UN PRINCE POMÉRANIE N
En 1S44, vers l’automne, le relais était épuisé; on a vu parquels efforts M. de Flize était parvenu à maintenir «a position. Ces efforts ne pouvaient ni ne devaient durer très-longtemps ; il ne les tirait plus de son élan propre, il les accordait aux coquetteries de Faustine, et Faustine le sentait bien. Avec un peu de bonne volonté elle en eût prolongé la durée, et l’essaya même en montrant à l’horizon l’ombre du prince poméranien ; M. de Flize s’en effraya ; si Faustine n’était plus le caprice de sa vie, elle en était toujours 3a vanité. Mais la débutante avait déjà résolu dans son esprit de quitter la chair pour l’ombre, le comte pour le prince.
M. de Flize était sacrifié, avant même de se eroire menacé.
Enfin arriva le samedi décisif que Faustine avait marqué pour son coup d’Etat. Le prince de Zell, assis à l’orchestre, n’avait pas cessé de contempler la débutante à demi cachée dans sa baignoire. Armand, Georges, Adrien et dix autres de ses connaissances lui rendirent visite tour à tour. Le prince, suivant l’expression
mêmedeFaustine, usait ses yeux à la regarder.
Un peu avant la fin de l’opéra , elle se leva et disparut. Le prince de Zell se précipitait déjà dans le couloir, lorsque Armand l’arrêta à la sortie de l’orchestre.
— Donnez -lui le temps de rentrer chez elle, lui dit-il.
— Mais je perds une heure î s’écria le prince que l’impatience dévorait.
— Eh ! reprit Armand, ce sont ceux qui ne se pressent pas qui arrivent.
Il le prit par le bras et l’entraîna au club où il devait se faire voir pour dissiper, disait-il, les soupçons de Georges.
Armand savait très-bien que Faustine serait seule ce soir-là ; mais tous ces retards calculés avaient pour but d’irriter le désir du prince; enfin , et comme vaincu par ses obsessions, il partit pour la rue de l’Arcade.
Le prince avait dit un mol au cocher, si bien qu’ils coururent d’un train d’enfer.
— Voilà un homme perdu, se dit Armand en se sentant emporté avec une vitesse à laquelle le désir semblait donner des ailes.
Juliette les reçut et les introduisit dans le boudoir.
— Madame va venir, leur dit-elle.
Et comme M. de Vauvillers lui demandait ce qu’elle faisait, la fine soubrette se penchant à son oreille :
-— Madame dérange sa toilette , reprit-elle tout bas.
Un instant après, Faustine parut. Elle avait apporté dans sa toilette ce désordre intelligent que les autistes aiment et recherchent, et dont les bourgeois, en prenant ce mot dans l’acception qu’on lui donne dans les ateliers, subissent la fascination sans la comprendre. Les cheveux légèrement brouillés par ses doigts habiles avaient pour toute parure un camélia rouge fiché dans leurs tresses superbes ; sa poitrine et son cou , qui avaient la nuance de l’albâtre longtemps chauffé par le soleil, saillaient comme un lis d’or du milieu des dentelles et de la mousseline ; par-dessus ce brouillard d’étoffes vaporeuses qu’un souffle faisait trembler, elle avait jeté une espèce de caraco de satin à manches ouvertes , que la mode adopta plus tard et qu’elle avait édité la première. Un axiome de Faustine était qu’il fallait ne rien montrer et tout faire voir. En vertu de cet axiome, elle se décolletait fort peu ; mais ses corsages étaient si adroitement échancrés et ses robes si merveilleusement adaptées â sa taille ronde et souple comme un jonc, qu’il suffisait d’être en visite chez elle pour être convaincu de la sincérité de scs perfections comme on l’est d’une vérité, mathématiquement démontrée. Sa beauté n’avait jamais trouvé d’incrédules.
— Pardonnez-moi, dit-elle au prince, je voulais être à mon aise pour vous garder plus longtemps.
Le prince fut ébloui.
Sûre d’eîle-mème, Faustine n’avait pas jeté un seul coup d’œil sur sa glace en entrant, mais le regard de M. de Vauviilers, à qui elle avait tendu la main, lui répondit mieux qu’un miroir.
— Soupez-vous avec moi ? dit-elle au prince, je m’habitue par avance au régime du théâtre.
