SUR
Franz Hais*, peint par Van Dyck! Quelque chose comme Corneille analysé par Racine, ou encore Lamartine dissertant sur la Légende des Siècles!
Je me souviens qu'encore enfant, et errant au hasard des heures dans les galeries du Louvre, je m'arrêtai stupéfait devant un
* Il convient de rappeler ici à ceux qu'étonneraient le titre Petits maîtres mis en tête de ces études que l'œuvre de Hais est double : l'une, incomparable et jalousement gardée dans Haarlem ; l'autre, plus spéciale, faite d'ébauches ou d'études et dont il sera seulement question dans les pages qui suivent.
portrait d'homme, si sec de coloration et d'allure, si parfaitement raide et affirmatif que ridée d'un théorème de géométrie surgit brusquement à mon esprit.
C'était lumineux et terne, monotone et attirant. Sous les chairs tendues, un feu couvait, et l'on devinait dans les yeux je ne sais quelles passions éteintes par une logique sans âme. Tout y était dur, voulu^ absorbé : évidemment l'être représenté pensait orgueilleusement. Point de cœur, mais une raison : aucune imagination sous le front, mais de l'algèbre, des signes menant au vrai avec des jongleries d'écriture; — et ayant contemplé sans m'en douter l'image de Descartes, décrite par Hais, je repartis prodigieusement troublé, attiré et repoussé
tout à la fois par le souvenir de la vision énigmatique.
Plus tard — bien plus tard, — c'était à Amsterdam : je vis deux femmes vêtues de noir pareillement, ayant autour du cou la même collerette blanche à tuyauté raide; et elles étaient assises Tune et Tautre sur un fauteuil, demi-souriantes, rêveuses sans illusion, ménagères sans tache, bonnes sans doute, mais avec cet orgueil de la charité qui suffit à la rendre amère.
A chacune d'elles, le bonnet de tulle à oreillettes projetait sur la tempe une ombre en forme d'arc, grâce à laquelle la tête saillait.
Chez la première, cette ombre était à demi lumineuse, comme encore imprégnée
d'or, et, sur le bord de l'arcade sourcilière, elle se fondait sans heurt dans l'ivoire adouci des chairs, en même temps qu'un soleil sans éclat descendait sur les joues, la bouche, les mains elles-mêmes abandonnées dans un repos. Sur tout l'être, c'était une lumière inoubliable, épaissie, réchauffante ; seuls, les yeux du modèle sont restés dans le mystère et regardent sans livrer leur secret.
Chez la seconde, au contraire, l'ombre de la tempe marquait brutalement sa tache noire. Aucun effacement: près des bords lumineux, des plaques dures de brun faisant surgir les rides et vieillissant la face. Les mains aussi ont des nodosités trop accusées, et subitement, dans un plein jour
étincelant, sortait la blancheur de la guimpe et du bonnet, tandis que la toile paraissait plongée dans une lueur pâle qui aveuglait.
Hais et Rembrandt étaient là, face à face. Je crois bien que, cette fois, je préférai Hais.
Et depuis, j'ai vu le Fou^ ce grotesque à laideur géniale, le Pifferaro charbonneux dont les dents seules rient dans un éblouissement de blanc, et aussi les Archers de /Sam^-^dW^n, buveurs frénétiques aux costumes bariolés que des écharpes de soie recouvrent, tellement éclatantes qu'on les croirait frôler. Toujours j'ai retrouvé la même impression double éprouvée lorsque j'étais enfant.
Hais est le sublime inégal. Aujourd'hui sa fougue emporte le dessin, s'échappant en un délire de tonalités puissantes ou criardes : demain, il sera le peintre de Descartes aux intentions profondes et aux traits resserrés. Dans son œuvre, tout est ordonné, bouleversé, éclatant, assombri, tantôt pensé, tantôt à fleur de lignes. Il est un grand, le plus grand peut-être : il étreint d'angoisse ou fait sourire ; de sa palette s'échappe la vie morose ou folle, toujours exubérante ; et c'est par-dessus tout le peintre mystérieux, car on ne sait plus s'il croit à ses pinceaux, s'il copie des modèles ou s'il ne s'absorbe pas, hanté par je ne sais quel^ rêves de choses m.onstrueuses ou de grotesques lyriques.
Or, imaginez maintenant cet homme représenté par Van Dyck, l'artiste aux élégances raffinées, le mondain délicat qui, mieux que personne, s'attache à la distinction d'allures et aux discrétions de couleur: imaginez le hollandais le plus libre en son besoin de facture large et de visions d'ensemble, traduit par le flamand le plus correct en ses imaginations restreintes, mais exquises , d'autant plus parfaites qu'elles sont plus limitées : — n'aurez-vous point quelque chose de parfaitement inattendu et peut-être unique en Thistoire de l'art?
Au reste, je bénis Taventure.
Un autre aurait mis plus de coquetterie à accentuer dans l'expression un caractère
dominant: peut-être eût-il été tenté d'ajouter au visage du peintre un peu de la fougue et de l'ampleur d'images qui le hantaient : Van Dyck le donnera vrai — sans doute moins étoffé et d'allure trop douce, ou bien encore trop élégamment souriant, — mais absolument sincère et réel.
