‹ Petits-fils de LovelaceChapitre 4 sur 21 · SI · texte numérisé non relu

SI

tranquilles du Sacré-Cœur; les craintives causeries dans les grandes avenues du jardin, alors que la moindre feuille qui tombe suspend les confidences aux lèvres; les espérances échangées sur l’avenir inconnu, mais tout illuminé des lueurs roses de la confiance; puis, enfin, le jour du mariage étincelant et rapide, avec son bruit, ses fêtes, son éclat; les premières joies de l’amour, les enivrements de la maternité, et, au bout de ce chemin sans fatigue et sans ronces, l’insomnie, l’épouvante et le remords. De nouvelles larmes lourdes et brûlantes comme du plomb fondu tombèrent lentement des paupières rougies de madame de Flize ; elle se sentait entraînée au fond d’un abîme dont elle n’osait sonder les ténèbres, et chaque pas l’y poussait plus avant.

Caroline lui prit la main et l’attira vers elle. Hélène se laissa faire comme un enfant ; mais à toutes les caresses, à toutes les prières de son amie, elle secoua la tête sans répondre ; un silence obstiné lui fermait la bouche, et rien ne put la décider à parler. Hélène respectait son amie, et il lui semblait qu’un aveu lui vaudrait son mépris.

C’est que madame de Flize était encore pure malgré sa chute; l’amour, qui l’avait fait tomber, ne l’avait pas souillée, et jusque dans ses égarements elle avait conservé les chastes inquiétudes d’une àme honnête. Dans les heures les plus passionnées comme aux heures de morne abattement, la vue de scs enfants char-

niait et déchirait son cœur tout ensemble. Elle les dévorait de baisers, et bien des fois ses larmes avaient mouillé leur tête innocente: ses qualités mêmes la perdaient; sa bonne foi, cette sincérité si rare dans les amours parisiennes, son dévouement, elle les prêtait à M. de Vauvillers, et pensant qu’elle ne pouvait, aux yeux du juge qui sait tout, se faire pardonner sa faute que par la durée et la certitude de rattachement, elle s’acharnait à son amour avec toute la fièvre d’une âme dévorée de tourments.

Chose étrange à dire et triste a penser ! Si madame de Flize avait, comme tant d’autres, obéi à ces causes de petites vanités, d’entraînements irréfléchis, de fantaisies qui proviennent d’un esprit vide et d’un cœur blasé, si elle avait apporté moins de candeur dans son égarement, elle eût peut-être épargné à sa vie le naufrage de son repos et de sa réputation.

Caroline partit sans emporter le secret d’Hélcne, et la laissa en proie à une agitation qui rachetait bien durement les tristes joies de son infidélité.

Restée seule, Hélène rentra dans son appartement, auquel attenait celui de sa fille et de son fils; celui de M. de Flize était situé à l’autre extrémité de l’hôtel.

Cette séparation, fréquente dans beaucoup de ménages parisiens, datait de la lune de miel, mais alors elle n’était que fictive et en quelque sorte topographique. L’appartement

de M. de Flizc appartenait, en ce temps- là, à ecs régions lointaines dont l’existence est soupçonnée des géographes , mais que les navigateurs ne visitent jamais. Il était, voilà tout. Plus tard, après la naissance d’un premier enfant, cette séparation devint un fait dans la communauté , fait exceptionnel sans doute, mais fait réel cependant ; plus tard , elle se transforma en habitude, et il arriva, un jour, que les deux appartements se trouvèrent dans la situation solitaire de deux continents séparés par des mers infranchissables. Le salon qui les unissait les sépara ; le blocus ferma les deux portes.

Mais cette séparation, dont les conséquences, varient avec les caractères, e^t qui fait naître autant d’intimité dans certains ménages qu’elle entraîne de désordre dans le ménage voisin, n’altéra pas les bons rapports et la confiance que le monde avait si longtemps vus entre Hélène et Georges. Rien n’était changé en apparence. Jusqu’au jour où M. de Vauvillers pénétra dans le ménage de la rue Blanche, Georges n’avait pas eu de meilleure amie qu’Hélène, etmadame de Flize, pas d’ami plus tendre et plus sûr que son mari.

Hélène entendit rentrer M. de Flize, et le cœur lui battit en pensant à la résolution qu’elle avait prise. Un instant, pour échapper aux tortures de son imagination surexcitée par l’imminence du péril qui menaçait Armand, elle fut prête à courir chez son mari \ mais elle

craignit de le surprendre par une visite à laquelle il ne pouvait s’attendre à cette heure avancée de la nuit, et elle se contint. La nuit s’écoula , agitée et lente , et le matin surprit Hélène debout, la joue allumée par la fièvre.

Après qu’elle eut achevé sa première toilette, elle tira le cordon de la sonnette.

Un autre coup de sonnette répondit à ce premier coup.

Sa femme de chambre entra.

— Allez, Annette, chez mon mari, et prévencz-le que j’ai à lui parler avant déjeuner, dit-elle.

Mais comme Annette se retirait, on cogna légèrement contre la porte. Annette y courut.

— Mon maître, dit le valet de chambre de Georges, fait demander à madame si madame ne pourrait pas le recevoir sur-le-champ.

— Voilà, madame, la commission. qui est faite, dit Annette.

La coïncidence de ces deux volontés troubla Hélène ; mais sans hésiter cependant, et comme pour dominer son trouble meme, elle se tourna vers le valet.

— Allez dire à M. de Flize qu’il peut venir à l’instant, répondit-elle.

Une minute après, Georges entra.

— Voilà une visite un peu brusque, dit-il à sa femme, mais quand vous en connaîtrez le motif, j’imagine que vous me la pardonnerez.

— Ce sera d’autant plus facile, que j’allais moi-même vous demander une audience.

*— A moi* et de si bonne heure?

— Hélas ! oui ! répondit Hélène avec un sourire coquet.

— Je suis heureux, alors, de vous avoir prévenue; la peine vous est évitée, et me voici tout à vos ordres* De quoi s’agit-il?

— Ce sont des folies dont j’ai à me confesser... Mais d’abord, parlez vous-même.

— Oh ! moi, dit Georges en jouant avec un bout de ruban oublié pur un meuble, je viens pour affaire grave*

— En vérité!

— Très grave \ il s’agit de spéculation.

— Ah ! mon JDieu !

— Et je viens chercher une signature.

— La mienne?

— Apparemment* . . Je ne suppose pas qu’Annelte ait des capitaux à me prêter.

— La plume et la main sont à vous.

— Vous êtes adorable!

— Que faut-il que je signe?

