— Ma foi, monsieur le marquis, nous avons au club quatre ou cinq députés déjà ; c’est trop de dix. Il ne faut pas que les portes du Palais- Bourbon prévalent contre le stud-book.
— C’est votre livre d’or, à vous.
— Hum! fit le gendre, ce livre d’or me coûte un peu trop de billets de banque ! Après tout, reprit-il, et toutes choses égales d’ailleurs, comme disait mon professeur de mathématiques , mieux vaut encore essayer d’améliorer la race chevaline que s’efforcer de corrompre d’honnêtes paysans transformés en électeurs par une plaisanterie constitutionnelle.
Tandis que la conversation continuait entre M. de Chamarande et M. de Flize, Hélène,
débarrassée de son chapeau et de son camail, nattait au coin du feu les cheveux de sa fille.
Elle était muette et semblait toute à son occupation, mais on voyait bien que sa pensée était ailleurs; ses lèvres sérieuses s’inclinaient parfois sur la tête blonde de l’enfant, à laquelle elle donnait de silencieux baisers, et ses mains distraites s’y reprenaient à dix fois pour achever ce qu’elles avaient commencé.
M. de Fiize jeta les yeux sur la pendule.
— Sept heures ! s’écria-t-il, ferait-on , par hasard, de la politique à l’office? Vous allez voir que mon coquin de cuisinier, au lieu d’allumer son feu avec mes journaux, s’amuse à les lire.
Comme il approchait sa main du cordon d’une sonnette, on entendit un coup de cloche dans la cour, et presque aussitôt la porte du salon s’ouvrit,
— Madame la baronne de Monchenot ! dit un valet.
A ce nom jeté si brusquement à ses oreilles, Hélène tressaillit, et, repoussant sa fille, courut vers son amie comme pour l’embrasser.
— Tu diras que j’ai passé la matinée chez toi, lui dit-elle tout bas et très-vite, je t’expliquerai pourquoi.
Hélène avait parlé la bouche dans le chapeau de madame de Monchenot ; son avertissement s’était confondu avec le baiser de bienvenue; ni son père ni son mari n’en soupçonnèrent rien.
Madame de Monchenot lui serra la main sans répondre, et l’entraîna au milieu du salon.
— Je viens te demander à dîner, dit-elle alors; à peine m’avais-tu quittée, qu’un billet de mon mari m’a prévenue qu’il ne viendrait pas. Il a, assure-t-il, une grande affaire à terminer; quelque cheval tout neuf à essayer, sans doute.
— Non, madame, une partie de whist dans laquelle tout le club est intéressé, interrompit M. de Flize.
— Ah ! c’est bien plus ennuyeux !
— Bien plus grave, madame.
— C’est ce que je voulais dire. „
— La France combat contre l’Angleterre, reprit M. de Flize. Notre vieille ennemie nous a envoyé lord Stone, le César du whist; nous lui avons opposé M. de Monchenot, qui en est le Napoléon,
— Si bien , que les destins de la France se jouent entre quatre bougies !
— Ce sera notre Austerlitz ou notre Waterloo.
— Et vous tenez?
— Pour la France.
— Ah î mon pauvre mari ! quelle responsabilité vous faites peser sur lui !... Mais, ditesraoi, les amiraux qui combattent pour l’honneur du pavillon ont sans doute des chefs d’escadre ?
— Certainement ; lord Stone a le prince de Zell pour partenaire.
— Et M. de Monchenot?
— Un comte polonais dont le nom rime en ski .
— Si bien, que la Prusse combat pour l’Angleterre , et la Pologne pour la France. C’est presque une guerre de principe.
— Il y a dix mille louis d’engagés pour ou contre.
— Ah ! mon Dieu! un budget sur une carte!
J’y suis pour six mille francs.
— Et voilà , ma chère , s’écria madame de Monchenot en se tournant du côté d’Hélène , les maris qui nous refusent de pauvres petits diamants pour nos épaules ! Un jour, les femmes feront leur code aussi ! Prenez-y garde !
— Eh ! madame ! le jour où vous aurez des droits, que ferez-vous de vos privilèges?
— Nous en abuserons.
Un valet vint ouvrir la porte du salon et annonça que madame de Flize était servie.
Hélène prit vivement le bras de madame de Monchenot, et marcha vers la salle à manger.
— Merci , ma chère Caroline, lui dit-elle tout bas , mon mari m’a fort querellée pour certains mémoires dont il ne connaît guère que la moitié; j’ai passé toute ma matinée chez ma modiste et ma lingère ; si M. de Flize s’en doutait, j’en aurais pour trois heures d’oraisons funèbres.