Et voici que tout à coup ce Hais énigmatique, dont je rêvais, perd de son mystère! A l'examiner au détail, il se pressent mieux, s'éclaire, est deviné.
Certes, il n'est point banal, cet homme si franchement posé sur la toile et dont la main repose, accrochée au vêtement en un mouvement de parfaite distinction. Rien de banal non plus dans l'assurance calme de son regard qui semble planer, rempli de
dédains. C'est un fort: cela se surprend dans le mouvement de l'épaule qui s'étale trop, dans le développement inusité de la poitrine. C'est aussi un raffiné : il a les doigts effilés, charmants, presque soignés comme des doigts de femme ; quel délicat modelé dans les naissances des phalanges ! et comme son diamant brille, suprême recherche de riche !
Pourtant, il faut analyser le menu des traits pour savoir mieux.
Ce qui frappe dès l'abord, c'est la partie supérieure du visage. Le nez, de courbe superbe quoiqu'un peu brève, s'étale grassement. Dans le froissement des narines légèrement soulevées, une violence de passions mal assouvies se découvre : il semble
que des fantômes invisibles passent, très proches, en même temps qu'une volonté aveugle de les posséder s'éveille dans Famé représentée. Et, au dessus, le front, d'ovale incertain, se montre têtu. Seules les choses fortes, les brutalités de pensée et de vision peuvent provoquer des résonances dans le cerveau qu'il recouvre.
Mais alors, combien celles-ci seront-elles profondes et lucides I Tant de soleil entre à flots dans leé yeux largement ouverts I Ne dirait-on point que l'arcade sourcilière s'est relevée au-dessus d'eux, comme pour laisser plus de place aux rayons qui viennent, en même temps que sous l'ardente fixité des prunelles se lit soudain un étrange besoin de simplification?
Evidemment cet homme a eu la passion de la clarté quelle qu'elle soit. Il veut la lumière et il veut le simple. Son analyse est de celles qui réduisent les complexités en formules, et, s'il regarde, d'elles-mêmes les tonalités se grouperont en masses.
Puis, continuant Texamen, une expression nouvelle s'ajoute, contradictoire.
C'est la bouche un peu lourde : ce sont des lèvres un peu trop charnues, les joues un peu massives. Plus de raideur ni de volonté arrêtées. Le sourire à peine indiqué marque moins le dédain qu'un désir sensuel entrevu. Une trivialité se dégage des traits perdus dans l'empâtement des chairs. Bouche d'amoureux, mais bouche d'amoureux auquel une nuit suffit et que toutes les
ivresses séduisent pourvu qu'elles soient profondes.
Ainsi, au Hais primitif, épris de lucidité dogmatique, se superpose un Hais sans idéal, courtaud, et un peu brute, si bien que l'œuvre apparaît tout à coup comme la plus parfaite traduction de l'homme qui la créa.
A la dualité d'âme répondra cette dualité d'impression notée tout à l'heure. Un ar- ■ tiste de génie épris de grandiose accolé à f un mâle épris de beuveries sans idéal, — et voici le joueur de viole, le buveur, la bohémienne, tout ce cortège fantasque^ énigmatique, d'allure si romantique, de réalisme si poignant. m
J'en dirai plus loin la genèse. ^
Dans une ivresse sans doute, des éclairs sont venus, sorte de vision suraiguë, formule trouvée subitement à des pensées déjà conçues et jusque-là non encore sorties de l'impression pure. La forme a eu Torgie pour occasion ; mais que serait la pensée sans la forme, sinon un fleuve auquel on ne saurait puiser?
Cette forme dès lors a porté les traces originelles. Sa psychologie est de surface. A l'inverse des Hollandais et de Rembrandt €lle ne cherche point le caractère dans le trait, mais dans le geste. Que le joueur de viole cesse de rire, il n'est plus : Descartes n'étonne que parce qu'il demeure inerte, et l'àme n'est désormais décrite que par des mouvements. — Victor Hugo fît ainsi dans
ses drames. En cela gît rinfériorité de son théâtre.
De ce que rarement les anomalies de l'âme s'extériorisent jusqu'au geste, l'œuvre revêt aussi un caractère d'exception. Les irréguliers ou les grotesques seuls tentent le peintre. La femme demeure pour lui une énigme : presque jamais son pinceau ne s'essaye à la décrire et, s'il s'y résout, le plus souvent il échoue.
Mais, grâce à la vision, à cette instantanéité d'impression qui fut l'origine de l'émotion, comme Hais recherchera la simplification du dessin, le faire libre et rapide! Tout ce qui est du temps gagné lui convient: il veut rendre vite l'être entrevu, le donner uniquement dans ses lignes ma-
jeures. Il s'agit d'un ensemble évoqué : qu'importeraient la nature, les infimes détails dont la vie journalière nous entoure !
Oui, visions d'ivresse, mais combien raisonnées aux heures de travail !
Tel, peut-être, fut Franz Hais, peut-être aussi fut-il différent ? Qui peut savoir ! La toile de Van Dyck est muette, et toute âme garde un secret.