— Ce papier, dit Georges en tirant de sa poche une feuille de papier où s’épanouissait le timbre royal... Là, au bas de la feuille. /

— Mais, dit Hélène, la main suspendue à deux pouces du papier, puisque vous me faites l’honneur de me traiter en chambre des députés, il est juste, au moins, que je sache à quel emploi vous destinez le crédit que je vais voter?

— J’ai soumissionné je ne sais combien d’actions dans une douzaine de chemins de fer...

Il y a là d’immenses bénéfices à réaliser, et j’ai

besoin de cent mille francs pour opérer les versements.

— Ainsi , vous allez gagner des sommes folles?

— Des sommes fantastiques!

— J’ai moins de rëgret, alors, à vous confesser mes peccadilles?

— Âh ! dit Georges avec un sourire, il y a des peccadilles?

— Toujours.

— Des dentelles et des bijoux, des châles et desécrins?

— Vous êtes sorcier, dit Hélène, qui avait le sourire aux lèvres et la mort dans le cœur.

— Eh bien ! dites-moi le chiffre de ces jolis péchés, reprit Georges.

— Quatorze mille francs.

— Ni plus ni moins?

— Tout juste.

— Alors, au lieu de cent mille, nous en emprunterons cent vingt mille... Signez.

— Je suis donc capitaliste ! dit Hélène en signant.

— Vous êtes propriétaire, ma chère amie, et nous allons hypothéquer votre terre des Cloyettes.

— Le bien de mes enfants ! s’écria madame de Flize.

- — Avant trois mois, cette hypothèque sera remboursée, se hâta de répondre Georges, qui avait reconnu la voix de la mère dans ce cri.

— Vous me le jurez?

Autant que vous je les aime, et j'e vous le promets. ^

Ah ! reprit-elle, la pensée de leur avenir compromis m’a glacce.

Georges rassura sa femme par le papillotage de ses discours tout criblés de millions ; il voulait, pour leurs enfants, une terre double des Cloycttes, et cette somme qu’il aventurait, c’était pour leur bien à tous deux. • -

Voyez, dit-il, celte fièvre qui emporte la France et qui la fait tourbillonner comme une folle autour de la Bourse ! Le cœur de Paris bat maintenant dan»- la corbeille des agents de change ; chacune de ses pulsations engloutit ou prodigue une foule de millions ; je suis à la source... Laissez-moi puiser. Le Pactole n’est plus un symbole, c’est une vérité. Il appartenait aux siècles chrétiens de réaliser la chimère de lere païenne. Nous avons au club dix gros banquiers qui font et défont des rail-ways comme on dit en style britannique; ils m’ont offert des actions au pair par centaines. Avant meme l’adjudication des lignes, ces actions se négocient, à prime... Je n’ose pas calculer ce que je gagnerai. S’il vient une débâcle, et il en vient toujours tôt ou tard, je n’y serai plus. Mes bénéfices réalisés se transformeront en forets. Si vous saviez que d’hôtels tout bâtis sont sortis de la place de la Bourse !

M. de Flize, lancé sur le terrain des spéculations, parla longtemps de ce ton-là. Ses paroles chatoyaient comme du clinquant , et

faisaient briller des monceaux d’or aux yeux éblouis de sa femme. Les craintes d’Hélène s’apaisèrent, et Georges partit.

Georges courut chez le banquier de sa famille, qui se chargea de faire prendre l’hypothèque, et lui avança les cent vingt mille francs. Les Cloyettes en valaient plus de cinq cent mille. Une heure après, Hélène reçut une lettre de son mari, qui lui envoyait vingt billets de banque au lieu de quatorze qu’elle avait demandés.

— Ce sont mes étrennes à vos peccadilles^ lui disait-il.

Hélène frissonna de la tète aux pieds , et , quoique seule, elle se sentit rougir. Cette confiance de Georges et cette amicale raillerie la remplissaient de confusion. Elle plia sous enveloppe ces billets qui lui brûlaient les doigts, et les porta à M. de Vauvillers. 11 lui fallait les joies d’un être à sauver pour calmer sa honte et endormir sa douleur.

M. de Flize n’avait fait qu’un bond de chez son banquier chez le joaillier. Toute cette histoire de spéculations, de chemins de fer et de versements qu’il avait faite à Hélène, n’était qu’un conte mélangé d’un peu de vérité, comme beaucoup d’histoires de ce monde. Il avait, en réalité, souscrit un très-grand nombre d’actions dans ce moment où la fièvre de l’agiotage ravageait toutes les tètes et empor-^ tait tous les esprits ; mais il n’avait point eu de versements a opérer pour la plupart d’entre

elles, Georges étant en relation, par le club, avec tous les grands capitalistes qui agissaient sur la Bourse.

Dans ce large budget à disséquer, la camaraderie lui avait fait sa part. •

Cette part était belle, et il comptait de bonne foi détruire l’hypothèque prise sur les biens de sa femme, rembourser différentes autres sommes qu’il avait empruntées précédemment, et placer le reste au nom de ses enfants dans quelque entreprise honnête et sure. Comme l’enfer, le cœur de Georges était tout pavé de bonnes intentions. Le plus souvent, il ne lui manquait rien que la force ou l’occasion de les mettre à exécution.

A peine Georges eut-il l’écrin dans sa poche, qu’il courut chez Faustine.

— Quoi! déjà! s’écria -t -elle en voyant M. de Flize.

— Voilà qui me fera pardonner ma visite, répondit-il en posant la boîte de peau de chagrin sur les genoux de Faustine.

— Non pas; en m’oubliant, vous m’eussiez fait jouer à qui perd gagne. Vous ne faites jamais les choses à propos.

— C’est qu’en revanche, je les fais complètes, reprit Georges, qui tira de sa poche deux autres petites boîtes.

Faustine ouvrit les boîtes et pensa tout d’un coup que sa rupture avec M. de Flize serait un peu bien prématurée.

— Eh bien! je vous pardonne, dit-elle. C’est

la première fois que vous avez de l’esprit en action.

Faustine se para de scs bijoux, boucla des bracelets à ses bras nus, tortilla un voile de dentelle autour tle ses cheveux comme un turban, releva les manches et ouvrit le corsage de sa robe de chambre, roula une écharpe à sa taille, et se coucha aux pieds de Georges comme une odalisque.

Tout en improvisant cette toilette orientale, elle déployait dans chacun de ses mouvements cette grâce magique d’où lui venait le surnom de Faust que ses intimes lui avaient donné en souvenir du grand sorcier, et dont ils se servaient comme d’un diminutif.

Ainsi couchée, elle saisit entre ses lèvres le bout d’un narghilé dont le tuyau flexible rampait sur le tapis, alluma le fourneau, et poussa du côté de Georges de longues spirales de fumée bleue et froide.