— • Ton mari se mêle donc de ce que tu fais ?
— Quelquefois.
— C’est trop.
— Mais le tien ne s’en occupe donc pas?
— Jamais.
— C’est peu.
— Non, c’est convenable.
— Vous en êtes aux confidences? dit M. de Flize , au moment où l’on se mettait à table , M. de Chamarande à la droite de sa fille, et en face de son gendre.
— Presque ! répondit madame de Monclienot avec un sourire qui fit rêver Hélène.
— Merci , reprit gaiement M. de Flize, je pouvais craindre que vous n’en fussiez déjà aux conjurations.
Hélène regarda son mari d’un air inquiet; ce regard , bien que rapide, n’échappa pas à Caroline, et la fit songer à son tour.
— Allons ! pensa-t-elle , cette pauvre amie ne m’a dit que la moitié de la vérité.
Et tout haut elle ajouta :
— Ne vous hâtez pas de me remercier. Nous n’en sommes , il est vrai , qu’au premier acte de la comédie, mais le cinquième pourrait bien arriver.
— Un dénoument?
— Peut-être.
— Eh bien ! madame, une confidente telle que vous me réconcilierait même avec la tragédie. Complotez.
Caroline suivait, sans paraître y faire attention, l’effet de cette conversation sur le visage de madame de Flize. Chacune de leurs reparties, comme si elle avait répondu a une pensée
intérieure, y produisait une émotion qu’Hélène ne parvenait pas à dissimuler assez pour qu’elle échappât entièrement aux yeux d’une femme.
— Oh! que parlez -vous de tragédie? répliqua madame de Monchenot après l’exclamation de M. de Flize; voilà qui est de mauvais goût et qui me brouille avec mon rôle^
— Ne vous semble -t- il pas assez abondamment pourvu de crimes et semé de larmes ?
— Laissez donc ! il n’y a plus que les vaudevilles qui fassent, pleurer, aujourd’hui !
Hélène baissa les yeux et détourna la tête sous le regard de son amie.
Caroline ne se demanda pas comme Figaro : « Qui trompe-t-on, ici? » mais bien : « Quelle intrigue me cache-t-on, ici ? »
Elle n’hésita pas, ne douta pas. Il y a des gestes qui valent des aveux , et la conviction lui vint en même temps que le soupçon. Ce fut un éclair qui illumina son esprit.
Mais madame de Monchenot, au lieu de se réjouir de sa découverte, comme beaucoup d’amies l’eussent fait à sa place, s’en affligea sincèrement. Elle aimait Hélène, qu’elle avait connue au couvent du Sacré-Cœur tout enfant, et prévit le trouble et les déchirements qu’un amour illégitime devait susciter dans cette âme franche encore malgré le monde, et passionnée malgré Paris.
Sa découverte accomplie, Caroline changea de conversation , et vint en aide à son amie.
Elle jeta l’entretien sur le terrain des courses, des bals, des bruits du monde, y poussa M. de Flize, et le dîner fut d’autant plus gai que tous les convives étaient contraints, à l’exception de M. de Chamarande, dont la verte vieillesse avait conservé toute la sérénité d’une vie honnêtement remplie.
Quant à M. de Flize , il était facile de comprendre à la brusquerie de son allure, à l’entrain saccadé de ses discours, que des inquiétudes inavouées l’agitaient. Il était comme ces enfants qui font du bruit pour s’étourdir quand ils ont peur.
Cependant , l’entretien languissait un peu après qu’on eut quitté la table pour repasser au salon, et déjà M. de Flize regardait du côté de la pendule, lorsqu’un domestique annonça tout à coup :
— M. le comte de Vauvillers !
La tasse de café que madame de Flize versait à son père trembla dans sa main, et quelques gouttes de la liqueur se répandirent sur sa robe.
Madame de Moncbenot, qui l’observait du coin de l’œil, fronça légèrement les sourcils et jeta sur le nouveau venu un regard chargé de haine , qu’elle éclipsa presque aussitôt sous ses paupières mollement abaissées. M. de Vauvillers n’avait pas encore fait un pas dans le salon , que la baronne, la tête coquettement inclinée sur sa main, l’accueillait d’un sourire charmant.
M. de Chamarande salua le comte froide-
ment, niais poliment ; M. de Flize , qui était adossé contre la cheminée, posa sa tasse à moitié vide sur le marbre , et alla au-devant de Vauvillers, auquel il serra la main.
— Eh bien? lui dit-il tout bas en l'interrogeant du regard.
