UN CONDOTTIERE EN BOTTES VERNIES
Le comte Armand de Vauvillers était fils du comte Armand Vauvillers, que la révolution de 4789 avait trouvé soldat aux hussards de Berchigny et que l’empire avait fait comte et général de brigade. Nommé lieutenant général durant les Cent-Jours, émigré après Waterloo, le comte Vauvillers était rentré en France après la révolution de juillet, qui l’avait confirmé dans son grade et lui avait confié le commandement d’une division militaire en Vendée, après avoir liquidé les arrérages de sa pension.
En 4837, le comte Armand de Vauvillers, qui avait pris lede parce que la particule allait bien à son nom, lieutenant général , pair de France, grand officier de la Légion d’honneur,
était mort laissant un fils âgé de vingt-sept a vingt-huit ans à qui le passé du père répondait.
(3c l’avenir.
Maître d’une fortune considérable et d un nom honorable , le jeune Armand avait cle poussé parle vieux général dans la diplomatie. La mort du père l’avait surpris premier attaché à l’ambassade de Naples qu il quitta précipitamment pour recueillir en France une riche succession dont il était le seul héritier. ^ Jusqu’à celte époque, Armand avait mène l’existence que mènent à peu près tous les jeunes gens de sa classe, existence Ires-oisive et fort débraillée souvent, mais en somme, s’il avait bien voulu suivre la pente que son père lui avait tracée, protégé qu’il était par les souvenirs de l’empire encore tout-puissants , Armand était en passe de devenir ambassadeur tout comme un autre. Il n’avait qu a se laisser porter par le flot. Mais Armand, retenu à Paris par les embarras d’un procès qui laisait partie de la succession paternelle, s’accoutuma trop vite à un genre de vie dont le whist, les écuries et les boudoirs se partageaient les heures, y prit goût et n’en voulut plus d’autre.
En 1840, à trente et un ans, Armand avait dévoré les trois quarts de sa fortune. Le jeu, les actrices et. les chevaux se les étaient partagés. Il avait gagné à cette vie d'être l un des hommes les plus connus au boulevard des Italiens, dans les coulisses de l'Opéra, aux champs de courses et dans tous les boudoirs un peu
bien suspects de la Nouvelle-Athènes. Les danseuses de la rue Lepelletier l’appelaient Armand tout court, il était de tous les paris les plus extravagants, et l’on eomplait, au travers de Paris , sept ou huit femmes qu’il avait lancées.
Si Armand n’avait pas rompu avec ce qu’on est convenu d’appeler le monde à Paris, du moins il s’en était fort écarté. Quant aux vieux amis de son père, il ne les voyait plus. Armand se levait fort tard, le plus souvent vers midi, dînait au club ou au café de Paris, jouait au whist, se montrait au bois, commençait sa soirée à l’Opéra et la finissait au hasard. Pour rien au monde il n'eût manqué, chaque année, de se rendre à Chantilly, à la Croix-de-Berny, aux courses du Champ-de-Mars et à la plaine de Sa tory. Il était à peu près sûr de faire le lendemain ce qu’il avait fait la veille, et personne en France n’avait, mieux que lui, résolu le problème de la régularité dans le désordre.
11 avait fallu sept ans de cette régularité pour fondre quarante mille livres de rente.
Au commencement de 1842, Armand s’était aperçu qu’il ne lui resterait plus rien , tout payé, que dix ou douze billets de mille francs. Un spéculateur eût déposé son bilag et se fût, à l’aide- d’un concordat, assuré une honnête aisance ; l’aisance, c’eût été la misère pour Armand. En homme habile, il paya tout et s’assura pour un an ou dix -huit mois de crédit.
Le crédit conquis, il en usa en millionnaire, et jamais le comte de Vauvillers ne parut plus brillant qu’en 1845.
Quelques paris heureux le soutinrent durant les derniers mois de cette année et lui permirent de faire figure dans le cercle où il était accoutumé à vivre; il joua hardiment, perdit parfois, gagna souvent et vécut richement sans rien payer à ses fournisseurs. À cette époquelà, il avait encore un cabriolet, deux chevaux, un groom , un valet de chambre et un appartement au rez-de-chaussée d’une maison de la rue Chauchat , qui lui coûtait quatre mille francs.