— Tiens, Georges, dit-elle, tous les princes de la terre ne te valent pas, et je n’en recevrai décidément'pas un seul.

— Ah! mon Dieu! s’écria M. de Flize, taisez-vous, ou je croirai qu’il en viendra quatre ce soir !

Faustine se glissa jusqu’aux genoux de Georges.

— Tenez, dit-elle, roulée comme une chatte et le menton dans sa petite main, si vous m’aimiez, vous ne me parleriez pas ainsi.

— Ah ! Et que dirais-je?

— Rien ; vous me croiriez.

— Mais je fais mieux encore !

— Quoi donc?

— Je ne regarde jamais et ne questionne pas.

— Alors, c’est que vous soupçonnez tout.

— Bah ! c’est afin de ne rien deviner.

Cette indifférence philosophique était certainement l’une des choses qui offensaient le plus Faustine; elle la dépouillait du plaisir le plus vif que les femmes de sa condition, et quelques autres encore, trouvent dans l’infidélité : le plaisir de la difficulté vaincue; et cette privation , elle ne pouvait pas la pardonner «Y M. de Flize. Elle se promit tout bas de le forcer à bien voir ce qu’il ne voulait même pas regarder, et regretta presque que ce ne fût pas déjà samedi.

Tandis que l’entretien se prolongeait chez Faustine, Hélène^était rue Chauchat, chez M. de Vauvillers.

Madame de Flize ne s’y rendait jamais qu’en voiture de place ou de remise qu’elle prenait elle-même à leurs stations, en ayant bien soin d’abaisser un voile sur son visage. Elle faisait entrer la voiture sous la porte, descendait rapidement , et entrait chez Armand avec la mystérieuse rapidité d’une sylphide.

L’apparition surprit Armand la tête entre ses mains , pâle et lugubre ; une plume et du papier étaient devant lui sur un pupitre.

Il avait vu passer la voiture, et s’etait posé pour recevoir Hélène.

— Que faisiez-vous? s’écria-t-elle.

— Oh ! rien, dit-il, je mettais ordre à mes affaires.

Hélène , navrée par la tristesse du sourire qui accompagna ces paroles étudiées, s’élança dans les bras d’Armand.

— Mais. vous êtes sauvé! reprit-elle d’une voix que l’émotion faisait trembler.

Armand laissa tomber l’enveloppe qui contenait les billets de banque et pressa Hélène sur son cœur avec un élan passionné.

— La vie n’est rien ! s’écria-t-il, les lèvres collées au front de madame de Flize, mais vous me sauvez l’honneur!

En habile comédien qu’il était, Armand savait calculer toutes ses phrases pour l’effet.

Cette dernière détermina chez madame de Flize un de ces accès de tendresse qui se résolvent par des larmes. Elle éfctrevit, comme à la lueur d’un éclair sinistre, le cadavre sanglant de M. de Vauvillers, mort par un suicide, et fondit en pleurs. Mille paroles confuses expiraient sur ses lèvres, et son amour, surexcité par les agitations de sa vie, s’exhalait en sanglots.

Armand se montra tel qu’il devait être , grave, et tout plein d’une tristesse passionnée qui allait bien à sa situation ; peu de paroles et rien que des paroles entrecoupées par des baisers sur les mains brûlantes de madame de Flize. Il était comme un homme qu’on relève d’un champ de bataille grièvement blessé. 11 1

semblait ressaisir la vie, mais sans y croire encore.

Aussitôt que madame de Flize fut partie, Armand donna ordre à son valet de chambre de faire atteler son cabriolet ; lui-même s’habilla avec une recherche et un soin tout particuliers, glissa de l’or dans sa poche, mit douze billets de mille francs dans son carnet , passa des gants blancs , et sortit plus radieux qu’un député de l’opposition après un Vote qui a renversé le ministère.

Le groom sauta derrière le cabriolet , plus leste qu’un chat , et M. de Vauvillers poussa du côté de la rue du Faubourg Saint-Honoré, où le prince de Zeil avait son hôtel.

11 n’était pas trois heures encore, et le prince était chez lui,

— Vous dans ce quartier et à cette heure'? lui dit le prince.

— Ma foi , répondit Armand , je sors de chez Faustine, et de la rue de l’Arcade à la rue du Faubourg Saint-Honoré, il n’y a qu’un saut.

— A votre place, je ne l’eusse pas fait.

Ah! reprit M. de Vauvillers , le caprice vous tient donc toujours?

Un caprice, mon cher, dites une passion !

Voila un substantif bien ambitieux.

— C est malheureusement une vérité.

— En êtes-vous bien sûr ?

Le prince de Zeil regarda M. de Vauvillers comme un homme qui ne comprend pas.

— C’est , mon cher prince , continua Armand , qu’on ne sait bien ces choses-là qu’après ; il en est de certaines amours comme des volcans, on ne connaît leur force qu’après l’éruption.

— Eh bien ! dit le prince , je porte le Vésuve sous mon gilet.

— Prenez garde alors que ce Vésuve n’emporte votre majorât.

— Peuh ! fit le prince en haussant les épaules d’un air profondément dédaigneux, s’il ne devait m’en coûter qu’une province, je la donnerais ce soir.

— Parbleu ! mon cher, vous m’intéressez... Des hommes de votre trempe sont rares , et j’ai fort envie de vous présenter à Faustine, ne fût-ce que pour voir comment se mange une province.

— Vous le pourriez?

— La chose ne dépend que de moi ; mais, à vrai dire, j’hésite.

— Et pourquoi ?

— Mais, par respect pour le roi de Prusse, répondit en riant M. de Vauvillers ; il ne vous a pas envoyé à Paris , j’imagine , pour perdre son royaume en détail.

— Bah ! reprit le prince, je laisserai grignoter un coin de mes revenus à Faustine, et elle croira que c’est le capital.

Tout en parlant de la sorte , Armand avait tiré de sa poche les billets de banque ,* qu’il étala sur la cheminée.

— À propos , dit-il , je vous dois quelque ehose comme dix mille francs, je crois; les voilà.

— Êtes-vous, par hasard, venu pour cette misère? répondit le Poméranien en comptant les billets.

— Ah ! fi !

— Mais,, cher, vous m’en donnez douze!

— Douze? Tiens ! c’est juste... J’ai pris ça au hasard dans mon secrétaire, dit Armand d’un petit air nonchalant.

Et' pliant les deux billets en quatre, il les mit dans la poche de son pantalon.

