‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 20 sur 21 · F GO · texte numérisé non relu

F GO

~~ Parlez, madame.

~~ 11 y a un moyen, monsieur, mais un seul... Je l’adopte.

— Prenez garde. Une fois adopté, le rpdÿera est irrévocable. .t

— Eh ! madame, quand on a la prison deç£* rière soi, recule-t-on ? :

— Alors, monsieur, prenez ma main.- f Vous épouser ! s’écria M. de Vauviller^' qui ne put se méprendre à l’action de Félicité.

— Justement, dit-elle.

Armand n’avait plus rien à attendre du côtç d’Hélène ; quant à Faustine, qu’il avait jouée, elle voudrait, inévitablement, faire ses conditions avant de consentir à le tirer de Cliehy. Ces conditions , Armand les connaissait. Entre deux femmes d’égale extraction, mais dont l’une avait toujours été irréprochable dans sa conduite , tandis que l’autre était flétrie aux yeux de tous, il n’y avait pas à balancer.

D’ailleurs Félicité était plus riche que Faustine. *

Toutes ees réflexions , M. de Yauvillers les fit en une seconde.

Il s’inclina sur la main de Félicité et la baisa.

— Madame la comtesse de Yauvillers, lui dit-il, j’attends vos ordres.

Ce nom sonna comme une harmonie divine aux oreilles de madame Charpion , qui, toute radieuse, rappela le garde du commerce.

Allez , dit -elle, je me suis entendue vee M. le comte.

Mais elle lui laissa le dossier.

Armand comprit que l’arme restait toujours suspendue sur sa tête. L’ennemi ne voulait désarmer qu’après la signature du traité de paix.

Armand, il est vrai, n’avait pas la moindre envie de se soustraire aux conséquences de cette paix. L’accord était parfait des deux côtés.

M. de Vauvi.llers dîna ce soir-là chez madame Charpion et rentra chez lui triomphant.

Il n’eut pas une pensée, pas un regret pour madame de Flize. Le seul sentiment qu’il éprouva fut peut-être quelque étonnement. L’audace de sa fortune le surprenait un peu. Ruiné et sans appui certain, il trouvait tout à coup une main pour le sauver. Ce résultat d’une entrevue, dont le commencement l’avait fort effrayé, le convainquit profondément que rien n’est tout à fait perdu à qui sait oser. Sa vie. lui parut la plus rationnelle du monde, puisque le succès la couronnait, et son condottiérisme parisien ne lui laissa pas le moindre remords. Armand était un homme qui avait retranché la conscience et la morale de sa personnalité, comme on émonde les mauvaises branches d’un arbre. Ces sommités de l’être retranchées, il n’est point de porte basse par laquelle on ne puisse passer.

Armand jeta sur son avenir un regard clair et se promit de prétendre à tout aussitôt qu’il serait en jouissance des cent mille francs de rente de Félicité.

— Décidément , dit-il , la ligne courbe est le plus court chemin d’un point à un autre.

Le monologue intérieur auquel il se livr eût prouvé aux plus incrédules à quel cynisme le débordement de toutes les passions a fatalement conduit certaines âmes , dans ces temps de troubles où nous nous agitons. Armand avait un tel dédain de l'opinion et un tel mépris pour le monde, qu’il avait sondé comme un plongeur l’Océan, qu’il ne doutait pas d’arriver à tout. Cent mille francs de rente lui semblaient une clef propre à tout ouvrir. Quant au passé, c’était un bagage à répudier. Riche, on n’agit pas comme on le fait bcsoigneux. L’œil du monde au demeurant ne regarde pas au travers de trois millions.

Tout en se déshabillant pour goûter un repos qu’il avait bien gagné, Armand se regarda dans une glace.

Son front commençait à se dégarnir au sommet, et des rides en sillonnaient la surface assombrie , comme ces légers plis dont la brise ondule le miroir d’une fontaine; sa paupière inférieure avait ce gonflement que donne l’habitude des longues veilles et de la débauche. Une teinte de plomb zébrée de filaments rouges et marquée de tons terreux plaquait ses joues ; les lèvres étaient décolorées , les angles internes des yeux rougis. Les agitations de cette vie tourmentée et flétrie avaient laissé leur empreinte sur ce visage vieilli avant le temps.

— Bien, dit-il, mon visage tourne à la politique ; il faut que l’homme à bonnes fortunes devienne un homme d’État.

Et là-dessus il se coucha.

A celte même heure, une voilure de poste entrait dans Paris par la barrière du Trône. Elle arrivait de Strasbourg et ramenait Hélène.