— Attendez , mon cher Georges , votre femme nous observe , répondit le comte d’un air leste. ,
Et il s’approcha de madame de Flize , qu’il salua en lui tendant la main.
Le-salut d’Hélène fut si roide et si compassé, que Georges *’en serait certainement aperçu s’il n’avait été lui-même très-préoccupé.
Madame de Monchenot quitta son fauteuil et vint s’asseoir auprès de madame de Flize, sur la causeuse.
— Ma chère Hélène, lui dit -elle de l’air d’u.ne sœur aînée qui parle à sa cadette, n’ayez donc pas l’air de bouder si fort M. de Vauvillers, sinon l’on pourrait croire que vous pensez à lui.
Hélène rougit jusqu’à la racine de ses cheveux.
— Quelle folie! dit-elle.
La rougeur passée , elle prit un ouvrage de broderie sur lequel elle inclina son visage, devenu tout à coup plus pâle que l’ivoire , et se tut.
Caroline pensa alors que le mal n’était pas à la surface seulement.
Cependant, M. de Flize manœuvra si bien ,
que sous prétexte de montrer a M. de Vauvillers un nouveau fouet de chasse que Devisme lui avait envoyé la veille, il Fentraîna dans une pièce à côté.
— Eh bien? répétà-t-il aussitôt qu'ils furent seuls.
— Eh bien ! mon cher, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre.
— Le prince ne veut pas?
— • Tout juste. »
— Mais l’autre jour encore, il m’offrait cent mille francs que je ne lui demandais nullement ! 0?
— C’est que l’autre jour vous n’en aviez pas besoin.
— Quoi ! ces mille louis , il me les refuse?
— Oh ! non pas ! il y a mis des formes... Il ne les a pas, dit-il, voilà tout.
— Le ladre! s’écria M. de Flize! Votre prince, mon cher, a un cœur de goujat.
— Bah ! c’est un cœur de circonstance.
— Lui !
— Je lui ai vu lâcher des billets de mille francs à chaque pulsation ; mais, par exemple, il avait alors affaire à une danseuse.
— Ah ! la pauvre femme, que je la plains!
— Maintenant, que comptez-vous faire?
— J’y penserai... La nuit porte monnaie, ajouta- t-il en riant.
Us rentrèrent au salon ; madame de Monchenot causait avec M. de Chamarande; madame de Flize essayait des romances à son
piano. M. de Vauvillers s’approcha d’elle.
— Parlez-moi vite, dit Hélène d’une voix brève, et surtout* souriez en parlant.». J’ai peur qu’on ne nous observe»
— Je suis triste à la mort , répondit le j comte, dont la main feuilletait un album.
Madame de Flize se sentit pâlir et laissa tomber ses doigts sur le clavier qui rendit un accord plaintif.
— Bon ! voilà ma femme qui déchiffre quelque nocturne sentimental, dit Georges; la musique a été bien funèbre, cette année!...
— Le prince m’a parlé, ce soir, des mille louis qu’il m’a prêtés ; il faut que je les lui rende avant trois jours , murmura le comte à l’oreille d’Hélène.
1 — Ah ! mon Dieu ! dit-elle»
— Ne vous désespérez pas, reprit-il, en vendant tout ce qui me reste, je ferai cette somme, et puis !...
— Et puis? répéta madame de Flize .d’une voix mourante.
— Vous avez trop souffert par moi et pour moi ; vous ne souffrirez plus , répondit le comte en éludant la question.
Hélène se roidit contre l’horrible émotion qui la prenait à la gorge. Ses yeux étaient secs , ses lèvres arides. Elle joua machinalement une ritournelle brillante, et se pencha sur le piano pour qu’on ne vît pas le bouleversement de ses traits.
— Ah! voilà qui sent la barcarolle ! inter-
rompit M. de Flize. Est-ce de Monpou, ce que vous jouez là ?
— C’est la saltarclle de Rossini, répondit M. de Vauvillers, en se tournant vers Georges.
— Quel courage avez-vous donc? Je me sens plus morte que vive , reprit Hélène tout bas en regardant le comte.
— Le courage des gens qui ont pris leur parti.
— Tenez, Armand, poursuivit madame de Flize, il faut sortir d’une si terrible position ; ne décidez rien avant de m’avoir vue , rien , entendez-vous?
— Cependant...
— Je le veux.
La fièvre luisait dans le regard d’Hélène; M. de Vauvillers ne répondit rien, mais s’inclina , comme un homme qui cède à une volonté supérieure.