Armand n’avait rien pris au hasard, on le sait; cette négligence apparente était encore un calcul ; elle devait anéantir tout soupçon dans l’esprit du Poméranien , et permettre à M. de Vauvillers d’agir en toute liberté dans l’intérêt des projets qu’il avait conçus.

Le prince de Zell serra les billets dans une boîte de malachite qu’il avait sur la cheminée, et revint directement à son idée fixe.

— Et Faustine, reprit-il, la verrai-je, enfin ?

— Vous le voulez absolument ?

— Je vous en prie.

— Eh bien ! trouvez-vous aux Italiens samedi prochain.

— Elle y sera ?

— Sans doute.

— Et vous me présenterez ?

— Je ferai mieux ; je vous conduirai chez elle après la représentation.

Le prince de Zell serra la main de M. de

LOYELACE. 1 5

Vauvillers avec tant d’énergie, que celui-ci y vit le présage d’un crédit illimité sur la Poméranie.

Le soir même , il alla chez Faustine.

— Préparez-vous, lui dit-il, l’ennemi accepte le combat. ,

— Bien ; je serai sous les armes.

TTNE PHYSIONOMIE PARISIENNE.

Faustine , qu’on a vue au commencement de cette histoire, et qu’on y retrouvera comme on retrouve ses semblables , un peu partout dans la grande ville, était fille d’un maître d’étude qui avait été enchaîné pendant vingt ans à l’institution d’un certain M. Faron, rue Miroménil. Isidore Patel avait épousé, en 1818, mademoiselle Céleste Croizat, de Bordeaux, qui lui avait apporté en dot deux beaux yeux noirs pleins de cette flamme et de cette langueur particulières aux femmes du Midi, un tempérament nerveux, une santé délicate, des mains de fée pour les travaux de broderie, des habitudes d’ordre, et un caractère où la mélancolie

s’unissait a beaucoup de douceur. En 1820, Céleste mit au monde une fille sur qui toutes ses tendresses se concentrèrent, et qui devint, selon l’expression même de son mari, le cœur de sa vie. En souvenir de scs études classiques, et obéissant au goût singulier qu’il avait pour l’histoire romaine, M. Patel donna à sa fille le nom de Faustine.

Entré dès 1817 chez M. Faron , M. Patel avait puisé dans l’exercice de ses utiles mais hurîibles fonctions un tel besoin de méthode, que ses heures s’engrenaient les unes dans les autres comme les rouages d’une pendule; la règle gouvernait sa vie, et le premier de Fan il eût facilement déterminé d’avance l’emploi de tous ses jours, heure par heure , jusqu’à la Saint-Sylvestre. Cette méthode, nécessaire aux travaux de l’école, il l’apportait aux choses de la vie intime. Il dînait, il causait, il lisait, il étudiait, il dormait à heures fixes. Son caractère s’était plié à la monotonie de la profession qu’il exerçait, la plus ingrate , peut-être, et l’une des moins rétribuées de l’état social; il n’en éprouvait plus les ennuis, et les tracasseries des écoliers, race turbulente, paresseuse, révolutionnaire, méchante et rusée, glissaient sur son indifférence. Les seules distractions de sa vie lui venaient de sa fille; son bonheur, un bonheur timide et chancelant, reposait à son foyer.

Les maigres appointements qu’il louchait à l’institution de la rue Miroméniî, le produit de

quelques leçons particulières qu’il donnait le soir à des élèves impatients de franchir le cap du baccalauréat, et les travaux d’aiguille de sa femme, qu’on recherchait à cause de leur perfection, permettaient au ménage de vivre honorablement , mais avec une stricte économie. La surveillance de madame Patel, et le soin qu’elle mettait à se rendre compte des dépenses les plus infimes, maintenaient l’aisance dans la famille.

M. et madame Isidore Patel étaient servis par une femme de peine, qui venait de grand matin, faisait les gros travaux et la cuisine, et s’en allait le soir; Céleste raccommodait le linge, prenait soin de sa fille et taillait leurs robes à toutes deux ; les jours d’été, elles allaient ensemble respirer aux Champs-Elysées, ces campagnes du pauvre, ou prendre l’air et l’ombrage aux Tuileries, ce jardin dont la royauté a-fait le parc de la ville. Puis, le soir, l’enfant étudiait sur les genoux de son père.

Cette existence inaperçue et chétive resplendissait du bonheur qu’y versaient la présence et le babil de Faustine. Madame Patel puisait dans le regard de sa fille l’espérance et la santé.

Dès l’âge de quatre ans, Faustine était l’un des plus beaux parmi les beaux enfants qui remplissent de tant de bruit et de tant de rires le jardin des Tuileries. Ses cheveux châtains tombaient autour de son visage en gros anneaux; elle devait à sa mère la beauté et l’éclat de ses yeux, la richesse de ses dents et

ecs tons chauds qui donnent une vie si puissante à la blancheur dorée de la peau. Toujours gracieusement habillée, quoique simplement, Faustine, plus leste et plus souple qu’un chevreau, s’épanouissait dans l’ardeur et l’indépendance de ces jeux où sa nature nerveuse et fine puisait une force nouvelle. Sa mère la couvait des yeux, et — triomphe adorable — elle entendait les autres mères s’extasier sur les grâces charmantes et la splendeur de cette enfant. Quoiqu’elle fût bien jeune alors, Faustine comprenait déjà ces triomphes et les aimait, et Céleste , qui trouvait dans la beauté et les succès de sa fille le courage de supporter les inquiétudes que lui donnait la pensée de l’avenir, la laissait se complaire dans une vanité dont elle développait, à son insu , les précoces et dangereux instincts.

Faustine grandissait entourée de nobles exemples et d’honnêtes enseignements ; madame Patel* qui vivait dans sa fille, en voulait pétrir le cœur à l’image du sien ; mais la douceur de cette éducation familière n’en dissimulait pas l’austérité , et souvent, aux heures où l’aiguille laborieuse suivait les caprices de la broderie sur la batiste et la mousseline, Faustine, rêveuse, songeait aux belles voitures qui venaient à la grille des Tuileries enlever les compagnes de ses jeux, et s’étonnait de ne pas avoir, elle aussi, de ces magnifiques équipages qui lui rappelaient ceux des contes de fées, et de grands chasseurs empanachés pour

l’emporter dans leurs bras quand elle était fatiguée.

Plusieurs fois, alors qu’elle avait sept ou huit ans, de petites filles montèrent avec leurs bonnes chez sa mère, à qui l’on avait des travaux d’aiguille à demander, et déjà , sans savoir pourquoi , Fausline se sentait humiliée de leur présence. Bien loin, de courir à elles comme elle faisait sous les marronniers du jardin, elle se cachait derrière les rideaux, se sauvait au plus profond de l’appartement et tardait à venir, confuse et rougissante, à l’appel de sa mère.