A rentrée de l’hiver, il acheta un coupéchaise et fit renouveler une partie de son mobilier.
Au mois de décembre, il se trouva pour la première fois en présence d’une dette de jeu qu’il était dans l’impossibilité d’acquitter.
Armand pouvait tout vendre, payer scs dettes, s’ouvrir aux vieux amis qu’il avait négligés et rentrer dans la diplomatie où leur influence lui aurait assuré une position. Mais il lui eût fallu rompre avec ses vices, et il aimait ses vices. Armand passa chez Adrien Bouzonvilte, lui emprunta le double de la somme qu’il avait perdue et continua.
A l’ère du jeu succéda , ou , pour être plus vrai, s’adjoignit l’ère des emprunts.
Au mois de mars 1844, Armand devait cinquante mille francs ÿ après les courses du prîn-
temps et une saison désastreuse au whist , il en devait cent mille.
Dans ce compte, Armand ne faisait pas entrer ses fournisseurs. Il estimait, dans son for intérieur, qu’il avait fait gagner a ces gens-là plus qu’il ne leur devait. Il n’avait peut-être pas tort.
D’assez vilains bruits commençaient à circuler sur le compte d’Armand; on l’accusait tout bas de vivre un peu aux dépens de tout le monde ? quelques-uns s’étaient aperçus qu’il prenait au jeu quand il gagnait, mais qu’il ne rendait pas quand il perdait. On savait sa fortune dilapidée depuis longtemps , et l’on ne comprenait pas d’ou il pouvait tirer le luxe qui l’entourait encore. Il n’avait ni industrie, ni majorât. La plupart de ses connaissances se retiraient tout doucement de son intimité; presque seul de tous ses anciens amis, le comte de Flize lui était resté fidèle.
La cause de leur intimité était naturelle. Armand était tout à la fois l’amant de madame de Flize et l’amant de Faustine; c’est-à-dire l’amant de la femme et de la maîtresse de son ami.
M. de Flize avait présenté M. de Vauvillers à Hélène un soir au bois de Boulogne , peu de temps après son mariage. Hélène, sérieuse et un peu timide, avait accueilli froidement l’ami de Georges, qui n’avait pas non plus profité beaucoup de l’occasion qui lui était donnée de voir la comtesse chez elle ; cependant, au bout
de deux ou trois années, ses visites , d’abord rares et cérémonieuses, devinrent plus fréquentes, et leur connaissance, un assez long temps contenue dans les limites de ces monotones relations que noue le monde , se transforma en intimité. Armand calcula chacune de ses démarches de manière à ce qu’elles ne pussent susciter aucun ombrage, graduant avec une étrange habileté le nombre et la durée de ses visites. II avait l’esprit souple et facile, assez de scepticisme pour jouer la mélancolie d’une âme blessée, et trop l’habitude du moirCfe pour ne pas faire tourner tous les sentiments à son profit , les plus honnêtes surtout. Madame de Flize, sans être malheureuse, éprouvait ces vagues ennuis que la mode habille assez volontiers en désespoirs ; son mari lui laissait une liberté dont elle ne savait que faire et qu’elle cherchait à distraire; aimante et jeune, elle prit la réserve de M. de Vauvillers pour la tristesse d’un cœur qui compte ses jours par ses désillusions ; Armand , qui devina cette sympathie , la développa par des confidences qui étaient comme des éclairs sur, des abîmes sans fond de regrets et de désenchantements, abîmes mystérieux qui exerçaient une sorte de fascination sur l’esprit d’Hélène. Elle aussi bégaya des demi-confidences qui mirent Armand sur la voie de ces inquiétudes indéfinissables, d’autant plus dangereuses qu’elles n’ont pas de causes ; il la plaignit et la consola. Mais, perfide comme le serpent, il exploita les légèretés de
Georges en ayant l’air de les excuser, et dévoila , sous prétexte de les faire pardonner, celles de scs erreurs qu'on ignorait; il se fit une arme du sentiment de la dignité offensée pour éloigner Hélène de son mari, sapa le respect et la confiance qu’elle avait en lui par des railleries qui s’attaquaient à tout en paraissant tout défendre, et fit autour de l’âme de la jeune femme une solitude complète et désespérée.