Ce souper servi par Chevet offrait les friandises les plus délicates et les primeurs les plus rares. Faustine toucha à tout et grignota comme un oiseau dans un verger ; animée par la splendeur du but qu’elle proposait à son ambition, elle mit la bride sur le cou à son bavardage. La mousse du vin de Champagne qu’elle buvait à petites gorgées semblait pétiller dans ses paroles.
— Où prend-elle tout cela? dit le prince émerveillé ; voyez son verre, elle y mouille à peine les lèvres.
— Oui, mais elle y trempe son esprit , répondit Armand qui donnait la réplique à Faustine.
Vers trois heures le prince de Zell et M. de Vauviilers durent se retirer : Faustine avait tiré le bouquet de son feu d’artifice et s’était levée.
Comme ils sortaient , elle se pencha vers Armand et lui dit tout bas, mais pas assez pour que le Poméranien ne pût l’entendre :
— Votre prince est charmant, ramenez-lemoi.
Cet aveu surpris à la dérobée ravit le prince
de Zell ; Faustine vit ce ravissement dans ses yeux.
— Eh bien? lui demanda Juliette après qu’ils furent partis.
— 11 est échec et mat, répondit Faustine.
Armand, que le prince de Zell voulut absolument ramener rue Chauchat , paraissait soucieux.
— Qu’avez-vous? lui dit enfin le prince en interrompant le monologue qu’il avait commencé sur la perfection de Faustine.
— J’ai que si je vous ramène chez Fausline, je cours le risque de n’y plus retourner.
— Voilà qui n’est pas clair ; expliquez-vous.
— Ce n’est pourtant pas du poméranien.
— Si vous raillez, je n’y entends plus rien.
— Eh! parbleu! s’écria M. de Vauvillers avec une brusquerie affectée, du premier coup vous accaparez les gens.
— Moi!
— Bon! jouez l’ignorance à présent! Vous n’avez pas remarqué , n’est-ce pas , que Faustine n’avait d’attentions que pour vous , que tous ses sourires allaient de votre côté, si bien que j’avais la mine hétéroclite d’un comparse !
Ce dépit, fort bien joué d’ailleurs, flattait le prince de Zell ; mais en Crésus modeste il voulut se défendre du succès qu’on lui prêtait.
— Mon cher prince, reprit Armand d’un air bourru , si vous êtes arrivé de votre province à Paris tout exprès pour faire du monopole, ne comptez plus sur moi.
Le prince de Zell rentra chez lui ivre d’amour et de flatteries.
Le lendemain il courut chez Faustine.
— Madame est un peu souffrante, entrez cependant, pour vous elle y est, dit Juliette qui avait le mot d’ordre.
Le prince fut introduit dans la chambre de Faustine. Les rideaux en étaient baissés, et la débutante, roulée dans Un peignoir blanc, frissonnait au coin du feu.
A demi couchée sur une causeuse, elle tourna sa tète languissante vers le prince et le salua d’un sourire endolori.
Après cette nuit d’éclats de rire, une nuit où tout scintillait, cristaux, paroles et regards, cet appareil mélancolique effraya le prince. Mille questions se pressèrent sur ses lèvres.
— Mon Dieu! je n’ai rien, lui répondit Faustine d’une voix douce, je suis triste, voilà tout.
Le prince pensa tout naturellement que si Faustine lui parlait de sa tristesse, c’est qu’elle voulait être consolée. A l’instant il se mit tout entier à sa disposition , lui, ses voitures, ses chevaux, son hôtel, ses gens et ses millions.
— Il m’offre trop, pensa Faustine, et tout haut elle ajouta :
— Voilà bien des choses en une phrase. Que vous seriez malheureux si je vous prenais au mot !
— Essayez,
— Eh ! fit-elle er* haussant les épaules, de manière à écarter un pan de mousseline , je sais ce que valent tous ces dévouements. Combien ne m’en a-t-on pas offerts ! combien peu ont résisté à l’épreuve !
Le prince de Zell voulut répondre, Faustine l’arrêta d’un geste.
— Épargnez-vous cette peine, reprit-elle, on m’a dit cent fois ce.<jue vous allez me dire, et j’y crois un peu moins chaque fois. Les hommes comme vous ont toujours leurs millions à vous jeter au visage. Mais si je vous ruinais d’ailleurs, qu’est-ce que ça prouverait?
— Beaucoup, répondit le prince plus finement que Faustine s’y était attendue.