A dix ans , il lui arriva plusieurs fois de quitter brusquement les jeux dont sa vivacité la faisait la directrice , pour se jeter tout en pleurs dans les bras de sa mère. Madame Patel s’efforcait de la consoler; mais pouvait -elle deviner que le chagrin de sa fille venait de ce que ses compagnes avaient des robes de soie alors qu’elle-même n’avait qu’une robe de mérinos ?

A quinze ans, Faustine, élancée , svelte et souple comme un jeune palmier, offrait le plus beau type de ces natures élégantes et fines dont les artistes cherchent les modèles à Arles, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux. La grâce et la cambrure du pied, la finesse des poignets, la délicatesse des mains, les ondulations de la taille, la suavité des mouvements , tout en elle avait un caractère de distinction qui se révélait dans le repos comme dans l’action.

Avec sa robe tout unie en laine , son châle en tartan, son chapeau qui valait bien huit francs, son col et ses manchettes de percale blanche , on l’eût aisément prise pour une grande dame que les hasards d’une révolution contraignaient de s’habiller comme une demoiselle de boutique.

Cependant, Faustine n’était pas d’une beauté parfaite; la bouche était un peu grande, les lèvres manquaient d’éclat, les sourcils n’avaient pas cette courbe classique que les poètes de l’empire comparaient toujours à l’arc de l’Amour ; droits et fermes , aigus et mobiles , ils donnaient peut-être un peu de dureté au front qu’elle avait petit comme celui de la statuaire antique; mais Faustine tirait son charme de l’expression de la physionomie 7 de la distinction de sa personne , et de cette irrésistible harmonie des formes , qui est la musique du corps.

Faustine était le plus souvent pensive et recueillie ; mûrie par les leçons de sa mère, qui lui faisait voir leur pauvreté pour l’engager au travail, elle avait de bonne heure perdu l’entrai n de la jeunesse; mais ce silence et celte gravité que madame Patel prenait pour la résignation d’une âme qui se plie docilement aux nécessités de la vie , c’étaient l’attente fiévreuse et la colère muette d’une nature inflexible qui cherchaient l’heure et l’occasion d’éclater. Faustine se sentait enfermée dans la pauvreté comme dans un linceul.

Après les promenades quotidiennes qui le faisaient aller de la rue Miroménil au collège Bourbon, et du collège Bourbon à la rue Miroménil, lorsque M. Patel rentrait au modeste logis que sa famille occupait au quatrième étage d’une vieille maison de la grande rue Verte , il surprenait souvent sa fille assise au côin de la fenêtre, le front collé aux vitres et les mains immobiles sur ses genoux. Le père s’approchait, et , s’inclinant sur sa fille , l’embrassait pieusement au front. Ce baiser était comme une bénédiction donnée au travail de Faustine.

— Laisse l’aiguille et repose-toi, lui disait le père.

Mais il y avait déjà longtemps que Faustine, le regard noyé dans le ciel gris et les doigts inoccupés, écoutait le bruit lointain des voitures qui roulaient dans le faubourg Saint- Honoré.

La protection de M. Fnron fit entrer Faustine, en qualité de sous - maîtresse , dans un pensionnat du passage Sandrié, où les familles riches du quartier voisin envoyaient leurs enfants. Faustine avait alors seize ans.

La première nuit qu'elle passa dans ces cloîtres que la civilisation moderne ouvre aux pauvres filles intelligentes, Faustine la passa à pleurer. Le lendemain , elle parut aux classes calme et sérieuse; mais un feu intérieur dévorait son âme qui semblait, en naissant, déshéritée des plaisirs auxquels elle aspirait le plus.

Le pensionnat du passage Sandrié occupait un emplacement immense , sur lequel était bâti un grand cocps de logis composé de constructions irrégulières auxquelles s’adjoignaient plusieurs pavillons séparés entre eux par une cour pavée qu’ombrageaient deux ou trois acacias. Les sous-maîtresses et les élèves étaient casernées dans le corps de logis principal, derrière lequel s’ouvrait un vaste jardin planté de tilleuls et de marronniers; les pavillons servaient de logements a des dames en chambre, veuves ou vieilles filles qui se mettaient là sous le patronage austère d’une maison d’éducation.

Cette austérité n’était pas si farouche qu’elle ne permît aux dames en chambre de recevoir chez elles toutes les visites qui leur venaient des quatre coins de la ville; quelques-unes d’entre elles étaient jeunes , plusieurs étaient jolies ; la plupart avaient des pianos; de beaux jeunes gens entraient chez elles à toutes les heures du jour, et il arrivait souvent que de petits concerts suivis de danses s’organisaient à l’improviste. Les éclairs du monde qui poursuivaient la sous-maîtresse jusque dans la solitude et la nuit de sa vie, lui rendaient plus amères sa pauvreté et son abandon. Son âme, incessamment froissée par l’aspect d’un luxe et de plaisirs auxquels elle ne pouvait atteindre, se repliait sur elle-même, et acquérait ainsi dans le silence une force prodigieuse de dissimulation qui ruinait sourdement les in-

stincls du bien que Céleste avait voulu semer dans le cœur de sa fille.

Parmi les élèves placées sous la surveillance spéciale de Faustine , plusieurs appartenaient à des familles de banquiers et de négociants de la Chaussée d’Antin ; on les venait chercher le samedi soir en voiture, et, le lundi matin, elles rapportaient de la maison paternelle des descriptioris de fêtes, de parures, de toilettes qui faisaient tomber la sous-maîtresse dans d’âpres et profondes rêveries. Plusieurs de ces élèves avaient reconnu en Faustine leur ancienne compagne du jardin des Tuileries ; ces reconnaissances, que Faustine évitait, et que madame Patel précipitait, dans l’espérance de donner a sa fille des protections utiles, étaient la source abondante d’humiliations secrètes qui la faisaient d’autant plus souffrir, qu’elle pouvait moins les avouer. Elle avait le cœur lacéré de coups d’épingles.

Ces honorables mais difficiles fonctions de renseignement, qui touchent par tant de côtés a la charité , et qui demandent tant d’intelligente et douce résignation, qu’elles se rapprochent du sacerdoce, se montraient à l’esprit de Faustine avec un caractère d’abaissement et de servitude qui chaque jour les lui rendait plus odieuses. Sa vanité saignait par tous les pores. Comme la contrainte lui avait appris la dissimulation, la souffrance lui apprit la haine.