M. de Flize avait pris sa canne et son chapeau.
— Vous partez? lui demanda M. de Chaînarande.
— Je vais au club relever M. de Monchenot.
— Ah ! oui, pour la fameuse partie ! s’écria Caroline. Vous faites donc fonction de lieutenant général ?
— Ma foi ! je fais fonction d’actionnaire avec M. de Vauvillers , qui en est aussi ; au moins, si je perds, veux-je savoir comment je
perds... La bataille est en cinq robres. On a du commencer à dix heures.
— Dépêchez-vous donc ! mon mari pourrait bien^avoir perdu sans vous.
— Venez-vous, Armand ? dit Georges.
Armand salua madame de Flize et suivit Georges; au bout d’une minute, le roulement d’une voiture retentit dans la rue Blanche.
— Eh bien ! dit Caroline, imitons nos maris et faisons chez nous ce qu’ils font au club. Monsieur le marquis, ajouta-t-elle en s’adressant à M. de Chamarande, je vous défie.
— Mais nous ne sommes que trois ! fit observer le vieillard.
— Je ferai le mort, répliqua l’aimable femme.
Madame de Monchenot voulait à toute force distraire l’attention de M. de Chamarande, que l’agitation et la pâleur de sa fille auraient pu frapper à la fin ; elle y réussit. Cette grâce d’une femme jeune et jolie qui pensait à son amusement, flatta le vieillard. Il s’assit à la table de jeu et brisa l’enveloppe des cartes tout rayonnant.
Madame de Flize livrait à sa pensée une lutte acharnée, pour la contraindre à se plier aux combinaisons du whist ; ses nerfs étaient horriblement tendus , ses joues en feu et ses mains froides.
Madame de Monchenot paraissait d’une gaieté folle.
A minuit, M. de Chamarande, qui avait
gagné trente fiches, se retira, laissant Caroline chez sa fille.
— C’est l’heure des secrats, lui avait-elle dit en montrant la pendule dè doigt; vous partez, moi je reste.
— L’heure des secrets ou des chiffons, dit le marquis en baisant le front de sa fille.
A peine son père eut-il passé la porte du salon, que madame de Flize, saisie d’une attaque de nerfs, tomba sur la causeuse.
Caroline la prit dans ses bras et fit sauter les agrafes de sa robe.
La poitrine d’Hélène palpitait à rompre son corset; elle avait les mains plus glacées que le marbre et les lèvres blanches. Elle étouffait.
Enfin , un déluge de larmes la soulagea , et cachant sa tête entre les bras de Caroline, elle s’écria :
— Mon Dieu ! que je souffre ! prenez pitié de moi !
l’intérieur d’une débutante.
Cependant M. de Flize et M. de Vauvillers avaient touché au club en quittant la rue Blan-
ehe. Le whist international en était à sa première partie; chacun des deux partenaires avait gagné un rob$£, les chances étaient égales. Les deux jeune^gens se mêlèrent au flot des curieux et passèrent un quart d'heure à peu près à voir tomber les cartes silencieusement sur la table ou la gloire de deux peuples se débattait.
Enfin la victoire se prononça pour M. de Monchenot dont le jeu, habile à force de témérité, décida de la bataille, un instant compromise par la faute de son lieutenant général.
— C’est une partie emportée à la baïonnette ! avait dit un vieux joueur enthousiasmé.
— Voulez-vous cent louis de votre enjeu et je me mets à votre place, dit à M. de Flize un jeune beau qu’on appelait Adrien Bouzonville.
— Non pas, mon cher, j’aurai tout ou rien, répondit M. de Flize.
Toutes sortes de paris s’établirent autour de la table , ainsi qu’autour de la tribune du club les jours de course, et comme on prenait du Drummer contre le champ sur le turf, on demandait du Monchenot à prime.
Lord Stone offrait gravement de tenir tout ce qu’on proposerait, mais les chances n’étant plus égales, les parieurs repoussèrent ses offres. Quelques-uns cependant, que la peur avait gagnés, abandonnèrent le tiers de leur enjeu pour avoir le droit de se retirer. L’Anglais prit le reste à son compte.
Comme la seconde'partie allait commencer, M. de Flize passa son bras sous celui de M. de Vauvillers.
— Venez-vous chez Faustine? lui dit-il.
— Moi ! et qu’y ferai-je?
— Vous m’aiderez à passer le premier quart d’heure.
— Vous avez tort ; seule avec vous , elle boudera ; à deux, elle pleurera.
— Petite pluie abat grand vent, répondit Georges entraînant M. de Vauvillers.