Un jour, après une heure d’abandon, Hélène se réveilla tout en pleurs ; elle appartenait à M. de Vauvillers.
Ce jour -là même, Armand soupait avec M. de Flize chez Faustine.
Au reste, la soirée qu’il commençait chez Hélène , il la finissait le plus souvent chez Faustine ; si bien que, lorsque l’heure de sa ruine sonna, elle le surprit amant heureux de deux femmes qui toutes deux appartenaient, à des titres différents, à son ami le plus intime.
Un instant, M. de Vauvillers fut ébranlé par la pensée de sa détresse, mais il regarda autour de lui, et le cynisme glacé de son caractère lui fit comprendre que rien n’était encore perdu.
A force de creuser l’abîme des passions et des vanités, Armand en était arrivé à ce point de dégradation qu’il cherchait un point (Fappui dans l’amour.
Ce honteux calcul n’était, à ses yeux, que
l’application d’un aphorisme célèbre : « L’utiledans l’agréable. »
Armand s’était donc décidé à battre monnaie sur le cœur de ces deux femmes, l’une perdue, au ban du monde, rompue à toutes, les roueries et à toutes les exigences de sa position ; t’autre, seulement égarée. Mais , si la décision avait été prompte, l’exécution avait été lente et mûrie avec cette sagacité que des âmes perverses apportent toujours dans l’enfantement du mai.
Au commencement, ii avait agi par la tristesse sur Hélène et s’était fait arracher par lambeaux les confidences de ses angoisses en ayanLtoujours bien soin de les exagérer ; cette pâleur , qu’il gagnait pendant les heures nocturnes où il poursuivait à coups de cartes l’espérance de son lendemain, il la mettait au compte de Linsomnic. Un mot venait sans cesse aux lèvres d’Hélène , mais ce mot, elle n’osait le prononcer.
Un jour enfin où, tremblante pour l’avenir d’Armand, elle le voyait plus sombre que jamais., elle bégaya, les yeux baissés et la rougeur au front, cette offre dont la pensée seule lui glaçait le sang dans les veines. Un soupir de joie gonfla le cœur d’Armand 5 mais, trop habile pour rien laisser voir de cette joie , il repoussa la pauvre Hélène avec une colère si bien jouée que, pâle d’épouvante et de regret, elle faillit tomber à ses genoux pour lui demander pardon.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, la tête caclicc entre ses mains, en me donnant, ne vous ai-je pas tout donné?
— Maisne vois-tu pas, dit Armand avec une exaltation dramatique dont l’exagération même charmait Hélène qui se plaisait, comme toutes les femmes , à ces sortes d’explosions volcaniques, ne vois-tu pas qu’un peu d’or salirait notre amour?... Ton sang, je pourrais l’accepter ; mais une parcelle de ta fortune, une obole de ta richesse, jamais ! De toi, je ne veux que toi, rien que toi ! Laisse-moi mes tourments, mes inquiétudes, tous mes ennuis... c’est le fruit amer de ma jeunesse que tu ne protégeais pas encore... Ta pensée doitelle un instant s’arrêter sur ces misères? Que m’importe , d’ailleurs , la fin de toutes ces choses?... Tu m’as aimé, tu m’aimes, le reste n’est rien ! Oh î jamais plus ne prononce entre nous de ces mots qui souillent, promets-lcmoi, et alors je pourrai te pardonner cette injure qui ne va pas à tes lèvres! Va ! mon Hélène, je veux te bien prouver que je te mérite, et, si je dois te perdre, je veux au moins que tu emportes mon souvenir!
Hélène, exaltée et tout en larmes, tomba dans les bras d’Armand, couvrit son front, scs mains, ses cheveux de baisers, lui jura tout ce qu’il voulut et le quitta radieuse comme un poète qui a trouvé son rêve.
Mais elle tint parole, et M. de V'au vil lers s’aperçut qu’il était allé trop loin.
Après l’explication passionnée qu’ils avaient eue ensemble, Hélène était femme à mourir si Armand le lui avait demandé ; mais Armand voulait vivre et bien vivre. Sa réputation bien assise sur des bases indestructibles, il s’agissait de forcer madame de Flize dans les craintes et les scrupules où la pureté de son amour s’enfermait comme dans une citadelle. Comme toutes les femmes d’un cœur honnête et d’une naïveté sincère, elle avait accepté les paroles d’Armand telles qu’elle les avait comprises, ne cherchant pas à voir au delà de ce qu'elle entendait. 11 fallait donc garder la position qu’on avait prise dans son esprit, et tout, ensemble la contraindre à revenir sur sa résolution.