Il y avait plus d’un an déjà que Faustine

élait entrée dans le pensionnat du passage Sandrié, lorsqu’une rencontre détermina l’explosion de cet incendie qui depuis longtemps couvait sourdement dans son cœur. Il arriva ce qui arrivait si souvent au temps des couvents, des grilles et des parloirs, une de ces histoires dont les romans du dix-huitième siècle sont remplis.

Une des jeunes élèves du pensionnat, créole de la Guadeloupe, que sa famille avait envoyée auprès d’une tante à Paris, pour faire son éducation , avait un frère qui venait la voir fréquemment. Ce frère, qui s’appelait Maurice, était beau, spirituel et tout pétri de cette ardeur mêlée à la nonchalance que les créoles respirent avec l’air natal. Il vit Faustine chez sa sœur, y revint plus assidûment, et ne tarda pas à aimer la jolie sous-maîtresse. Faustine s en aperçut; mais, comprimant les élans de sa jeunesse et de sa vanité enchantée , elle resta pâle, rêveuse et superbe comme celte statue de Polymnie qui semble tout entourée des* voiles de la mélancolie.

' pelte indifférence magnifique irrita le créole, qui parla, pressa, supplia. Faustine lui ménageait des entrevues qui duraient quelques minutes, le temps de tout entendre et de ne rien promettre ; puis , lorsque ses sens s’émouvaient, elle fuyait , laissant voir un trouble qui tout au moins faisait tout espérer.

La sous-maîtresse n’hésitait pas. Elle calculait seulement l’heure et Poccasion de sa chute.

Cette heure vint enfin, et un soir Fausline quitta Je pensionnat du passage Sandrié pour n’y plus rentrer. Elle en sortit calme et résolue, sans rien emporter de sorr petit trousseau que la robe de jaconas qu’elle avait sur elle, monta en citadine et se rendit chez Maurice.

Le valet de chambre du créole lui représenta qu’il n’y avait personne au logis.

— C’efct bien, dit-elle, j’attendrai.

Elle entra et s’assit.

Vers minuit, le créole arriva. À sa vue, il poussa un cri de surprise.

— M’aimez-vous? lui dit-elle; si vous ne m’aimez pas comme je veux être aimée, un mot, et je sors.

Fausline était plus pâle que le marbre ; ses yeux rayonnaient et semblaient jeter des flammes ; l’émotion qu’elle ne se donnait plus la peine de comprimer augmentait l’éclat de sa beauté ; l’audace de sa démarche, qu’on pouvait prendre? pour l’irrésistible entraînement de l’amour vainement combattu, les séductions infinies de sa jeunesse, de sa grâce, de son maintien, où l’abandon et la prière se mêlaient à la confiance, tout fascina le créole.

Il tendit les bras comme on fait pour une idole, et tomba aux pieds de Fausline.

Une immense joie fit tressaillir le cœur de Fausline ; elle ne songea même pas un instant à sa mère, rompit avec son passé honnête et laborieux, et regarda du côté de l’avenir.

Son imprudence lui donna le pouvoir d’un

seul coup. Faustine avait le pressentiment de sa forcé, et se sentant bien la maîtresse du créole dans toute la violente acception du mot, elle attendit tout de la circonstance et de son habileté.

A Tépoquc où Faustine prit cette terrible résolution, le pauvre maître d’étude était mort. Madame Patel, retirée dans deux pièces mansardées, vivait, tout au haut du faubourg du Roule, du travail de ses doigts et d’une petite pension que M. Faron lui faisait en souvenir des bons services de son mari. Depuis qu’elle s’était séparée de sa fille, Céleste se mourait lentement, chaque jour, bien que chaque jour, et malgré la distance, elle se rendit au passage Sandrié. Le lendemain delà fatale nuit qui vit le départ de Faustine, quand madame Patel apprit la fuite de son enfant, elle tomba par terre comme une morte. Transportée chez la maîtresse du pensionnat, à laquelle tant de malheur inspirait une pitié profonde, elle ne reprit connaissance que vingt-quatre heures après. Un billet de Faustine arriva, qui la rassurait du moins sur sa vie. Madame Patel retourna dans son appartement, muette et résignée, mais de cette résignation qui pousse au tombeau.

Quant à Faustine, elle ne tenta rien pour la revoir. Elle savait que sa mère la prierait de renoncer à la vie qu’elle avait adoptée, et elle était résolue à ne l’abandonner jamais.

Au bout de six mois, Faustine était encore

la maîtresse de Maurice. Elle mordait à belles dents au cœur de ce luxe dont, au pensionnat, elle repaissait son imagination. Les parents du créole lui avaient écrit, sur l’avis de leur correspondant, pour le rappeler à la Guadeloupe. Il avait, avec leur lettre, allumé son cigare. On lui avait refusé ees subsides qui entretiennent la guerre et l’amour, il avait signé des lettres de change. Si au commencement Faustine était sevrée de tout, à présent elle, abusait de tout. Elle savait la famille de Maurice énormément riche, et voyait au bout de son roman un mariage dont alors elle ne se souciait que pour la fortune qu’il devait lui assurer.

Une nuit, en rentrant du bal masqué de l’Opéra, elle trouva chez le concierge du créole une lettre dont la suscription la fit pâlir, tout impassible qu’elle était déjà. Sans prendre le temps de changer de costume, elle remonta en voiture, et se fit conduire seule au galop chez sa mère.

Elle eut des ailes pour monter l’escalier qui conduisait au cinquième étage, poussa la porte, ét, couverte encore du domino, tomba sur le lit de madame Patel.

La mère la prit dans ses bras, écarta le capuchon de soie noire pour mieux voir sa fille, cette petite Faustine qui lui avait donné tant de joie, l’embrassa de ses lèvres blanches et déjà refroidies par l’approche de la mort, et trouva dans son agonie des larmes pour pleurer.

Elle n’eut pas, la pauvre mère, un mot de

blâme ou de reproche; sa dernière heure fut toute à la tendresse, le seul foyer où sa vie se fût réchauffée ; les prières, les baisers, les sanglots débordaient de son cœur. Puis, quand elle se sentit prise par la mort, elle étreignit sa fille sur son sein glacé, colla ses lèvres à son front, et la bénit d’une voix qui n’était plus qu’un souffle. Ce souffle passa et Faustine resta seule.

Elle veilla sa mère toute la nuit, morne et muette, l’œil sur ce cadavre qui l’avait nourrie de son, lait, abreuvée de son amour; elle ne coupa pas une seule mèche de ces cheveux que la souffrance avait blanchis bien plus que l’âge, se condamnant elle-même à ne porter aucune relique de sa mère, s’accusant tout bas de sa mort, mais sombre et inaccessible au repentir.