— Au point de vue du chiffre, soit, mais qu’est-ce que le chiffre, là où le cœur n’est pas? reprit-elle en lui lançant un de ces regards qui fondent l’or dans la main des avares... Tenez, voilà un siècle, quinze ou dixhuit mois, je crois, que je me sacrifie pour M. deFlize... je l’aime... Eh bien! croyezvous qu’il me comprenne? pas plus que vous.. Les hommes ne savent pas aimer ! Les plus amoureux, et je parle de ceux qui se piquent de nous deviner, nous accablent de robes, de bijoux, de cachemires. Ils ont mille chiffons à nous mettre sur les épaules; ceux-là nous traitent en poupées; mais le cœur, ils l’oublient î Nous sommes leur vanité, leur distraction, leur jouet; on nous a comme on a un cheval de race, une calèche de grand prix,
un paysage deRuysdael, une Vénus du Titien, un meuble de la renaissance, un Stradivarius, que sais-je moi? une bible de 1475 ! et puis c’est tout. Nos délicatesses de femme, nos tristesses, nos aspirations vers l’idéal , ils ne les surprennent meme pas; se doutent-ils seulement qu’un mot a plus d’empire sur nous, un mot venu du cœur, que tout le luxe qu’ils nous prodiguent? Ah ! s’ils savaient seulement le prix d’une larme! Connaissent -ils la volupté de pleurer à deux? Ils nous apportent des louiY d’or et ils ne font jamais l’aumône d’un soupir !
Après cette tirade débitée avec un accent , une amertume, un geste , une mélancolie qui étourdirent le prince de Zell, Faustine improvisa coup sur coup un torrent de phrases tendres , élégiaques, sentimentales, railleuses, plaintives, romanesques, où elle semblait mettre son cœur à nu. La désillusion couvrait de ses voiles gris et flottants tous ces épanchements surpris à sa tristesse. Faustine ne croyait plus à rien et n’espérait plus rien. Elle s’était déchirée à toutes les ronces de la vie, elle avait tout poursuivi, tout demandé à sa jeunesse aimante et sincère , et de ce printemps envolé il ne lui restait rien que la solitude et le deuil.
— J’ai quatre-vingts ans! dit-elle en finissant.
Et, parlant ainsi, elle appuyait sa tète sur un bras plus frais et plus joli qu’une touffe de roses blanches.
— Votre vieillesse me ferait faire bien des enfantillages, répondit le prince, dont les yeux caressaient le bras nu de Faustine.
— Ah ! vous croyez? reprit-elle avec un sourire où le doute se mêlait à la provocation.
— Je fais mieux, j’en suis convaincu.
— Alors n’en faites pas. Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé comme je viens de le faire; vous m’inspirez une sympathie, qui, malgré moi, m’a dénoué les lèvres. Armand lui-même ne se doute pas de ce que je viens de vous confesser. Si maintenant vous me traitiez autrement qu’en amie, à qui me confierais-je?
Le prince de Zell était ravi d’avoir d’emblée conquis la confiance de Faustine, mais il souffrait d’entendre appeler M. de Vauvillers par son petit nom.
— Quand donc me nommera-t-elle Casimir?
se dit-il.
Le Poméranien sortit de celte visite complètement ensorcelé; son premier soin fut de courir chez Armand, auquel il répéta l’une après l’autre toutes les paroles de Faustine, les embrouillant de notes explicatives et les allongeant de commentaires.
— Je ne connaissais que son esprit, dit-il en forme de péroraison , mais quel cœur î
— Il est certain, repartit M. de Vauvil- 1ers, qu’elle a un cœur comme je n’en connais guère.
Le sens de cette phrase a double tranchant
LOVELÀCG. 1 7
échappa au prince de Zell qui n’y vit que cc qu’il voulait y voir.
— Si je parviens à m’en faire aimer, ajoutat-il, je vous devrai le bonheur de ma vie.
— Oui, mais elle aime M. de Flize.
Cette réponse Tut comme un filet d’eau froide dans un vase d’eau bouillante. Elle éteignit la fièvre du prince de Zell qui se mit à tourner sa canne entre ses doigts.
— S’il ne s’agissait que d’argent! reprit il.
— Sans doute, mais il s’agit de lui plaire.
Les mots de Faustine revinrent à l’esprit du prince ; ses petits yeux gris s’illuminèrent.
— Eh bien ! j’essayerai, dit-il en se rengorgeant, je saurai l’aimer comme elle veut être aimée.
Armand vit Faustine dans la soirée.
— Quelle sonate avez-vous donc jouée a ce pauvre prince? lui dit-il.