A coup sûr, le beau de Hais n'est pas le beau classique, ni le beau mythologique auquel si sottement nos admirations s'attardent : mais il prend l'âme, l'angoisse, l'emporte en une féerie lumineuse, et je comprends aujourd'hui mes étonnements d'enfant, les retrouvant encore comme à la
première heure, en repassant son œuvre en rêve...
Il se peut que l'invraisemblable soit une forme superlative du vrai, et ne l'a-t-il point prouvé, lui, cet évocateur dont chaque coup de pinceau était un jet de lumière, et chaque masse posée, une idée simplifiée !
Ce soir-là — un soir d'automne, — jamais le ciel d'Afrique n'avait été plus féeriquement beau. Pareilles à de gros diamants ou à des yeux d'or qui luisent, les étoiles sertissaient l'immense voûte bleuâtre, l'inondaient de clartés pâles, puis, saisies par un attrait mystérieux, atteignaient l'horizon et disparaissaient dans la ligne noire des sables.
Près de moi, sur un coin de place qu'entouraient des palmiers à branches immo-
biles, une foule en burnous blancs faisait cercle autour d'Aissaouas jonglant au son monotone des bengas.
Plus loin, dans une ruelle nègre, d'autres bengas résonnaient avec des flûtes, scandant le rythme des danses dans les cafés arabes»
Et subitement, tandis que dans ce décor saharien qui n'a point de rival toutes ces formes blanches et droites s'agitaient avec des rires silencieux, j'eus la vision renouvelée des personnages de Hais.
Ils revenaient, eux, déjà vus et connus, comme un complément de cet étrange milieu, retrouvaient leurs frères dans ces musiciens exotiques, dans ces saltimbanques loqueteux, dans ces spectateurs aux traits énigmatiques...
Ils accouraient, ces fils de la triste Hollande aux nuits lourdes et noyées dans les brouillards, ils accouraient, évoqués par la grande nuit lumineuse du désert : parallèlement, ils jouaient aussi devant moi leur comédie, rivalisant avec leurs voisins de laideur idéale, de méchanceté sournoise.
Et j'éprouvai, en cette seconde, la joie des dépaysements infinis, tout le malaise des inconnus découverts et presque possédés...
La comédie de Hais !
Une comédie romantique et brutale, navrante en dépit du rire et des gaîtés qui voudraient l'éclairer : comédie où Don César est devenu misanthrope, où Marion achète
Didier et Perdican, Camille, où tous les Roméo deviennent Turcaret, naturellement, par la simple loi des nécessités de la vie.
L'acteur rit, s'amuse, boit, chante : à la place du rire ou de la chanson, vous percevez des cris de misère humaine, des lamentations sur la vie perdue, sur les chimères qui ne seront jamais et les rêves qui ne sont plus.
Chaque geste d'un personnage évoque son double — ce double qui existe en tout être — soigneusement caché, parce qu'il est le seul sincère, étant seul à souffrir. Discours et attitudes sont des masques. La pièce réside dans ce qu'on soupçonne, la thèse dans les sous-entendus.
Que les personnages de Molière raison-
nent, que ceux de Shakespeare se meuvent dans les idéales régions de la féerie, c'est bien. La comédie de Hais ne s'attarde ni à une prédication sociale ni au plaisir des contes bleus. Elle n'est ni si hardie, ni si indifférente ! mais cynique, elle rit, couvre ses rancœurs d'une impitoyable gouaillerie et insulte aux misères, leur niant tout remède.
A cause de cela, peut-être, le spectateur recule tout d'abord et se dérobe. Soudain, la toile levée, les répugnances sont culbutées : les hésitations s'envolent, et, curieux de cette curiosité malsaine qui attire chacun au spectacle des infamies compliquées, on savoure la cruauté du drame...
Chose bizarre, ce qui manque le plus à la pièce, c'est le cadre.
Où se déroulent les aventures ? dans quelle maison, en quel recoin borgne de grande ville ? Hais s'est tu. Dans ses toiles, les personnages se détachent sur un fond uniforme : aucun meuble, point d'accessoires...
N'importe ; au premier coup d'oeil, il se devine, ce milieu.
Vous le découvririez presque intact, en parcourant telles ruelles étranglées d'Amsterdam ou encore les bas quartiers de Rotterdam : échoppes souterraines qu'enfument les fourneaux de pipe, — salles
puantes où la senteur aigre des bières se mêle à des relents de goudron et de genièvre, — cafés interlopes sans air ni lumière, aux bancs massifs, aux énormes tables de vieux chêne qu'ont tailladées les coups de canif, — cabarets, maisons de joie, et encore masures écartées où résident des vieilles suspectes, angles noirs où s'abritent les invalides du vice, demeures à judas dont les portes ne s'ouvrent qu'au signal convenu. — C'est le décor.
Une foule y passe : masse indifférente allant et venant, toujours semblable.
Ceux-ci formeront le chœur dans la comédie à laquelle Hais nous a conviés.