Quand vint le jour, elle se leva, embrassa le cadavre dé sa mère une dernière fois et se retira enveloppée dans les plis du domino. Au moment de franchir le seuil, elle jeta un dernier regard sur ce lit où reposait sa mère roide et froide.

— Pieuse ! honnête ! dévouée !... Une sainte! dit-elle, et morte sur un grabat !

Lorsque Maurice la revit, il s’effraya de l’expression terrible et morne de son visage.

— Je viens de perdre la seule créature que j’aimasse, dit-elle; toi mort ou parti, je n’aimerai plus rien.

Faustine tint parole.

Elle fit enterrer madame Patel décemment,

mais sans faste, ne voulant pas insulter à sa mémoire, et acheta pour sa dépouille, à perpétuité , un terrain au cimetière du Père-Lachaise. Une table de marbre, sur laquelle un sculpteur grava le nom de Céleste, pour toute inscription, couvrit le cercueil, et Faustine , après avoir accompagné sa mère à sa dernière demeure, n’en visita plus le tombeau.

Elle avait trop le sentiment de son indignité pour vouloir fouler cette terre honnête et bénite.

Trois jours après cette lugubre fin, l’ex-sousmaîtresse, à présent maîtresse en titre d’un beau créole, s’habilla pour un bal. Son amant, qui la surprit tirant ses bas de soie comme l’Andalouse de la chanson, ne put retenir un geste de surprise.

— Oh ! déjà ! s’écria-t-il.

— Eh bien ! quoi? dit-elle avec une amère indifférence, vous me traitez en fille, j’agis en fille!

Tout l’avenir de Faustine était dans ces mots.

Le créole baissa la tête. Vaincu par cette froide obstination, il voulut tirer Faustine du gouffre ou il croyait que son amour l’avait plongée, et sa résolution de l’épouser devint décisive. Jusqu’alors, l’opposition de sa famille l’avait retenu.

Mais, peu de temps après avoir écrit à ses parents pour leur signifier son projet, Maurice, saisi d’une fluxion de poitrine qu’il avait ga~

gnée à Ta sortie dJun bal , fut emporté dans l’espace de quarante-huit heures.

Le créole mort, le correspondant fit apposer les scellés sur son appartement, dont il expulsa Faustine, qui n’emporta de sa splendeur passée que quelques robes prises à la hâte et quel* ques louis qu’elle avait dans sa bourse.

Faustine avait mis le pied dans la carrière, elle la continua.

Parmi les jeunes gens qui composaient la société de Maurice, il s’en trouvait un que sa famille avait associé pour un quart dans une charge d’agent de change.

Ce quart d’agent de change accepta la succession du créole, et Faustine passa de la rue du Mont-Thabor à la rue Olivier.

Elle eut alors cinq cents francs par mois , son loyer payé.

Une bourrasque fit sombrer son quart d’agent de change sur l’océan de la Bourse, et laissa Faustine avec son mobilier d’acajou pour tout capital, et des dettes pour tout crédit.

Au bout de six semaines , elle vendit son mobilier, se mit en garni rue des Trois-Frères, et fit connaissance avec ces horribles femmes qui portent des robes de soie grasse, de vieux chapeaux flétris, des tartans immondes et des soulierSiéculés , revendeuses a la toilette qui revendent un peu de tout.

Faustine déjeunait d’un petit pain d’un sou et portait des cachemires.

Sa forte et nerveuse constitution Pavait soutenue dans cette misérable existence. Quelques marbrures d’un ton de bistre étaient les seules traces qu’on en voyait , encore fallait-il que Faustine eût dansé toute la nuit.

Ce fut à cette époque de sa vie, durant laquelle Faustine sondait de toute la profondeur de sa chute les abîmes de Paris, que M. de Vauvillers la rencontra.

L’élégance native et l’exquise distinction de Faustine le frappèrent; elle avait cet esprit alerte et hardi qui plaît souvent, et cette grâce provoquante qui donne du relief aux moindres choses. Elle jouait du piano assez négligemment, pour laisser croire qu’elle en pouvait jouer très-bien; elle chantait avec une voix juste et sonore les ballades d’Alfred de Musset, mises en musique par Monpou ; elle parlait de tout et sur tout en femme qui sait un peu de tout ; elle était, selon Pheure et la circonstance, simple et digne comme une grande dame, extravagante et téméraire comme un débardeur. Ravi de rencontrer une courtisane qui avait du sang de Marion Delorme dans les veines, Armand la tira de son garni, et la logea dans un appartement de la rue Saint Lazare, dont le mobilier avait été mis en vente par une actrice que la Russie enlevait au théâtre des Variétés. #

Les pieds nus de Faustine coururent sur des tapis d’Aubusson, elle dormit entre des rideaux de soie. Ce luxe, le premier qu’elle eût

pétri de ses mains, ne la surprit pas. Elle se sentait née pour y vivre. Elle s’en servit sans l'essayer. Faustine était familiarisée avec le luxe avant meme de lavoir connu.

Elle passa une première saison aux bords du Rhin, faisant de Bade son quartier général; une seconde en Italie, de Venise à Naples. Aux premiers froids de l’hiver, elle rentrait à Paris, et dès le lendemain de son retour, s’il y avait à quelque théâtre une première représentation, on était sûr de l’y voir aux loges d’avantscène. Faustine avait ouvert un salon , où bientôt les visiteurs ne manquèrent pas; Armand y conduisit le club en masse. La maîtresse recevait comme si elle n’avait jamais fait autre chose; agréable à chacun et plaisant à tous. Elle jouait rarement, n’aimant pas les cartes; mais quand il lui arrivait de jouer et de perdre, elle le faisait avec une nonchalance magnifique; quand on était en humeur de causer, chose rare, elle savait causer; et quand on voulait danser, elle s’en acquittait comme une marquise.

Armand, qui en était encore à manger son capital, la poussait résolument dans cette voie. Il avait le cœur trop usé déjà pour aimer Faustine, mais elle l’amusait; ils vivaient l’un et l’autre en garçons : Faustine, en neveu jaloux d<0faïre honneur à un oncle prodigue ; Armand, en artiste à qui rien ne coûte pour enfanter un chef-d’œuvre.

— C’est rna dernière création, disait-il quel-

quefois, comme un homme qui prévoit sa ruine prochaine.

Depuis que Faustine figurait aux Champs- Êlysées, à l’Opéra, aux Italiens , elle s'était créé tout à la fois une position et un passé.

