‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 21 sur 21 · ITE MIS SA EST · texte numérisé non relu

ITE MIS SA EST

Le couvent des Dames Augustines du Sacré- Cœur de Marie est situé derrière le Panthéon, rue de la Santé. On y arrive par des rues étroites et tortueuses qui donnent à ce côté de Paris l’aspect d‘un village. Les maisons, à l’exception de quelques-unes de construction récente, sont vieilles, lézardées, branlantes, mal bâties, irrégulièrement percées de fenêtres, à contrevents éraillés, et renfrognées comme des | pauvresses. La mousse ronge la toiture, le plâtre des façades lavé par les pluies, s’écaille par larges plaques et s’étend comme une lèpre du pavé hérissé de grosses bornes, aux tuiles où les pariétaires et la giroflée frissonnent au vent. Des ficelles accrochées à des clous fichés dans le mur soutiennent des chemises d’enfants, des jupes, des bavolets, tout ce linge vieux et rapiécé des pauvres familles qui est comme un livre où le philosophe peut lire l’histoire sombre de l’indigence; le rebord des croisées disparait sous des pois de fleurs com-

mîmes parsemés d’écuelles, de vases, et de ces ustensiles ébréchés qui servent aux ménages d’ouvriers. Des poules caquètent dans les rues où vont et viennent, -criant, pleurant, riant, des bandes de petits enfants pâlis avant le chagrin , mièvres , déguenillés. Les femmes , au temps chaud, travaillent sur le pas de la porte, reprisant et ravaudant des loques qui empruntent au langage figuré le nom de robes ou de pantalons; presque toujours — chose étrange — un enfant pend à Jkur mamelle, comme si elles puisaient dans la maternité les seules joies de leur vie rude et laborieuse. Le reste de la famille grouille ça et là. On entend mijoter éternellement sur un maigre feu dans la cuisine la marmite d’où sortent le déjeuner, le dîner et le souper de toute la maison , tandis que la fille aînée, grande à peine à quinze ans comme une Transtevérine de sept ou huit, savonne dans une jatte où trempe la garde-robe de ses sœurs. Un grand nombre de nourrisseurs habitent ce quartier où la modicité des loyers fait affluer la classe ouvrière. Des ânes pacifiques méditent le long des murs, attachés à des anneaux de fer par un licol inutile , et par les fenêtres où l’araignée file sa toile , on voit les têtes stupides de vaches rousses qui ruminent gravement.

La chaussée, coupée au centre par un ruisseau, est presque entièrement couverte d’une boue épaisse et noire. Cette boue , toujours fétide en été , blesse le regard de son aspect immonde ; c’est comme un tapis infect jeté sur

toutes ces rues fermées ça et là de longs murs entre lesquels dorment des clos déserts et des terrains abandonnés.

Les Champs-Elysées de ce quartier s’étendent entre quatre rues sur un espace d’un demi-arpent où croissent des rangées d’arbres symétriques. Cette place publique, ce jardin , cette promenade solitaire s’appellent le Champ des Capdcins. On n’y rencontre presque jamais personne , si ce n’est, le soir, quelques vieillards qui errent et quelques enfants qui jouent sous les arbres. La rue de la Santé aboutit à l’extrémité de cette place, nouant son autre bout au boulevard Saint-Jacques, qu’elle Atteint au travers d’un semis de petites maisons séparées entre elles par des murs lézardés.

Sur la gauche de la rue, presque à son milieu , s’ouvre la grande porte du couvent des Dames Augustines. £

Ce couvent, bâti en larges pierres de taille, immense , monumental , accompagné de deux ailes et de pavillons avec une vaste cour , de terrasses et de jardins spacieux sillonnés de profondes avenues d’arbres énormes , donnerait un magnifique démenti à cette croyance voltairienne que les cloîtres ont disparu de Paris.