Avec quel soin le peintre n'a-t-il point retracé leurs attitudes, noté leurs habi-
tudes de penser et le détail de leur tenue î C'est d'abord des soudards en congé :
grand chapeau sur l'oreille, cheveux emmêlés, barbiche sale et taillée au hasard. Leur pourpoint fut jadis rouge ; mais, années et aventures y aidant, le rouge s'est éclairci, l'écarlate s'est fait d'un rose tendre, un rose charmant, semé de pâleurs que la lumière caresse, — la lumière est ainsi sans répugnances, toujours heureuse 1 Les plus luxueux portent pendus au cou, par-dessous la collerette chiffonnée, une chaîne d'or et un médaillon ciselé.
Chaîne et médaillon furent volés ou donnés : qui peut savoir comment va la guerre et quels en sont les hasards ! Que nous fait au reste leur origine : ces bijoux sont vrais,
et cela suffit. Grâce à eux, l'hôtesse a fait crédit. Le verre qu'on va vider ne coûtera rien, pas plus que les suivants jusqu'à ce qu'arrive l'heure de saisir en gage de pareilles splendeurs :
— Un souvenir de famille ! dira alors le reître d'un ton mélancolique.
— Bah ! tu en retrouveras d'autres à la campagne prochaine, répondra l'hôtesse prudente en suspendant les avances...
Encore, en ce milieu, le soldat est-il prince. Autour de lui d'autres se pressent, travailleurs à vie dure, souffre-douleurs et mange-misères !
Ah ! ce n'est point sur eux qu'on retrouverait les pourpoints de vieille soie ! A quoi bon les manchettes, les dentelles blanches,
les collerettes empesées, tout ce faux luxe que transpercent les pluies ?
Ils sont pêcheurs, débardeurs, gens de peine toujours corvéables et piteux. A eux les souquenilles de rude toile noire, puant la boue et la marée. A eux les nuits de hasard, sous les arches de pont ou au milieu des ballots débarqués sur le port. Point méchants au surplus ; les plus jeunes narguent la vie, bras croisés, dents blanches découvertes par le rire insoucieux. Une grande dame les employa jadis à porter un message anonyme, et depuis lors, sur son passage, ils songent voluptueusement à ce secret surpris. Les plus vieux boivent, boivent encore. Piquette ou genièvre, c'est Toubli, la porte toujours entr 'ouverte sur le rêve...
Petites gens, plèbe ignorée...
Le peintre les choie, les illumine de brusques taches lumineuses et, grâce à lui, nous voici loin des seigneurs à vêtements graves, des prudes matrones à bonnet tuyauté et raides comme leur âme, loin de tous ces fortunés que seuls Thistoire semble retenir : nous sommes en pleine multitude déshéritée, en pleine souffrance, dans la foule dont on sait seulement qu'elle doit peiner et devant laquelle le cœur reste indifférent, trop petit pour pouvoir tout <!omprendre, trop étroit pour pouvoir tout plaindre I
Là, perdus, insoupçonnés, apparaissent alors les héros de la Comédie.
Ils sont trois : la bohémienne^ le joueur de flûte, V entremetteuse ,
La Bohémienne !
L'ayant une fois contemplée, vainement chercherait-on à oublier son image. Elle passait : on regarde, et c'est l'inoubliable.
Jeune ? peut-être seize ans, peut-être trente. L'âme est vieille si le corps ne l'est point.
Jolie ? peut-être non : simplement adorable, d'un charme pervers, attirante et malsaine comme le vice inconnu.
Tout en elle est promesse. Ses yeux ont des lueurs de désirs qui incendient, et toujours ils regardent en dessous, malignement, en solliciteurs mauvais. Le front est d'exquise forme, légèrement bombé, mais
tenace et marquant des volontés implacables. Les cheveux, des cheveux fous et tout autour de la tête se dressant en auréole — une auréole d'ange déchu, — paraissent déjà lâchés pour recevoir mieux les caresses. Les joues ont des méplats trop saillants, presque masculins, marque de race, exotisme qui achève la séduction. Et, quand enfin les lèvres entr'ouvertes laissent échapper leur rire aigu, ne sentez-vous point une pénétrante ironie glacer vos épaules, et ne dirait-on pas que quelque part s'égrènent les pièces d'or destinées au payement ?
Ah ! ce rire sardonique, léger, presque murmuré ! ce rire qui blasphème l'amour, Taccueille comme des propositions faites
en un coin de rue dans les nuits équivoques ! rire de femme si certaine de garder sa victoire, si résolue à donner l'éternelle illusion d'un accueil sans lendemain !
Il suffit qu'on l'approche, en vérité on la jurerait à soi. Les lèvres quêtent le baiser,, les regards quémandent le rendez-vous, la chemise s'est entr'ouverte découvrant des seins de vierge.
Sans doute, enfant, elle se livrait déjà; cependant elle paraît virginale î
Si elle s'offre, c'est, croirait-on, que le printemps cette fois a eu des nuits plus douces, des aubes plus rosées, des parfums pleins de langueur. L'amoureux lit l'angoisse d'un début dans ses reculs timides, dans ses paupières à demi voilées, jusque
dans le désarroi de sa robe rouge, et quand, fou de désir, il joint ses lèvres aux siennes, la comédie est si bonne qu'aux ivresses défendues semble s'ajouter l'incroyable joie d'une innocence violée.