Le coupé de M. de Flize s’arrêta au bout de quelques minutes devant la porte d’une maison de la rue de l’Arcade où Faustine avait son appartement.
Cet appartement était situé au deuxième étage au-dessus de l’entre-sol d’une maison neuve à balcons; la porte cochère, reluisante et garnie de lourds anneaux passés dans la' gueule de lions de bronze, ouvrait sur un vestibule pavé en bois pour amortir le roulement des voitures ; les murs latéraux en stuc chatoyaient à l’œil ; la voûte avait des compartiments dorés et coloriés dans le goût de la renaissance. On montait aux appartements, disposés sur la rue, par un escalier coquet en bois de chêne, le long duquel tournoyait une rampe en marqueterie; cet escalier élégant et svelte manquait d’ampleur, comme presque tous les escaliers des maisons nouvelles de Paris, où la cherté des terrains oblige les architectes a économiser l’espace. Du premier au second
étage où demeurait Fa ustine , -le pied des visiteurs foulait un tapis à raies vertes et rouges retenu sur les degrés par des baguettes en cuivre doré. Un gros flot de soie pendait à la porte a deux battants, qui se présentait à la droite de la rampe. On voyait au milieu de cette porte une de ces petites serrures étincelantes que la commodité a fait adopter et dont les ressorts d’acier jouent sous l’effort d’une clef imperceptible. M. de Flize avait bien dans sa poche la clef de cette serrure, mais il agita le cordon de la sonnette et attendit quion vînt lui ouvrir.
— Madame est-elle chez elle ? demanda-t-il au groom qui parut sur la porte.
Madame est dans sa chambre , répondit le groom, petit vaurien qui montrait en parlant des dents blanches comme celles d'un chat.
M. de Flize traversa l’antichambre et le saon, précédant M. de Vauvillers, tourna le bouton en cristal d’une porte blanche à losanges dores, et entra dans la chambre à coucher de Faustine.
La déesse de ce petit temple, comme on aurait dit au temps de M. Dorât, était assise sur une chauffeuse au coin du feu , un livre à la main. Sa tete, tournée du côté de la porte, montrait aux visiteurs un visage où le froncement de deux sourcils pointus et déliés comme deux lames de canif, le pli de la bouche et l’cnilure des narines, témoignaient assez de l’impatience de Faustine,
Elle jeta son livre à l’autre bout de la chambre et fut sur pied d’un bond.
— Ah! dit-elle, je vous attendais à cinq heures et il en est onze ! Si vous courez comme vos chevaux, prenez-y garde, mon cher, vous vous ferez distancer.
— Allons! répondit Georges en prenant la main de Faustine pour la baiser , ce n’est qu’une épigramme, Faustine est de bonne humeur.
La débutante lança par-dessus l’épaule de M. de Flize un regard rapide à M. de Vauvillers qui secoua la tête.
Faustine mordit ses lèvres qu’elle avait minces et d’un galbe charmant, mais un peu pâles.
— Et ma pariire? demanda-t-elle brusquement.
— Nous y voici, pensa Georges.
— Eh bien ! reprit-elle.
— Ne l’auriez-vous pas déjà si je l’avais? répondit M. de Flize en passant son bras sous la taille de Faustine pour l’attirer à lui.
Faustine glissa comme une couleuvre entre ses mains et se planta debout devant M. de Flize les bras croisés.
— Voilà donc ce qu’on nomme un gentilhomme! s’écria-t-elle de l’air de Bertram parlant à Raimbaud.
En disant ces mots, Faustine était si comiquement grave, que les deux jeunes gens partirent d’un éclat de rire.
Faustine ne put s’empêcher de les imiter,
et le quart d’heure que M. de Flize redoutai! s’envola sans orage.
Quand leur gaieté à tous se fut calmée, la débutante voulut rentrer dans sa colère, mais elle avait ri : elle était désarmée.
— Voyons, reprit-elle, nous nous amusons aux bagatelles de l’esprit, et je n’ai pas même un diamant pour reposer mà tristesse !
— Tant mieux, répondit Georges, si vous n’en avez pas un aujourd’hui , c’est que vous en aurez deux demain.
— A ce compte-là je ferai bien d’attendre jusqu’à quatre-vingt-dix ans ; la veille de ma mort j’en aurais des corbeilles !
— Tenez, cher Armand, parlez-lui, dit M. de Flize.