Faustine prit sur une étagère, qui lui servait de bibliothèque, un volume de Victor Hugo. Elle l’ouvrit , chercha une minute , et posa le doigt sur un feuillet.
Armand s’inclina et lut ces mots écrits en tète d’une poésie :
Autre guitare.
— Vous êtes sublime! s’écria-t-il.
Le prince de Zell, Jean-Casimir IX, appartenait à cette famille de princes errants que le Nord envoie à Paris chaque année, qui s’y arrêtent six semaines, six mois, ou six ans, et qui parcourent l’Europe de capitale en capitale
leur vie durant ; leur itinéraire est tracé d’avance ; toujours l’Angleterre, la France et l’Italie, c’est-à-dire Londres, Paris, Milan, Rome et Naples; quelquefois la Suisse et l’Ecosse , jamais l’Espagne. Les grandes villes leur servent d’hôtelleries; ils ont fait leur villa d’été des bords du Rhin.
Quelques-uns prennent racine à Paris, et une fois qu’ils en ont goûté la vie intelligente et facile, ils oublient leur patrie, comme autrefois ces voyageurs dont parle Homère, après qu’ils avaient mangé le fruit des Lotophages. Les moins riches de ces touristes sont pour le moins millionnaires ; plusieurs ont des fortunes chimériques, de ces fortunes qu’on ne rencontre guère que dans les chapitres des Mille et une Nuits . Ils passent comme les princes fabuleux des contes de fées et laissent les cités tout éblouies de leur présence.
Le prince a remplacé le lord dans l’intimité des courtisanes; c’est à présent le continent qui donne les subsides à la galanterie parisienne.
Le prince de Zell était à Paris depuis quinze ou dix-huit mois; c’était le plus long séjour qu’il y eût jamais fait, bien qu’il entrât dans ses habitudes d’y venir presque chaque année. Maintenant on pouvait parier à coup sûr qu’il y resterait toujours.
Il appartenait, par sa naissance, à la première noblesse de la Poméranie ; les princes de Zell remontaient aux chevaliers de l’ordre
Teulonique, ils avaient donné des femmes à la plupart des maisons souveraines de l’Allemagne, et ces alliances de famille les avaient mêlés aux plus vieilles maisons de la Saxe, du Brandebourg, de la Lithuanie, de la Courlande; mais de tout cet éclat presque royal il ne restait plus au prince de Zell qu’une fortune gigantesque dont l’origine remontait aux époques féodales de l’histoire du duché de Poméranie.
Peu de temps avant le traité de Gremnitz, qui assura, en 1529, aux électeurs de Brandebourg la succession de la Poméranie, au cas d’extinction de la ligne des ducs de Poméranie- Wolgast, le prince de Zell avait été chargé par son suzerain, en retour de certains privilèges assez étendus, d’élever et de garder à ses frais une citadelle destinée à protéger les côtes contre les déprédations des pirates dont la mer Baltique était infestée depuis le douzième siècle, et peut-être aussi à surveiller, comme une sentinelle vigilante, les envahissements des princes de la maison de Brandebourg. Cette citadelle édifiée et pourvue d’une garnison soldée et entretenue aux frais des princes de Zell, un de leurs descendants obtint de BogislasXIV, en 1632, de nouveaux droits plus étendus, à la condition de créer une université dont l’entretien perpétuel devait rester à sa charge.
Les choses subsistèrent en cet état jusqu’au traité de Westphalie, qui donna à la Prusse la portion de la Poméranie où étaient enclavées
les terres et la seigneurie féodale des princes de Zell.
En échange des droits et privilèges de sa maison, le prince de Zell, Jean-Weneeslas IV, reçut de Frédéric-Guillaume, le grand électeur, des terres immenses , riches surtout en forêts; le droit de planter sa bannière sur la citadelle, à côté de celle de l’électeur, et celui de présentation dans le choix des professeurs, avec d’autres immunités, lui furent conservés ; mais en 1721 , après la grande guerre du Nord, terminée par le traité de Nystad, Frédéric V, installé roi de Prusse, racheta de Jean-CasU inir VII, bisaïeul du prince de Zell, qui figure dans cette histoire, tout ce qui restait à sa maison de son ancienne splendeur féodale, et lui 'concéda, en retour, de nouvelles terres dans la Poméranie suédoise qui venait d’être enclavée dans le territoire du royaume.
Ces domaines institués en majorais et transmis intacts au prince de Zell, Jean-Casimir IX, lui rapportaient en revenus près de trois millions par an. Ils étaient d’ailleurs incessibles et inaliénables.