Ne dites point qu'elle ment, elle est la femme, toute la femme. Son rôle est de du- , per. L'amour est son champ de bataille, l'homme son ennemi! Elle trompe, elle désole, elle tue, comme d'autres vivent et méprisent. Et quand, radieuse, elle a passé, le cœur est mort, l'esprit est mort ! . . .
Or, un soir, ce fut un enfant qu'elle rencontra.
Sans désirs, sans inquiétudes, il souriait à la vie, aux branches vertes dont le feuillage a des chansons suaves, aux fleurs
épanouies qui le long des haies embaument. Toute son existence se passait à chanter l'immuable rêve.
Parfois des mélancolies le surprirent et, ignorant Tamour, il le balbutiait dans des vers. Il eut aussi, ô Tinnocent! des désirs de gloire, croyant aux mélodies sorties de sa flûte, et certain jour, dans une église, crut entendre les violes et les harpes qu'éternellement autour de l'Eternel des anges font retentir.
Regardez-le : il est la poésie, Tinconnu des espérances naïves. A sa toque une grande plume se balance cavalièrement.
Ses yeux n'ont ni regrets ni mystère. Les lèvres, vierges de tout duvet, sourient. Sans aucun doute, s'il n'eût passé aujour-
d'hiii dans ce quartier, il n'aurait jamais rencontré cette femme, et vous Tauriez connu grand poète ou musicien.
Il y passa, ce fut le malheur ; et, ayant vu cette bohémienne, il l'aima.
Amoureux naïf tout d'abord et plus timide qu'un page aux pieds d'une reine.
Désormais, il la suit de loin, erre à sa poursuite dans les rues voilées d'ombre, court la nuit les impasses, avec l'espoir fou d'apercevoir ici ou là sa robe rouge.
S'il chante, c'est pour elle! s'il rêve, c'est de son image ! A chérir une inconnue, il croit vivre un roman. Plus il attend, plus il s'éprend. Enfin il ose, s'approche, pousse un grand cri d'amour... Elle
s'étonne, se refuse, s'indigne et disparaît c'est le premier acte, l'idylle.
0 l'abominable, l'horrible réveil quand il la vit au bras d'un autre, d'un autre..-
Être jaloux d'un bien jamais possédé et que tous possèdent, se découvrir dupé^ bafoué, et puis, sans se lasser, vouloir tout savoir pour encore plus souffrir, encore plus désespérer!
Maintenant le poète entre dans les cabarets, descend aux promiscuités répugnantes, interroge, espionne. Tout son cœur se révolte : il hait cette femme... et l'adore ! Il voudrait tuer ses rivaux... et les envie !
Ah ! certes, il ne songe plus guère à la divine musique ! Adieu, rêves ailés, songeries indécises et délicieuses ! plus de vers, plus de chansons, il souffre...
Et voici qu'une fois quelqu'un très charitable le renseigne :
— Adressez-vous là-bas ! on vous répondra certainement.
— Là-bas !
Vaguement, il sent peser sur son âme une nuit triste. Son idéal n'est plus. Il hésite à peine, cependant.
Là-bas, c'est la demeure de la vieille. — demeure noire, sorte d'antre mystérieux autour duquel dorment des craintes superstitieuses et troublantes.
De longtemps, il connaissait cette mai-
son. Lorsqu'il était enfant, sa mère, peutêtre — ironie de la destinée ! — le menaçait déjà de la Sorcière. Les marins ont baptisé celle-ci la femme au hibou à cause de son oiseau favori; et des' histoires courent sur elle, très sataniques, compliquées d'horreurs et de maléfices. Elle jette des sorts, provoque des maladies, et, moyennant le salaire le plus juste, prédit l'avenir d'après la fantaisie des cartes.
Tous la redoutent, chacun s'en sert. En lui demandant aide, on soupçonne toujours les métiers qu'elle pourrait faire. Son sourire a d'horribles sous-entendus qu'on n'ose deviner ; et la consultant pour son propre vice, on s'aperçoit avec stupeur qu'elle est sans spécialité.
Sur le seuil, une crainte dernière arrête l'amoureux.
Décidément, son roman s'assombrit.
Devant lui, s'ouvre un fossé noir, et c'est comme s'il allait y jeter d'un seul coup ses espérances, ses poèmes , tout ce cortège innocent dont les magiques voix l'escortaient jusqu'alors.
Hésitation d'une seconde, instinct plutôt que raison. Il aimait d'ailleurs: donc il entra.
Assise sur un escabeau, son hibou sur l'épaule et prête à accomplir je ne sais quelle besogne sinistre, la vieille lève la tête. Subitement, son visage se contracte, ses yeux se ferment et, le broc encore en main, elle éclate d'un rire ignoble qui
résonne dans la pièce comme la grêle tombant sur les vitres, un soir d'orage.
Ainsi riante, la gueule ouverte et brèchedent, elle apparaît, évocation terrifiante de l'abominable Au-delà. Tout le vice est écrit sur sa face, les lèvres sont lubriques, les bajoues tombantes marquent l'épuisement des jouissances lamentables, les yeux flambent d'avarice cupide...
Ce jour-là, surtout, à la vue du gibier si longtemps convoité elle a sursauté de joie : elle s'anime, elle parle:
— Enfin, te voilà!