— Je ne veux pas qu’on me parie et je veux qu’on me prouve! s’écria Faustine. Vos discours à tous deux ne valent pas une pierre.. . fine ! Savez-vous bien que ma fantaisie s’est haussée à la taille d’une passion ? Toute la nuit et tout le jour je me suis parée en imagination de cette bienheureuse joaillerie; j’éblouissais du haut d’une avant-scène un orchestre de dandys rutilants, je forçais dix rivales à crever de dépit , je me faisais peindre pour le prochain salon , je me promenais dans des boudoirs bâtis en rêves, j’étais splendide comme un paon qui fait la roue, je débutais presque...
— Ah ! diable ! fit Georges.
— Et voilà que vous me faites tomber du balcon de mes songes au parterre de la réalité !
Un Anglais , qui n’est que depuis huit jours à Paris, lord Stone, a donné un écrin à une coryphée taillée en formede clou, avec des vrilles pour jambes, et vous qui êtes domicilié au deuxième arrondissement depuis trente-quatre ans et au treizième depuis quinze mois...
— Dix-huit, interrompit Georges.
— Vous me laissez humilier par toutes mes amies qui m’écrasent à coups de rubis et d’émeraudes... j’ai des droits à l’ancienneté. Voyez plutôt ! s’écria-t-elle en écartant ses lèvres qui mirent à nu deux rangées de dents blanches et luisantes.
L’éclair de ces dents magnifiques fascina Georges.
— Vous aurez demain votre parure ! dit-il.
— Demain ? reprit Fausline avec un sourire d’incrédulité , demain, c’est bien souvent le cousin de jamais î
— C’est quelquefois le synonyme d’aujourd’hui.
— Alors, j’aime mieux le synonyme de "votre synonyme.
— Il est minuit, repartit Georges en montrant la pendule, c’est une heure du genre neutre. C’est trop tard pour être aujourd’hui, trop tôt pour être demain.
— Si ce n’est que cela, je vais faire avancer ou reculer l’aiguille a votre gré, s’écria Fausfine le doigt sur le cadran.
— Arrêtez ! cette pendule marque l’heure qui me convient, ehose rare !
— Eh bien! reprit la débutante , signons un traité.
— Dictez.
— Si demain la parure n’est pas chez moi, vous m’en deyrez les intérêts.
— Lesquels ?
— Un bracelet pour le premier jour de retard, une épingle pour le second, une broche pour le troisième, une bague pour le quatrième...
— Et ainsi de suite jusqu’au bout de l’an et de l’écrin ?
— Précisément.
— C’est un bijou par vingt-quatre heures.
— Vous calculez divinement. Consentezvous?
— Sans doute.
— Votre main donc !
— La voilà.
— Je mets votre traité sous la sauvegarde d’Armand et vous êtes amnistié, dit Faustine solennelle et superbe, comme mademoiselle Rachel dans Andromaqiie.
Les deux jeunes gens se levèrent pour partir ; Faustine leur tendit la main à tous deux et les accompagna jusqu’à la porte extérieure de son appartement. Comme ils avaient descendu déjà quelques marches , elle se pencha sur la rampe.
— Georges! dit -elle en nouant ses doigts sur sa bouche comme pour lui envoyer un "baiser.
— Qu’est-ce encore? demanda M. de Flize, la tête tournée du côté de.Faustine.
— Oubliez-moi... j’y gagnerai.
Et lui jetant son baiser avec un sourire dont les yeux de Georges furent éblouis, elle disparut derrière sa porte,
— Allons ! dit Georges tout en descendant l’escalier, j’emploierai les grands moyens.
Faustine avait gardé sa toilette de ville, à l’exception toutefois du chapeau qu’elle avait remplacé par un bonnet capricieux dont le désordre augmentait la grâce de sa physionomie. Elle se tint un instant devant une glace, après qu’elle fut rentrée dans sa chambre à coucher, lissant des deux mains ses épais bandeaux de cheveux bruns. Puis appuyant un coude sur le velours de la cheminée, elle se regarda longtemps de l’air tendre et caressant d’un amant qui Regarde sa maîtresse.
— Décidément, dit-elle enfin , c’est l’heure qui me va le mieux.
Elle se sourit à elle-même et chiffonna les barbes de son bonnet.
— Il faudra pourtant bien que le prince me voie à cette heure, reprit-elle en se faisant tout haut ses confidences; je m’arrangerai pour que sa prochaine visite commence à minuit.
Elle partit d’un éclat de rire et ses yeux étincelèrent comme du diamant.
Ah ! mais, ajouta-t-elle, si elle commence à minuit, à quelle heure finira-t-elle donc?
Elle s’assit sur la chauffeuse qu’elle avait
quittée à l’arrivée de M. de Flize, et allongea ses pieds vers les chenets avec les mouvements onduleux d’un serpent.