Cette maison religieuse est l’une des plus riches de la capitale où il s’en trouve cependant beaucoup. L’édifice et les terrains qui en dépendent ont coûté des sommes considérables ; tout a étéibndc dans la prévision d’une durée éternelIerLa religion, qui a foi dans l’a-

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venir, marche au-devant des siècles qu’elle regarde comme la poussière du temps.

tes bâtiments ne sont pas consacres dans leur totalité au logement des religieuses et à JÉgptercice du culte ; une partie est réservée «|x dames pensionnaires que des causes accilihtelles ont séparées du monde, momentanément ou pour la vie , et qui s’abritent sous l’aile de la foi catholique. Ces dames ne sont soumises à aucune règle monastique , mais il faut cependant que leur conduite par sa régularité et sa déeence réponde à la sainteté du lieu. Leurs parents et un très- petit nombre d’amis ont seuls le droit de les visiter dans leurs cellules disposées le long de grands corridors. Elles prennent leurs repas en commun le plus souvent, sortent quand il leur plaît, mais rentrent à heure fixe. Une sœur lourière garde la porte qui ouvre sous une voûte séparée par une haute grille de la cour intérieure.

En temps ordinaire cinquante religieuses à peu près , gouvernées par une abbesse, peuplent le couvent des Dames Augustines , en compagnie de trente ou quarante dames pensionnaires. Aucun bruit ne sort des hautes muraillesde cette maison austère et silencieuse comme une tombe.

Les Dames Augustines du Sacré-Cœur de Marie se livrent aussi à l’éducation des jeunes filles qui leur sont confiées en grand nombre. Couvertes dune robe de serge noire, d’une coiffe blanche et d’un voile noir qui tombe jus-

qu’aux pieds, elles partagent leur vie entre les pratiques du culte et les soins donnés à l’enfance sans jamais sortir de l’enceinte du couvent.

Ce fut là que madame de Flize se retira le lendemain de son arrivée à Paris. Elle avait eu dans son enfance des relations avec la supérieure, quelque peu parente de madame de Chamarande. Elle évoqua ces souvenirs pour obtenir sa retraite dans le couvent; elle lui fut accordée, et si la supérieure devina les motifs qui repoussaient du monde une femme jeune, riche et répandue dans la meilleure compagnie, du moins elle ne les demanda pas.

Quand Hélène entendit retomber sur ses gonds épais la lourde grille qui ferme la cour du couvent; quand elle aperçut devant elle, à côté d’elle et derrière elle ces hautes murailles percées d’étroites fenêtres où tant de jeunesse, de vertu et de beauté s’abritent ; quand elle foula le pavé sonore de la cour, quand elle vit luire les cierges qui scintillent éternellement dans la transparente obscurité de la chapelle, il lui sembla que le froid de la mort descendait sur ses épaules.

Si madame de Monchenot apprit à son mari le retour de madame de Flize, le baron à son tour fit part à Caroline du prochain mariage d’Armand , dont la nouvelle s’était répandue partout , grâce à Adrien Bouzonville à qui M. de Vauvillers l’avait communiquée. Caroline s’en serait indignée si rien avait pu l’étonner venant de M. de Vauvillers.

Le premier ban fut public le^ jour même de rentrée d’Hélène au couvent de la rue de la Santé.

Madame Charpion portait dans les préparatifs de son mariage l’activité qu’elle avait dé’ veloppée dans son commerce. Elle fit choix du rez-de-chaussée de l’hôtel de la rue d’Astorg pour installer son nouveau ménage, fit venir des tapissiers, des carrossiers, des marchands d’étoffes, pressa et dirigea en personne une cohorte d’ouvriers; mais toujours vigilante dans les opérations, elle acheta dans des ventes publiques et à moitié prix les pendules, les lustres, les flambeaux , les vases , les garnitures de cherfiinée, les torchères, et ces mille objets de luxe qui font payer le cuivre au prix de l’or. Les journées s’épuisaient en courses.

Le soir, elle dînait le plus souvent avec Armand, a qui elle rendait compte de ses achats ; Armand la laissait faire, mais lorsqu’il s’agit des voitures et des chevaux il intervint.

— Ceci est un chapitre sur lequel vous me permettrez de croire que je m’entends mieux que vous, dit-il. Je me réserve le gouvernement de la remise et de l’écurie.

— Mais , dit Félicité , qui trembla pour sa caisse , j’ai vu deux ou trois calèches et des coupés d’occasion très-bon marché.

— Ce serait trop coûteux, interrompit froidement M. de Vauvillers.

— Comment ! s’écria la laitière.