Armand était triste, il devint funèbre. Sa noire mélancolie augmenta tous les jours; son sourire était désolé , sa parole brève et solennelle comme celle d’un homme qui a sondé (outes les profondeurs de la vie et qui s’apprête à y renoncer, n’y ayant rien trouvé." Madame de Flize s’épouvanta ; elle questionna son amant, il ne répondit pas; elle pria, pleura, sanglota ; il se tut.
Mais elle aussi , se souvenant de leur première scène, n’osait pas ramener la question sur un chapitre épuisé.
Un jour elle reçut un billet par lequel M. de Vauvillers lui mandait qu’ayant été sommé par un de ses créanciers de lui rendre une somme de ciuq mille francs qu’il lui devait, il allait tout vendre pour en finir d’un coup et
partir après. « Ce soir, ajoutait-il, je vous embrasserai pour la dernière fois. »
Le nom du créancier se trouvait par hasard dans la lettre; Hélène sauta sur la clef d’un petit meuble où elle serrait son argent et ses bijoux, l’ouvrit, prit cinq billets de mille francs, les glissa sous enveloppe, fit porter le paquet au créancier de la part de M. de Vauvillers et courut chez Armand.
Lorsque Armand parut, Hélène tremblante détourna ses yeux baignés de pleurs.
— Vous ici? s’écria le jeune homme qui s’attendait à la trouver chez lui.
Madame de Flize se leva toute pâle sans avoir la force de lui répondre.
Elle avait, en entrant, posé la quittance sur la cheminée; Armand la vit et fronça le sourcil, tandis qu’une joie immense l’inondait.
— Ne me grondez pas ! s’écria Hélène, vous me rendrez cela quand vous voudrez... Que serais-je devenue si je vous avais perdu !
Armand voulait répondre, mais la main d’Hélène lui ferma la bouche; elle était si palpitante et tant d’émotion sc lisait dans ses traits, cette main qu’il pressait sur son visage était si blanche et si parfumée , l’action de madame de Flize témoignait d’un si grand amour qu’Armand se laissa toucher.
— Hélène, lui dit-il, vous m’avez fait bien du mal, mais je vous pardonne.
Madame de Flize. rayonnante de bonheur, quitta M. de Vauvillers à son tour ivre de joie.
La bataille était gagnée pour tous deux.
Ce que madame de Flize avait fait une fois, elle le fît une seconde, puis une troisième, et chaque fois elle croyait naïvement violenter la volonté de M. de Vauvillers ; elle le sauvait en tremblant et lui en demandait pardon après.
Le jour où M. de Chamarande rencontra madame de Flize à pied à la porte de son hôtel, elle arrivait de chez M. de Vauvillers qui en était alors à sa quatrième crise.
Il s’agissait cette fois de vingt mille francs qu’il devait au prince de Zell et qu’il voulait lui rendre, bien que le prince ne les lui réclamât pas.
Cette ardeur à payer une dette, étrange tout au moins dans un homme du caractère d’Armand, était le fruit d’une combinaison nouvelle que le comte avait méditée. La vertu n’y entrait pour rien. Armand voulait semer pour recueillir.
La somme était trop importante pourqu’Hélène pût la trouver facilement ; certainement M. de Vauvillers ne la lui demandait pas, mais c’était précisément parce qu’il supportait ses tortures avec une héroïque résignation et seulement pour ne pas abandonner sa seule amie, que madame de Flize mettait un dévouement sans borne à le tirer d’embarras.
Elle avait, dans la journée, ramassé tout l’argent comptant qu’elle avait pu trouver, vendu quelques bijoux et porté six mille francs à M. de Vauvillers.
— Faites patienter le prince quelques jours encore, lui avait-elle dit, et je vous apporterai la somme entière.
Armand avait embrassé les mains d’Hélène comme un condamné à qui l’on apporte sa grâce, mais il l’avait d’abord repoussée.
C’était son système, on le sait.