— M. de Flize est un peu usé, reprit-elle en promenant ses regards dans la chambre, et ce mobilier aussi. Ces fauteuils et cette tenture de broeatelle sont d’un vieux goût. Toute cette antiquaille date bien de six mois.
Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et resta pensive quelques minutes, puis se levant avec l’élasticité d’une baguette d’acier, elle frappa sur un timbre d’argent.
— Madame a sonné? dit une soubrette en soulevant une portière cachée au pied du lit.
— Oui, Juliette; déshabillez-moi.
Juliette, la camériste et la confidente de Faustine, avait l’âge de sa maîtresse à peu près, de vingt-quatre à vingt-cinq ans; elle portait un petit bonnet, un col et un tablier plus blancs que le voile d’une nonne, avec une robe deflorence à corsage plat. Fine, délicate et propre comme un bijou, un peu plus petite que sa maîtresse qui était élancée et svelte, Juliette eût passé partout pour la femme de chambre d’une duchesse ; mais la hardiesse de ses regards et l’assurance de ses répliques la trahissaient aussitôt qu’elle ouvrait la bouche.
Elle s’approcha de Faustine et défit les agrafes de sa robe.
— Quelles nouvelles du prince? l’as-tu vu? demanda Faustine.
— Oui, madame.
— Et tu n’as rien pour moi ?
— Oh si ! madame. Dix mille paroles plus ardentes que des becs de gaz , avec des promesses magnifiques, comme toutes les promesses.
— Est-ce tout?
— - Il y avait encore un billet que je n’ai pas voulu prendre.
— Tu as bien fait.
— Ce billet était accompagné d’un double louis que j’ai refusé.
— En voilà un autre, prends, dit Faustine en fouillant dans une coupe.
La robe de Faustine coula à ses pieds et laissa voir sa taille souple et ronde et ses épaules éclatantes comme de la nacre.
Juliette tira la baleine autour de laquelle s’enroulait le lacet, et le corset suivit la robe; Faustine resta en costume de statuette.
— Madame est la seule femme que je connaisse à qui la plus délicieuse toilette aille moins bien que la vérité, lui dit Juliette.
— Oh ! fit la débutante en croisant d’un geste mignon ses bras sur sa poitrine, donnemoi bien vite ma robe de chambre, la vérité a froid. *
La camériste apporta une robe de cachemire blanc dans laquelle Faustine se roula comme une chatte; puis, s’étant blottie dans une ganache, elle tendit ses jambes à Juliette qui délaça les boüiqcs et passa aux pieds de sa mai-
tresse des pantoufles de velours fourrées de cygne.
— Ce pauvre prince doit être tout ébouriffé, reprit Faustine; ma chambre doit lui faire l’effet d’une citadelle.
— Je ne sais pas ce qu*il pense de votre chambre, mais quand il parle de vous, ses yeux brûlent.
— Laisse-le s’incendier, l’incendie fond les métaux.
— Eh ! madame, il n’est pas de fer !
— Qui parle deçà, Juliette? c’est un homme d’or !
Juliette se mit à rire en regardant sa maîtresse.
— Ainsi, madame, je resterai impitoyable ?
— Sévérité et discrétion , voilà ton mot d’ordre.
— A perpétuité?
— Eh ! ma petite, l’éternité n’est pas de ce monde !
Au bout d’un quart d’heure, Faustine renvoya Juliette qui ravaudait par la chambre.
— Va , dit-elle , j’achèverai bien toute seule ma toilette de nuit.
Faustine n’était pas seule depuis cinq minutes qu’elle entendit, au milieu du silence profond, le bruit sec d’une clef tournant dans une serrure, et la porte extérieure de son appartement s’ouvrit.
— Ah ! dit-elle, je commençais à craindre qu’il n’eût pas vu les fleurs dans leur potiche.
Au môme instant M. de Vauvillers entra dans la chambre,
La même question qui Lavait accueilli dans le salon de la rue Blanche l’accueillit dans la chambre de la rue de l’Arcade.
— Eh bien ? s’écria Faustine,
— Je te remercie de ton inquiétude, ma chère Faust, c’est à peu près la seule chose qui me reste, lui répondit Armand.
— C’est donc fini?
— Presque, mais c’est alors qu’on se croit perdu qu’on est le plus près d’être sauvé. La Providence est là.
— La Providence n’est pas un banquier!
— Bah ! les banquiers ne sont pas ce qu’un vain peuple pense! j’en connais, et des plus riches, qui n’ont pas le sou, reprit gaiement M. de Vauvillers.