— Eh ! sans doute ! au bout de trois semaines, il nous faudrait renouveler ces équipées

cle pacotille. Payons très-cher pour n’être pas volé. J’irai chez Ehrjer et chez Bénédict.

— Quels mémoires !

— Des mémoires de comtesse, madame, dit Armand d’un air superbe.

Cette réponse mit fin à la discussion. M. de Vauvillers eut carte blanche pour agir à sa volonté.

Tous les bans publiés et l’hôtel prêt, madame Charpion fit rédiger le contrat.

— Mon ami, dit-elle au comte, je vous fais cadeau du triple de ce que vous me devez. Ce sont vos épingles. Cent mille écus à peu près. Quant au reste, je me le réserve. Vous avez fait vos preuves et j’ai fait les miennes. Donc, j’administrerai.

— Soit, répondit Armand , moi je dépenserai.

Félicité le regarda d’un air fin.

— Vous dépenserez tout ce que vous vou- ; drez, reprit-elle, mais moi je payerai.

Armand comprit que le portefeuille resterait aux mains de sa femme, mais il compta sur son adresse rompue à tonies les difficultés de sa vie pour faire revenir la laitière de ses résolutions. Il

— Si vous avez des projets sérieux , ajoutat-elle, je les aiderai de tout mon pouvoir, et vous verrez qu’aussi bien je noue , aussi bien je dénoue. Mais il ne faut pas que la dette j mange le capital.

— Eh ! dit Armand en chiffonnant le nœud I

de sa cravate, il faudrait que la dette eût un furieux appétit pour en venir à bout.

Madame Charpion sourit à cette allusion à rétendue de sa fortune.

— Quant à mon bien, continua-t-elle, il appartiendra, apres ma mort, à ceux qui le mériteront. Mon testament sera l’application d un principe dont j’ai lu la définition dans un livre de philosophie qui m’est tombé par hasard entre les mains : à chacun selon ses œuvres.

A cette phrase, qui réservait l’avenir, Armand regarda Félicité. Ce n’était plus la femme prompte à donn’cr, et qui se payait complaisamment de mauvaises raisons. La trouvant moins facile, il l’estima davantage.

Après lui avoir clairement expliqué ses intentions, Félicité ajourna M. de Vauvillers au lendemain pour la signature du contrat.

~ Cette femme est un chiffre en robe de soie, dit-il en s’en allant.

? De ce jour-là seulement M. de Vauvillers s’expliqua clairement la conduite de madame Charpion. Il eut la clef de sa confiance et de sa générosité.

Elle plaçait sur mes vices, dit-il avec ce cynisme qui lui était particulier, l’intérêt c’est moi.

Vingt jours après son retour de Constance,

» le mariage eut lieu à l’église paroissiale de Batignolles. Tout de suite après la bénédiction nuptiale, les deux époux partirent pour une de leurs terres.

Cependant on a vu comment madame de Fîizc s était retirée au couvent de la rue de la

Santé. Son premier soin, aussitôt qu'elle y fut installée , avait été de prier madame de Monchenot de lui amener ses enfants.

Le trouble qui parut sur le visage de Caroline à ces mots n’échappa pas à Hélène.

— Mais , s’écria-t-elle , je suis libre de les voir aussi souvent que je le voudrai \ Georges me l’a écrit lui-même, regarde'plutôt. i

Caroline repoussa la lettre que lui tendait Hélène.

— Je connais ton mari, dit-elle, là n’est pas l’obstacle. ^

Madame de Flize se souvint alors d’un passage de la lettre de Georges dans lequel il faisait allusion à une scène provoquée par M. de Chamarande. Elle pressa son amie de questions sans pouvoir obtenir aucune réponse. A toutes ses demandes, vingt fois réitérées, Caroline secouait la tête.

— Eh bien ! dit-elle enfin, tu comprendras tout demain.

L’anxiété d’Hélène fut terrible durant toute cette nuit. Elle se leva avant le jour et atlendit l’arrivée de Caroline avec une impatience qu’elle cherchait vainement à tromper par des promenades aux jardins et des prières dans la chapelle.

Elle était agenouillée devant l’autel de la Vierge lorsque madame de Monchenot vint la chercher.

Hélène voulait s’élancer hors de la chapelle * en courant.