Il va sans dire que Jean-Casimir IX n’avait plus de bannière sur aucune citadelle et qu’il ne se mêlait du choix d’aucun professeur.
A son arrivée à Paris, le prince de Zell avait loué d’abord un grand appartement à l’hôtel Meuriee, puis il se décida à prendre à bail un hôtel du faubourg Saint-Honoré , dans lequel il jeta plus de deux cent mille francs et qu’il
inaugura par une fête où plus de mille personnes furent invitées.
Au bout d’un an, et lorsqu’il eut absorbé par tous les pores les habitudes de la vie parisienne, il acheta un terrain aux Champs-Élysées, du côté de l’avenue de Marbœuf , et fit choix d’un architecte en renom pour lui bâtir un palais.
Le prince de Zell avait à cette époque-là cinquante ans à peu près ; il était d’une taille élevée, d’une constitution à l’épreuve de tous les vices, et d’une humeur accommodante dont l’égalité et l’enjouement reposaient sur vingt mille arpents de forêts. Il avait la tête pleine et puissante, avec un amas vigoureux et touffu de cheveux tout gris et d’épaisses moustaches qu’il teignait en noir, alors que par une anomalie inexplicable il laissait à sa chevelure sa couleur naturelle ; les yeux , d’un bleu pâle tirant sur le gris, avaient cette expression de finesse particulière à la race slave dont il était par sa mère, d’origine polonaise; mais l’obliquité du front, l’empâtement de la mâchoire inférieure dont les lignes manquaient d’élégance, la lourdeur des joues et du menton qui n’avaient ni fermeté ni délicatesse dans les contours , indiquaient assez que le prince de Zell n’avait pas une intelligence à la hauteur de sa fortune.
Prodigue et fastueux dans les choses d’apparat, il était d’une parcimonie extrême dans les choses de déiaiL II donnait sans hésiter mille
francs pour une de ces loteries que la philanthropie mondaine organise dans les salons et chicanait son concierge sur les ports de lettres. Il avait Phorreur de la bienfaisance mystérieuse et l’amour de la charité bruyante. Vaniteux d’ailleurs de sa fortune colossale, orgueilleux de son rang, tout repu d’une littérature qu’il avait avalée bien plus qu’il ne s’en était nourri, voltairien à la manière des grands seigneurs du dix-huitième siècle, dans un temps où le voltairianisme n’est plus de mode, et se croyant libéral parce qu’il parlait volontiers d’une philosophie qu’il ne comprenait pas, le prince de Zell,méfiantpar instinct et çrédule par amourpropre, inspiré par son avarice , mais aveuglé par ses millions, avait toutes les petitesses, toutes les vanités et tous les défauts de sa position sans en avoir la grandeur et l’intelligence.
Il usait de son or comme un parvenu.
Tel était l’homme dont Faustine convoitait la connaissance depuis six mois, avec la patience et la ruse d’un tigre qui attend le passage d’un buffle dans les jungles.
Le prince de Zell l’avait vue aux courses de Chantilly. Quelques renseignements ramassés sur la pelouse entre quatre paris lui avaient appris d’elle ce qu’en savaient les membres du club. Certains détails piquèrent sa curiosité ^ il écrivit pour annoncer sa visite et se présenta trois jours après; Juliette le reçut et le congédia poliment.
Le prince de Zell pensa à son billet; un billet tout seul, c’était bien peu. Il en écrivit un second qu’il accompagna d’un bijou dç prix.
Le bijou lui fut renyoyé avec une lettre où Faustine le priait de s’épargner a l’avenir des démarches dont elle était offensée. Il y avait quelques mots très-simples et très-dignes, ni trop, ni trop peu.
Jean-Casimir fit reporter le bijou chez le bijoutier et chercha un autre moyen de parvenir chez Faustine. Privé du seul dont l’usage fut à sa disposition, il eut recours aux alliances et s’adressa à M. de Vauvillers.
Armand flaira tout le parti qu’il pouvait tirer de ce caprice et répondit comme un homme à qui l’on demanderait de résoudre en quelques heures le problème de la quadrature du cercle. Il fallait voir, il fallait attendre; le comte de Flize était jaloux comme un More. Ce fut un labyrinthe inextricable d’empêchements et de restrictions.
Faustine, de son côté , donna une consigne sévère à Juliette et à son concierge, qu’elle payait assez cher pour être assurée de son adresse. Elle annonça hautement à ses intimes qu’elle allait débuter prochainement et prit prétexte de ses études pour écarter toute connaissance nouvelle.