Et rapidement le colloque s'établit:
— Tout ce que j'ai pour elle !
— Rien que cela!
Quoi! tout, n'est-ce point assez? Encore
•oublie-t-il de compter la torture qui depuis longtemps le dévore, son génie déjà paresseux, sa verve perdue, accrochée aux ronces •de l'attente. N'importe, la sorcière sera bonne: marché conclu.
Il donnera tout, d'abord. On demandera autre chose ensuite. Et, triomphant, il fut aimé ! ou crut l'être — ce qui est mieux...
ie troisième acte de la comédie — ou •du drame comme il plaira, — je l'imagine tout entier résumé en cette singulière et troublante apparition qui a nom le Joueur de viole ou le Fou.
Le joueur de viole, c'est lui, l'enfant musicien de jadis, le rêveur épris et naïf.
Seulement, le sourire est devenu sardonique et sans foi, les yeux ont des indécisions remplies de trgiîtrise, les cheveux, autrefois si joliment bouclés, s'en vont désormais au gré du vent, mal peignés, mal tenus; les joues sont creusées d'étranges rides, et voici qu'à la place du feutre à plumes qui, coquettes, se balançaient sur l'oreille, lui, — cet inspiré ! — a coiffé le bonnet de fou !
Fou! sans doute il l'est.
Lisez sur son visage: ironie ! chanson! gaîtés sans plaisir des longues nuitées au cabaret! avant tout, détresse de vivre!
0 le douloureux poème crié par ce portrait de déclassé génial, que Tamour a fait sans vision, sans voix, presque sans âme î
Combien d'années ont passé depuis la soirée louche où la femme au hibou lui livra la bohémienne, — le sait-on ? et qu'importe ! Après les premières heures délirées, le poète a mordu au fruit amer. Enchaîné à tout jamais par le sourire de l'aimée, il l'a suivie sans se lasser, presque sans plainte, descendant aux partages innomables, réduit à mendier.les miettes de pain du festin . Ill'a suivie, l'àme en lambeaux, le cœur sali.
Où cette femme veut, il va! Ne lui demandez pas de s'arrêter, de rebrousser chemin ; il est l'insatiable, « ils ont des oreilles mais n'entendent point ; ils ont des yeux mais ne voient point ! »
Et son supplice est celui-ci :
Jadis il chantait. Quand l'idéal le frôlait d'une invisible et suprême caresse, tout entier il frissonnait ; et des voix montaient en lui, disant Timmense joie de la divine réalité.
Désormais, les voix se sont tues. Son génie est parti, laissant après lui le vide des absences éternelles. Il est muet.
Puis parfois, au hasard des [ivresses, des éclairs luisent»
Ah ! vivre comme autrefois, s'arracher à réternelle duperie d'une femme ! n'être plus une âme déserte !
Alors, le joueur prend sa viole ; il semble qu'il renaisse. Pareil à un féerique décor, son rêve réalisé apparaît. Tout est oublié : misère, bonnet de folie vouant aux dérisions, et aussi l'affreux bouge où il s'est
l'éveillé. Autour, le peuple — ces soldats lieureux buvant leurs derniers gains, les )êcheurs tristes ou insoucieux, les loqueteux, les pochards — tous écoutent, étonnés mais point ravis. Comment comprendraientils ? — Les uns et les autres pensent que ce joueur a perdu raison. Dans la taverne enfumée, en pleine nuit puante, ne parlet-il pas de printemps, des libres courses sous les arbres qui chantent, du grand soleil qui haie le teint et fait s'ouvrir les fleurs parfumées ?
Pourtant, le rythme s'élève, prend des allures de marche violente, s'emporte en longs cris de désir. Le génie approche, il est là, retrouvé, conquis, adoré...
Soudain tout s'arrête, le rêve a disparu,
la mélodie est morte, la viole s'est tue et, triste d'une tristesse indicible, le joueur de viole disparaît dans la nuit, allant on ne sait où... vers Elle...
La toile est tombée. Mais encore, ce jeu cruel de l'âme qui se cherche et ne se retrouve plus, cet infini supplice du rêve perdu, gâché au long des aventures, se poursuit, réveillant des échos douloureux, des souvenances amères — et vraiment ce conte imaginé pour relier entre eux les romantiques et douloureux qui furent dans Tœuvre de Franz Hais est-il uniquement un conte ?
Se peut-il que la douleur exprimée par ces êtres, simple jeu d'artiste, n'ait jamais
été Técho d'une douleur vraie? quel homme n'ayant point connu les déchirantes angoisses du génie qui s'en va, aurait pu les décrire avec de semblables cris ?
Les biographes de Hais se taisent.
D'aucuns racontent qu'il fut simplement grand amuseur, très jovial et toujours d'humeur gaie. Ce fut un heureux homme, assurent-ils, puisque tous ses personnages rient.
Or, cette fois, tandis que les bengas et les flûtes poursuivaient leur uniforme tapage, perdu en pleine rêverie, j'imaginais un Hais à peu près semblable au héros de sa comédie, sorte de génie culbuté dans l'ivresse, tout entier en vision, en ébauches hâtives, en efforts désolés vers l'idéal qui se soustrait.