— Mais ils ont du crédit, et ça vaut des millions.
— J’en ai aussi, moi, du crédit, et ça vaut des bracelets. Tiens, choisis.
Et parlant ainsi, Armand tendait à Faustine deux ou trois de ces petites boîtes en maroquin dont le regard des femmes est si friand.
Faustine en fit jouer les ressorts, et les couvercles chassés laissèrent voir deux ou trois bijoux d’une exquise beauté qui venaient de chez Froment-Meurice.
La débutante poussa un cri d’admiration, et rouge de plaisir passa les bracelets à son bras. J/or et les pierreries scintillaient et rehaus-
— es-
saient encore la beauté charmante de ce bras qu’on aurait dit modelé dans le marbre par Pradier.
— Je ne choisis pas, s’écria Fausltine, je prends.
— Merci, dit M. de Vauvillers qui lui baisa la main.
Faustine lui sauta au cou.
— Tu es ruiné et tu penses à mes fantaisies, reprit-elle, tu es charmant !
— C'est l’effet d’une superstition.
— Ah!
— Je crois aux miracles.
— Tu as raison.
— Quoi ! toi aussi, Faustine?
— Les femmes en ont le monopole.
— C’est juste.
Faustine caressa du regard les bracelets noués autour de ses bras.
— Laisse faire, reprit-elle en se penchant h l’oreille d’Armand, je veux être pour toi l’intendant de la Providence.
M. de Vauvillers sourit comme un homme qui entend une plaisanterie à laquelle il ne veut pas répondre.
— En somme, laquelle dois-tu? continua Faustine en jouant sur le mot.
— Vingt mille francs.
— Quelle pauvreté ! Fi !
— Je te parle seulement de ce qui est exigb ble demain.
— Ah ! il y a autre chose encore?
— Certainement.
— Quoi donc?
— Le grand passif, comme on dit au tribunal de commerce.
— Son chiffre?
— Cent mille francs capitalisés, sans compter la dette flottante.
— A la bonne heure, et voilà qui est honnête!
Faustine réfléchit quelques secondes, puis adressant à Armand la question qu’elle avait adressée à Georges :
— As-tu vu le prince? dit-elle.
— Le prince de Zell ?
— Oui.
— Je l’ai vu aujourd’hui.
— T’a-t-il parlé de moi?
— Toujours; il en est monotone.
— Merci.
— J’imagine, continua ’M. de Vauvillers en raillant, que c’est ton obstination à te celer qui le rend si maussade pour ses connaissances.
— Tu crois?
— J’en suis sûr, et si tu avais pitié de la jeunesse française, tu le recevrais.
— Tu me le conseilles?
— Sans doute. Aussitôt qn’il t’aura vue...
— Il ne pensera plus à moi, n’est-ce pas?
— Ou du moins il se taira.
— Eh bien ! présente le-moi donc.
— Et mon ami Georges?
Faustine haussa les épaules.
LOVELACB. 1 3
— Très-bien, reprit Armand, mais s’il nous surprenait?
— Tu sais bien que M. de Flize 111e prévient toujours de ses visites deux ou trois heures à l’avance ; il â une clef, c’est vrai, mais je la lui laisserai toute ma vie, il ne s’en sert jamais.
M. de Vauvillers savait parfaitement ce qu’il feignait d’ignorer, mais il voulait avoir l’air de résister à la démarche que Faustine lui demandait.
— C’est pour ton repos, ce que j’en fais, ajouta Faustine en riant.
— Il est certain que j’y gagnerai les trois heures d’ennui quotidien que je perds à présent à l’entendre. Mais toi?...
— Oh ! moi , je me dévoue... Est -ce convenu ?
— Soit.
— Alors choisis le jour de la présentation.
— Ma foi, ma chère Faust, puisque tu es décidée à te sacrifier, sacrifie-toi vite.
— Va donc pour samedi prochain.
— A quelle heure?
— Mais à minuit, après les Italiens.
— Pauvre prince! murmura M. de Vauvillers d’un air de componction.
Il était près de deux heures lorsque se termina cette conversation durant laquelle les deux interlocuteurs avaient éprouvé presque les memes émotions. Armand craignait que Faustine ne lui offrît pas ce qu’il avait un désir extrême d’accepter, et Faustine craignait à son
tour qu’Armand ne refusât l’expédient qu’elle lui proposait comme un service et qu’elle avait personnellement une envie irrésistible d’employer.
Tous deux avaient réussi et tous deux étaient ravis.
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