Toutes les portes se trouvèrent donc fermées devant le prince de Zell.
' Cette résistance, loin de le décourager, l’ir-
ri ta. C’était à son palais blasé par la satiété un fruit plein de saveur.
On a vu comment Jean-Casimir s’introduisit un soir dans la place, depuis si longtemps assiégée ; mais c’était une tolérance et non pas une capitulation.
Jean-Casimir profita de cette tolérance pour rendre des visites de plus en plus fréquentes à Faustine, espérant que l’heure d’une reddition complète sonnerait enfin, et livrant des assauts furieux pour la précipiter.
Mais la débutante en avait marqué la circonstance et le moment.
Un jour le prince de Zelî trouva Faustine tout en larmes. Elle s’était arrangée pour être surprise et pour pleurer.
— Mon Dieu ! qu’avez-vous donc et que s’est-il passé? s’écria le pauvre patito.
Faustine poussa un petit cri d’étonnement et feignit l’embarras.
— Rien, répondit-elle, suivant l’habitude immémoriale^ des gens qui ont beaucoup de choses à raconter.
Jean-Casimir insista, pressa, supplia,
— Eh bien I dit-elle brusquement, comme une femme qui prend son parti, M. de Flize m’a surprise tout à l’heure comme je lisais un de vos billets; il a voulu me l’arracher, je l’ai jeté au feu, et il s’est fâché... Comme il m'a traitée, mon Dieu ! moi qui l’aimais encore,.. Oh ! je ne l’aime plus !...
Faustine cacha son visage dans son mouchoir
et se renversa sur son fauteuil en pleurant. Sa pose abandonnée eut fait envie au génie
de Pradier. .
Le prince de Zell s'épuisait en protestations; Faustine ne l’écoutait pas; .
— Oh ! mes pressentiments! s ecria-t-elle encore. Je sravais bien tout ce que votre présence attirerait de trouble dans ma vie... Pourquoi m’avez -vous aimée! pourquoi surtout m’avez-vous forcée à... !
Ici Faustine s’arrêta soudain comme un enfant qui voit se dresser un serpent sous ses pieds; mais un mouvement de sa prunelle humide acheva sa pensée.
Le prince sentit à ces paroles comme une rosée céleste inonder son cœur ; il enlaça Faustine et l’attira vers lui. Mais Faustine se dégagea de ses bras et courut à l’autre bout de la chambre.
— Si vous m’aimiez, dit-elle, vous auriez pitié de moi et vous sortiriez.
Le prince resta.
En quittant de chez Faustine, le prince se rendit au café de Paris, où il espérait trouver Armand. 11 avait peur que sa joie ne l’étouffat s’il n’en parlait à quelqu’un. Armand devina la victoire du Poméranien à l’air de son visage. Jean-Casimir marchait comme un triomphaj teur,la tête haute, le sourire épanoui, le front superbe; comme le berger de la fable, il eut volontiers écrit son titre et le nom de sa conquête sur son chapeau. Tel qu’Alcibiade apres
une de ces campagnes où la fortune lui souriait toujours, le prince de Zell s’assit à côté d Armand.
,, Armand lui prit la main et la lui serra de 1 air d un ecolier rendant hommage à la science d un maître. »
La joie de Jean-Casimir déborda. Ce ne fut bientôt plus une conversation, ce fut un monologue, un dithyrambe, une ode. Armand l’éï coûtait, la tete dans ses mains cl les coudes sur la table.
— Et le comte de Flïze? lui dit-il brusquement entre deux strophes.
Jean-Casimir bondit comme s’il avait reçu un coup de pistolet en pleine poitrine.
— Le comte de Flize! répéta-t-il ; croyezvous que je veuille lui laisser Faustine?... Elle-même d ailleurs ne le voudrait pas.
C est juste, dit M. de Vauvillers gravement.
Mais le souvenir de M. de Flize ne laissant plus de repos au prince de Zell , il retourna chez la débutante pour lui faire part des craintes que le nom de ce rival abhorré avait lait germer dans son esprit.
Maintenant? dit Faustine en jetant un regard de reproche à Jean-Casimir.
Elle se soumit sans conditions à tout cc qu’il voulut , comme une âme qui trouve son bonheur dans l’obéissance.
Le prince retourna auprès d’Armand : l’ivresse d étaler son triomphe passait avant la joie du triomphe même.
11 était constant cette fois que Jean-Casimir était aimé pour lui-même.