— Vous êtes mon bon ange, avait-il répondu; sans vous il y a longtemps que j’en aurais fini avec cette existence empoisonnée ; mais c’est trop souvent accepter vos bienfaits... Ne me forcez pas à rougir devant vous !
Mais madame de Flize croyait à présent â l’irrésistible influence de son amour ; elle avait lutté et vaincu ; elle lutta cette fois encore comme les trois premières fois , et après une heure de prières et de supplications elle remporta.
Les six mille francs restèrent aux mains de M. de Vauvillers.
Après qu’Hélène les eut elle-même serrés dans le petit portefeuille d’Armand, il secoua la tête d’un air morne.
— C’est une humiliation de plus que vous me préparez, dit-il; tenez, Hélène, reprenez ce portefeuille et laissez-moi.
Madame de Flize jeta le portefeuille sur la cheminée.
— Une humiliation ! de quelle humiliation parlez-vous ? s’écria-t-elle.
— Le prince de Zell n’acceptera pas cet
à-compte, reprit-il, je le connais, il voudra tout ou rien, et comme je ne peux tout lui rendre, demain ce sont les poursuites , la prison , la honte... Quel scandale, mon Dieu ! Sauvez au moins ces six mille francs ! Ne vous ai-je pas assez coûté déjà?
— Armand !!! s’écria la pauvre femme d’une voix désolée.
— Et ne pouvoir pas tuer cet homme qui me menace d’un esclandre public! ctre enchaîné parce que je suis son débiteur ! Il me prêtait alors que j’étais riche , il m’accable à présent que je suis pauvre !
Armand s’exaltait à froid comme un comédien, et il exprimait d’autant mieux la passion, l’emportement, la douleur, qu’il les éprouvait moins.
Madame de Flize, enflammée de toute l’ardeur que lui donnait son amour, demanda trois jours à M. de Vauvillers pour compléter la somme qui devait apaiser le prince de Zetl.
M. de Vauvillers soupira et se tut. C’était tout ce que madame de Flize voulait.
Elle n’avait pas encore tourné le coin* de la rue Chauehat et de la rue de la Victoire, que M. de Vauvillers, serrant le portefeuille dans sa poche, était sorti pour aller chez Froment- Meurice.
Les six mille francs de madame de Flize avaient payé les bijoux de Faustine. Ce qui en restait fut mis de côté pour les circonstances
imprévues où il pouvait être besoin der quelques louis.
Hélène, en promettant à M. de Vauvillcrs, s’était engagée un peu légèrement; elle ne savait pas encore où elle prendrait les quatorze mille francs qui devaient combler le déficit, mais elle comptait sur la patience du prince pour trouver le temps et les moyens de compléter cette somme.
La nouvelle que M. de Vauvillers lui apporta dans la soirée l’écrasa. Elle se voyait en face d’une impossibilité.
Le morne chagrin qui parut sur le visage d’Armand lui inspira une résolution désespérée. Elle ne l’eût jamais prise pour elle-même, elle la prit pour lui.
On a vu que M. de Flize avait prié Armand, qu’il savait lié avec le prince de Zell, de lui demander vingt mille francs dont il avait besoin pour satisfair-e les exigences de Faustine.
Cette mission , Armand l’avait accomplie , mais si adroitement que le prince de Zell s’était hâté de refuser, jugeant d’après les réticences de M. de Vauvillers que le comte de Flize était mal dans ses affaires. Armand , à qui il importait que Faustine rompît avec son ami , avait parlé de liquidations onéreuses, d’entreprises folles et de spéculations avortées. Tous ces mots perfides habilement groupés, sans qu’il pût en résulter une accusation positive contre le zèle d’Armand ? avaient épouvanté le riche Poméranien.
M. de Flize, renvoyé de ce côté, prit lui aussi une résolution extrême.
Les choses en étaient donc arrivées à ce point que madame de Flize cherchait vingt mille francs pour M. de Vauvillers en même temps que M. de Flize vingt mille francs pour Faustine, et que M. de Vauvillers, intéressé à ce que Faustine se débarrassât de Georges , avait adroitement poussé en avant le prince de Zell.
Tous les fils de l’intrigue se nouaient aux mains du débauché , et comme une araignée au cœur de sa toile, il attendait les événements et ses victimes.