Et le rire de Hais, je le voyais aussi très différent de celui qu'il s'est donné dans son portrait d'Amsterdam, très proche de celui du Joueur de viole : un rire désespéré, insultant quand même à la vie qui dupe, un rire chantant quand même en pleine bestialité la beauté des songes entrevus et des idéals méprisés...
Pourquoi non ? l'histoire est muette et prête aux songeries...
Mais tout à coup, sous les palmiers, un grand calme survint ; les formes blanches s'étaient dispersées, silencieuses et lentes^ et il me sembla soudain qu'avec elles s'étaient enfuis les personnages de Hais, tous ces comédiens au rire étrange, d'une tristesse embrumée !...
MEYNDERT HOBBEMA
L'allée bordée par les hauts arbres ébranchés s'enfuit vers Thorizon. Allée très droite, semée de fondrières. Tout au loin, le village. Puis, sur les côtés, des champs monotones, des plantations de rosiers, des pépinières...
Le ciel d'un azur tranquille paraît mon« ter indéfiniment au-dessus des branches et se grandit de leur élancement. Pourtant, çà et là, des nuages blancs fiottent dans l'air, et la pureté radieuse de ce firmament
paisible se reflète doucement sur l'eau des canaux longeant l'allée.
Avec quelle justesse de tonalités assourdies ne se retrouve-t-elle pas sur la moire des fossés !
La couleur est franche, limpide. On est baigné dans l'éclat du jour. Làbas, un chasseur, le fusil sur l'épaule, s'avance avec son chien. Plus loin, un horticulteur est occupé à greffer des arbustes dans sa pépinière. Et il semble qu'un grand silence soit là : silence des journées finissantes et du soir qui vient.
C'est le calme.
Les branches ne remuent point, les passants ne se hâtent pas, l'eau dort. Le ciel lui-même a l'air de retenir sa lumière.
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Alors je ne sais quelle émotion bizarre saisit l'âme. Sans doute le sujet de la toile est monotone; sans doute des grincheux y verront des formes droites et trop symétriques. Cependant on est remué délicieusement. ,
Parfois, vous promenant dans les plaines, vous avez ressenti une mélancolie sans inquiétude. C'est le frisson causé par la brise plus fraîche ou par la rosée tombante. C'est l'involontaire effroi des immensités sans voix que les champs déroulent devant le regard. Ce n'est peut-être rien autre qu'un peu de fatigue ou le désir du repos.
Devant l'avenue de Middelharnis, j'ai éprouvé semblable resserrement.
Et, la comprenant, il semble qu'on. ait compris toute l'œuvre de MeyndertHobbema — œuvre sans envolées, toujours semblable sinon dans sa facture, au moins dans ses intentions, œuvre passionnément attachante en ces temps pessimistes.
Sa vie fut triste, sans étrangeté.
Au surplus c'est presque aux conjectures que nous en sommes réduits. A peine a-t-on découvert, après bien des recherches, l'année de sa naissance, 1638. Puis, çà et là, quelques renseignements officiels, une signature au bas d'un acte de mariage, un acte de décès, c'est tout.
Comme cependant sa jeunesse déjà
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désenchantée se laisse deviner ! Il semble en vérité qu'on la découvre en entier dans l'œuvre.
Le père est de noblesse, mais pauvre.
0 cette misère, la plus affreuse de toutes, cette misère des gens qui furent heureux et s'en souviennent ! 0 les regrets amers du passé traversant les heures mornes pour en accroître l'amertume !
Ce noble gagne le pain familial, travaillant à quelque métier manuel. Qui sait même s'il n'envie pas en secret son frère qui, plus audacieux ou mieux inspiré, s'en fut chercher fortune à Paris et s'y est fait charpentier ! La vie a des duretés inexorables, et les familles obéissent à des courants irrésistibles les entraînant
vers les bas-fonds, après les avoir portées vers les sommets.
Pourtant, en dépit de Tintérieur misérable et des privations journalières, Hobbema rêve.
Chaque enfant rêve ainsi. Le rêve est à Taube de toutes les existences, même les plus déshéritées : toujours, il est la porte ouverte sur Tinfîni, faisant oublier le réel.
L'enfant, cette fois, avait Tàme aimante, le cœur rempli de bonheurs vagues et naïfs. Des attendrissements involontaires le saisissaient au spectacle des choses immobiles, et c'était comme une intime passion s'élevant en lui pour ce poème doux que chantent partout les arbres, les plaines, les horizons reposés...
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Volontiers j'imagine Hobbema, courant alors le pays de Gueldre, vaguant au hasard dans la tiédeur de l'air. C'est durant l'automne, sa saison préférée. Il va devant lui, sans même songer à analyser le détail de ce qu'il voit. Parfois seulement il s'attarde en face d'une perspective de route blanche. D'autres jours, c'est une mare endormie près de laquelle il s'asseoit, ou encore quelque réunion de grands chênes dont les feuilles claquent sous la brise. Et c'est aussi une musique délicieuse à ses oreilles, celle que font les clapotis de l'eau tombant en cascades minuscules ou les moulins jaseurs.