Un petit roman habilement arrangé et qu’elle débitait d’un air candide à tous les visiteurs qui affluaient dans son boudoir lui donnait pour père et mère de loyaux serviteurs de la monarchie déchue, ruinés par la révolution de juillet et morts de chagrin. Dans l’intimité, Armand la raillait parfçi^sur cette famille que le dévouement avait tuée, et lui demandait si elle était de noblesse de robe ou d’épée^mais en public il la laissait dire et faisait mine de croire à son récit. Un jour meme qu’il était question d’un bal au profit des pensionnaires de l’ancienne liste civile, il présenta lui-même un billet à un jeune député en visite chez Faustine.

— Prenez et dansez, dit-il d’un air grave, c’est au bénéfice des amis de Faustine.

Quant à sa position dans le monde, elle avait fait choix d’une profession qui se résume dans un mot.

Faustine débutait, elle débutait depuis deux ans. Elle n’étudiait rien , ne travaillait pas, n’allait jamais au Conservatoire, ne prenait aucune leçon, ce qui ne l’empêchait pas de parler sans cesse de ses débuts.

Armand l’appelait en plaisantant une débutante à perpétuité.

 force d‘en parler, Faustine était parvenue à faire prendre ses débuts au sérieux par beaucoup de gens. Les retards n’y faisaient rien , ils provenaient du mauvais vouloir des directeurs, de la jalousie des rivales, du changement des directions et de mille autres causes improvisées d’après les circonstances.

Débutante, Faustine n’était presque plus une lorette.

Faustine avait vu la misère et en avait goûté les fruits empoisonnés ; elle ne voulut plus glisser sur la pente où elle avait roulé, et arrangea sa vie dans la prévision d’une rupture inévitable. Elle avait un mobilier somptueux, des bijoux de grand prix, des cachemires, des robes et du linge comme beaucoup de grandes dames n’en ont jamais, il lui fallait de l’argent; elle afficha toujours l’apparence du luxe et gratta sur ses dépenses. Le désordre était à la surface, l’ordre au fond.

Ce ne fut pas tout. Autant elle avait été facile d’abord sur ses relations, autant elle se montra difficile bientôt. Pour être admis chez elle, il fallut être présenté. Elle étouffa ses fantaisies sous le calcul ; mais, à celles qui la domptaient, elle cédait une heure et dans l’ombre. Elle repoussa ostensiblement et avec éclat des offres qui lui furent faites au moment où la ruine d’Armand approchait , et attendit l’occasion qu’elle voulait choisir entre toutes.

— Je sème des refus pour récolter des acceptations, disait -elle à Juliette, qui déjà

était sa femme de chambre et sa confidente.

M. de Vauvillers lui apporta un beau jour ses adieux avec un écrin ; elle accepta Fécri'n et les adieux. Mais trop prudente pour garder un appartement qui avait vu sa splendeur et pouvait voir sa décadence, elle sc retira au troisième étage sans entre-sol d’une maison de la rue des Martyrs. Un déménagement de quelques centaines de pas diminua son loyer de plus de la moitié.

Cette espèce de retraite d’une femme que sa beauté, son esprit, son luxe avaient mise à la mode, surprit le monde où elle vivait. On la visita sur son calvaire, où d’ailleurs elle s’était arrangée un nid charmant dont les fleurs faisaient les plus grands frais ; on lui en envoyait de tous cotés, et c’était la seule chose qu’elle consentit a prendre. Beaucoup de ses amis s’offrirent à remplacer Armand , elle éluda leurs offres et voulut se réserver.

— Il y aura beaucoup d’appelés et peu d’élus , disait- elle en riant à un cercle d’intimes qui la pressaient de descendre du mont Aventin.

Un Anglais, baronnet et membre de la chambre des communes, lui ayant fait parvenir un portefeuille bourré de banknotes , elle lui retourna le portefeuille avec ces mots : « En matière d’élection, les voles en France ne s’achètent pas. »

Cette réponse qu’elle eut soin de répandre redoubla sa vogue.

Adrien Bouzonville, qu'un héritage avait lancé dans le monde, se mit sur les rangs. Adrien avait alors vingt-deux ans à peine.

— C'est un écolier et il a besoin de leçons, je les lui donnerai, dit-elle.

Et elle accueillit Adrien.

Au bout de six semaines qui lui coulèrent trente mille francs, M. Bouzonville trouva un soir sa maîtresse qui montait en chaise de poste pour se rendre aux courses de Pompadour. Comme il ouvrait la portière, elle lui tendit la main.

— Adrien, mon ami, si vous m’aviez amusée, je vous aurais ruiné, remerciez-moi... Je pars.

Le postillon fit claquer son fouet, et M. Bouzonville resta sur le trottoir tout abasourdi.

Il devint constant que la richesse ne suffisait pas à Fausline, elle voulait encore de l’esprit.

Armand , à qui Faustine se confiait volontiers comme Faust à Méphistophélès, commençait à pénétrer cette âme où la corruption était profonde comme la mer. Un soir, après sa rupture avec Adrien, il lui demanda la vérité vraie sur les causes de cette rupture.

— Oh ! fit-elle d’un air dédaigneux, ce n’est qu’un pauvre millionnaire ; sa ruine m’eût coûté trop cher.

— En somme, que vous faut-il donc, Cléopâtre en bandeaux?

— Tout ou rien... Un palais ou une mansarde.

— Prenez garde, vous pouvez vous casser te cou, chemin faisant.

— Eh bien, qu’est-ce? Mourir ce n’est pas perdre.

Armand comprit que l’ëlève ne tarderait pas à atteindre, et peut-être à dépasser le professeur, si déjà ce n’était pas fait.

Sur ces entrefaites, le comte de Flize se présenta , amené par M. de Vauvillers. M. de Flize avait un beau nom, une grande réputation déloyauté, il voyait le meilleur monde et on savait sa fortune considérable. Un motif de curiosité seulement le conduisait chez Faustine, dont tout le monde lui rebattait les oreilles depuis son retour d’un assez long séjour qu’il avait fait à l’étranger. Faustine, dont les ressources commençaient à s’épuiser, crut trouver en M. de Flize une partie de ce qu’elle désirait ; elle s’occupa de lui plus particulièrement que de tout autre, et la vanité du comte, qui en avait une assez grande, fut flattée de ces prévenances. Il retourna chez elle après s’y être montré, l’attrait remplaça la curiosité, et, y étant allé souvent, un soir il y resta.

Quand M. de Vauvillers apprit ce dernier acte d’un vaudeville dont il avait noué les scènes, il se rendit chez Faustine.

— Eh bien ! est-ce tout? dit-il en appuyant sur le mot.

— Oh ! répondit-elle en lui jetant un regard profond, ce n’est qu’un relais.

Page 1