— Mes enfants ! mes enfants ! s’écriait-elle, cj ne je les embrasse !

Caroline la retint.

— Tu vas les voir, ils sont là, lui dit-elle, ils ne savent pas que je les conduis à leur mère, ne les effraye donc pas par une apparition trop brusque.

Hélène entraînait Caroline tout en l’écoutant.

• — Où les as-tu laissés? je ne les entends pas, reprit-elle.

— Ici près, derrière ces charmilles... Avance prudemment.

Madame de Flize marchait fort vite malgré l’avertissement de Caroline qui , suspendue à son bras, l’empêchait de courir.

Au bout d’une centaine de pas, Hélène entendit la voix du petit Georges qui poursuivait un papillon. Des larmes de joie lui vinrent aux yeux, et par un mouvement plus prompt que îa pensée , elle colla ses lèvres à la main de l’amie qui le lui avait amené.

Elle fit quelques pas encore, tourna le coin d’une charmille et s’arrêta brusquement. Plus livide qu’une morte, elle chancela aux bras de Caroline.

Ses enfants qui couraient à vingt pas d’elle étaient tout en noir.

Madame de Monchenot entraîna madame de Flize sur un banc de pierre écarté ; ses yeux étaient gonflés de pleurs.

Hélène s’arracha de ses bras et la regarda bien en face.

— Georges est-il mort? lui demanda-t-elle

— Georges est en route pour r Afrique, répondit Caroline.

— Mon père alors ?

Madame de Monchenot secoua la tète.

— Mais enfin de qui donc portent -ils le deuil ? et qui donc est mort ?

Caroline ne répondit pas.

Hélène chancela.

— Tiens ! parle vite, reprit-elle en serrant Je bras de Caroline, la certitude, quelle qu’elle soit, est préférable à cette anxiété.

Madame de Monchenot avait la gorge serrée comme dans un étau ; elle fut quelque temps sans pouvoir parler. Hélène la dévorait des yeux. Elle entendait toujours la voix de scs enfants qui tantôt s’éloignait et tantôt se rapprochait.

Enfin Caroline, a travers mille sanglots et mille baisers, lui raconta la scène qui s’était passée à la suite de son départ. Quand elle arriva au cri de M. de Chamarande, Hélène se couvrîf le visage de ses mains.

* — Ainsi, je suis morte ! dit-elle.

Elles se lurent toutes deux ; Hélène n’avait plus de larmes pour pleurer. C’était cette fois le dernier coup. Elle n’avait pas pensé que son malheur put aller si loin.

— Pauvres enfants ! reprit-elle en voyant sa fille passer a travers les branches; ils portent mon deuil !

M. de Chamarande avait ordonné qu’on ne démentît jamais ses paroles. Avec ce respect profond qu’on professe encore dans certaines

familles pour l’autorité paternelle, on s’ était soumis à sa volonté. Mais Georges, .qui avait compté sur l’effet du temps, n’en avait pas parlé à sa femme.

Hélène se courba sous la main qui la châtiait.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! ditelle.

Elle se leva. Ses traits avaient la blancheur rigide du marbre , ses yeux l’éclat dur et luisant de l’acier. Elle employait toutes ses forces intérieures à comprimer son âme qui palpitait.

En rentrant dans sa chambre elle tomba, roide et glacée^ sans pousser un seul cri.

On la transporta sur son lit inanimée. Pendant huit jours on craignit pour sa riifeôn. La supérieure du couvent, qui se rappelait madame de Chamarande, entoura madame de Flize de soins pieux. Caroline passait auprès d’elle tout le temps qu’elle ne donnait pas aux deux enfants et à son mari*

La jeunesse fut plus forte que le mal ; .Hélène guérit. Aussitôt qu’elle fut en état de se lever , elle demanda a madame de Monchenot d’amener ses enfants.

— Jeles verrai, dit-elle, ilsneme verrontpas.

L’abbesse, qui s’était prise d’amitié pour la pauvre recluse sur qui elle avait déversé les flots de cette tendresse toujours combattue qui tourmente les âmes cloîtrées, adoucit pour Hélène les règles de la maison et la laissa libre de faire ce qu’elle voudrait.