Il faisait une de ces nuits qui rappellent le mois de décembre au mois de mai. La pluie tombait comme si elle eût été tamisée par les nuages. C’était une poussière d’eau. Le ciel bas et noir couvrait de son dôme impénétrable la ville grelottante ; Peau suintait des maisons , dégouttait des toits et roulait comme des larmes intarissables de tous les arbres ou bourgeonnait la sève. On aurait dit que la ville entière pleurait. Les jets de gaz miroitaient sur le pavé et traçaient dans les rues des rigoles de feu, des mares luisantes, des méandres lumineux qui pétillaient sous les pieds des chevaux et s’éparpillaient en étincelles.

Il n’y avait plus d’autres boutiques ouvertes, dans la longue traverse du faubourg Saint- Antoine, qu’un petit nombre de débitants de vin où buvaient encore quelques ouvriers ivres déjà. Les uns s’en allaient chancelant le long des trottoirs, d’autres répétaient pour la centième fois et d’une voix avinée les refrains de quelque chanson bachique. Des patrouilles de gardes municipaux filaient silencieusement contre les boutiques , ramassant les chanteurs les plus turbulents et les flâneurs les plus indécis. Quand la chaise de poste toucha au boulevard, la chaussée était déserte et désertes aussi les contre-allées. Les omnibus ne circulaient plus, les théâtres étaient vides et morts, et les deux lignes de feu qui serpentent de la

Colonne de juillet à l’église de la Madeleine tremblotaient sur l’asphalte poli et flamboyant comme une glace. La pluie avait fait un marais de la chaussée. L’aspect de la grande ville muette attristait le regard; les rues qui aboutissent aux boulevards , comme des rivières à un grand fleuve, ouvraient leurs perspectives profondes et noires, piquées d’étoiles comme les avenues solitaires d’une cité mystérieuse. Les maisons avaient clos leurs fenêtres comme des yeux. On ne voyait pas d’autres clartés que des lueurs perdues dans des mansardes , ces demeures aériennes où logent l’espérance et la misère.

Au coin de la rue Grange- Batelière, les fenêtres du jockey-club rayonnaient dans la nuit.

En passant dans la rue Richelieu , Hélène entendit les sons vifs d’un orchestre , elle pencha la tête et vit la silhouette éclatante d’un bal dont la longue façade d’un hôtel était illuminée.

Ce bal et le jockey -club lui rappelèrent sa vie passée par des côtés différents. Ce fut comme fine vision.

Madame de Flize se fit descendre dans un hôtel de la rue de Rivoli, non loin de la rue de la Paix, ou demeurait madame de Monche^ no t qu’ellç prévint de son arrivée par un billet.

Caroline accourut tout de suite, trouva son amie qui l’attendait , la porte de sa chambre en tr’oti verte, et se jeta dansées bras.

Les larmes qu’elles versaient toutes1 deux

les empêchaient de parler. Après qu’elles se furent un peu calmées, Hélène raconta à madame de Monchenot l’abandon où Armand l’avait laissée. Caroline pleura sur son amie, dont la tristesse profonde et grave la navrait. Elle essaya de la rattacher à l’espérance par les perspectives d’un bonheur possible, mais Hélène secoua la tête.

— Je serai d’autant plus sévère envers moimême, dit-elle, que mon mari a été meilleur pour moi. Je veux qu’il apprenne que, juge de ma propre faute, je me suis condamnée plus qu’il ne l’a fait.

TMène avait maigri d’une manière horrible en quelques semaines. La teinte de la porcelaine couvrait ses joues creuses; un cercle bleu entourait ses paupières fatiguées par l’insomnie et les larmes ; ses mains étaient fluettes comnàe celles de ces madones que les vieux peintres peignaient aux vitraux des églises, elles avaient la blancheur transparente de l’albâtre. La mélancolie de son âme se lisait dans ses yeux pensifs et profonds comme la mer.

La moitié de la nuit se passa en épanchements qui rafraîchirent l’esprit d’Hélène; Elle fit part à Caroline de sa résolution de quitter le monde, de renoncer h sa jeunesse et à la liberté, et de sanctifier sa vie si troublée à son été.

— Tu seras avec mes enfants le dernier lien $ui m’unira «à Paris, dit-elle en finissant.

— Mais que comptes-tu donc faire? lui demanda Caroline i nquièle .

— Me retirer au couvent des Dames Augustines du Sacré-Cœur de Marie.

Page 1