Caroline amena donc les enfants; ils jouèron

dans le jardin sous les yeux de leur mère qui leur envoyait toute son âme dans ses regards. Elle les entendait et leur voix la remplissait d’amères délices. Afin de n’ètre pas reconnue si par hasard ils la surprenaient dans leurs jeux , Hélène s’était couverte d’un grand voile noir qui l’enveloppait. Dans ce sombre costume, elle semblait porter le deuil de sa propre vie éteinte.

Ses enfants partis , elle était comme une morte. Ses jours s’écoulaient à les attendre et à les regretter.

Il lui arrivait parfois, tandis que ses enfants couraient, de s’agenouiller au pied d’une statue de la Vierge qui est au bout d’une grande avenue de marronniers et d’y verser toute son âme en pleurs ^comine jadis Madeleine aux pieds du Christ. Sa fille et son fils qui l’effleuraient en passant s’écartaient alors de cette ombre gémissante et se taisaient.

Un jour sa fille émue fit un bouquet de ! fleurs cueillies dans l’herbe et le posa doucement auprès d’elle tandis qu’Hélène priait prosternée par terre.

Hélène en levant son front pâli vit ce bouquet de fleurs des champs et sa fille qui s’enfuyait la tête tournée en arrière. Elle sauta sur le bouquet et l’ensevelit sur son cœur. Il lui semblait que c’était un pardon que le ciel lui envoyait par la main de sa fille.

Madame de Fîize eût donné tous les jours ’j qui lui restaient à vivre pour embrasser scs J enfants l’espace de dix secondes. Elle en trouva ;

le moyen , et Caroline se prêta avec joie à ce pieux stratagème qui devait apporter une si douce consolation au cœur de la mère sans transgresser les ordres de M. de Chamarande.

Après qu’ils avaient joué dans le jardin, les enfants devaient, pour se rendre à la porte du couvent où les attendait une voiture, passer par une salle basse éclairée de deux fenêtres et dont tout l’ameublement consistait en quelques chaises de paille et un christ en bois attaché au mur.

Hélène fit fermer les volets des deux fenêtres et attendit les enfants dans la salle basse; habituée au demi-jour qui régnait dans celte pièce dont l’obscurité aveuglait soudainement sa fille et son fils qui sortaient de la lumière, elle pouvait les voir sans être reconnue et les embrasser.

Aussitôt qu’ils entraient, elle s’élancait vers eux, les enlaçait de ses bras, pressait leurs petites mains, leurs tètes bouclées , leurs corps souples et délicats , allait de l’un à l’autre , les serrait ensemble sur sa poitrine, les asseyait sur scs genoux , baisait leurs cheveux , leurs joues roses, leurs grands yeux limpides, leurs bouches souriantes, pleurait, riait, sanglotait, les couvrait tous deux $e ses larmes et de ses baisers, les étreignait encore, collait ses lèvres h leur cou et bégayait tout bas , bien bas, des mots sans suite qui montaient de son cœur comme un parfum.

Puis elle les guidait elle-même hors de celte salle obscure qui était son paradis, et quand

ils avaient disparu elle tombait à genoux sur la pierre, et bénissait Dieu.

Ces minutes dérobées à son malheur éteignirent îa fièvre qui la consumait et lui donnèrent la force de vivre.

Cela dura un an.

Au bout d’un an, M. de Chamarande mourut traîné au tombeau par le chagrin d’avoir perdu sa fille. Presque au même temps, M. de Flize fut tué à l’attaque d’une tribu kabyle. II chargeait à la tête de son escadron lorsqu’une balle l’atteignit au cœur.

On trouva sur lui une lettre adressée à sa femme. Instruit par madame de Monchenot de l’existence à laquelle Hélène s’était vouée depuis qu’elle était revenue à Paris, il lui envoyait son pardon d’outre-tombe. Georges avait écrit dans la prévision de sa mort. Cette lettre avait deux mois de date.

Cette double mort rendait la liberté à Hélène. Elle ne l’accepta pas.

Elle voulut obéir à son père par delà la mort. ,

En ce moment-là , M. de Vauvillers se présentait comme candidat dans un petit collège du département de la Lozère, dont le député venait d’envoyer sa démission.

Félicité avait acheté un domaine dans l’arrondissement.

Les journaux de la localité affirmaient qu’Àrmand avait des chances à l’élection.

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