Rarement, la grandeur mélancolique des plaines hollandaises frappe son cœur. Aux
immenses horizons, il préfère les jolis coins verdoyants, les branches amoureuses qui s'enchevêtrent. Ce n'est pas un simpliste. C'est un enfant qui rêve, n'y mettez rien de plus...
Tout Amsterdam, cependant, retentit de la renommée des peintres contemporains.
On cite avec scandale la vie princière de Rubens. Rembrandt a été très riche, il possède un palais. Au loin, Velasquez semble un roi ou un ambassadeur. Et les désirs du rêveur se précisent.
Pourquoi n'aurait-il pas, lui aussi, l'aisance et la fortune ! C'est le propre de l'adolescence de croire l'irréalisable proche.
Hobbema voit en songe les siens tirés de la misère, le nom familial reprenant l'an-
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cienne splendeur. Sa vocation est décidée : désir de lucre plutôt que passion d'art, c'est très indifférent en somme! Il vient être peintre ; il le fut.
Sans envolées, certainement. Il était dans la destinée d'Hobbema de ne point connaître les sommets et de vivre toujours courbé.
Avait-il senti le grand souffle génial passer sur lui et s'y était-il abandonné pour voler vers l'idéal, je ne le crois point. Je viens de dire comment sa vocation dut venir. Rarement un grand peintre débute ainsi. Il peint par besoin de peindre, comme on respire par besoin de vivre.
Ici, rien de semblable. Hobbema est
sans doute d'intelligence moyenne : mais il possède l'émotion, ce facteur du beau, et c'est sa supériorité. Il est un délicat : les délicats ne connaissent jamais l'emportement. Il est une âme tendre, aventure rare en ces temps durs, et dès lors il est un faible que tout effort énerve.
N'importe, il fut peintre et, par un hasard heureux, paysagiste. Du premier coup, presque sans y penser ou même le chercher, ce fut un maître.
Comme d'instinct, tous les paysagesaimés se retrouvèrent sous son pinceau de débutant.
Hobbema avait préféré l'automne, et chacun de ses arbres se revêtit de feuil* lages roux et jaunes que le soleil semblait
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avoir dévorés. Il avait adoré le calme des bois, il fît des forêts immobiles que nulle tempête n'agite. Il n'avait perçu que la torpeur paisible des horizons, et tous ces horizons dormirent sur ses toiles dans des brumes d'exquise grâce.
Quels qu'ils fussent, ses sujets avaient une ressemblance intime : ils étaient le décor de sa jeunesse, le poème vivant ayant servi de cadre à ses ambitions et à ses rêves. En travaillant, il en revivait l'émoi et les espérances vagues. OEuvres de jeune homme et d'amoureux timide!
œuvres d'intimité que je revois en songe, saisi d'un étonnement...
N'est-ce pas déjà une étrange chose, que cette éclosion du paysage naïvement
réaliste en plein xvif siècle, en plein protestantisme, au moment même où l'idéal est officiellement réglementé et où la convention devient la mesure de l'art? C'est alors cependant, une floraison d'âmes neuves, tout imprégnées de la nature et de l'émotion des choses. Ces novateurs sont une pléiade. Van Goyen, Franz de Hulst,Hagen, Cornelis Decker, Abraham Verboom, le grand Ruysdaël... mais, entre tous, Hobbema rayonne. C'est lui, le plus simplement ému, le plus véridique. Juste ou faux, heureux ou malheureux en son expression, un sentiment particulier se dégage toujours de son effort. Hobbema sent profondément, — il est ému, il émeut.
Ce fut un curieux et pitoyable roman.
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A mesure que les années se succédaient, continuant d'amener la misère, découronnant Tune après l'autre les espérances chères, les toiles perdaient leurs lumières claires et leurs puretés d'air. Les arbres s'y enchevêtraient plus lourdement, les forêts voyaient l'ombre envahir leurs clairières. L'âme s'émoussant, l'émotion à son tour s'atténua, disparut.
Aventure navrante qu'il faut suivre, nous donnant presque la chronologie des compositions du Maître.
C'est tout d'abord ce moulin de Bridgewater-house, peint d'une manière si ferme, avec des franchises et des audaces curieuses. Toutes les espérances de la jeunesse, toutes les témérités du débutant
sont là, écrites en traits de feu, aube que bientôt, hélas! des nuages vont obscurcir.
Plus tard voici la mare ; tout au fond dans un nid de verdure, une chaumière semble sourire. Le ciel est limpide et lumineux : il couvre la prairie de lueurs jaunes. Les futaies aux silhouettes gracieuses baignent leurs racines dans l'eau qui sommeille. Oh! la radieuse vie champêtre qui se devine là! Les gens se promènent ou pèchent, et, dans un coin, l'horizon se découvre, très clair lui aussi, semblant mettre au milieu de la composition une perspective d'infini repos.
Cette foi, sans aucun doute, Hobbema ne rêvait plus d'ambassades ni de palais, mais avait l'ambition d'une vie cachée dans
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quelque abri de campagne, très monotone, très heureuse...
C'est encore ce « Moulin à eau » que nous retrouvons au Louvre. Alors, des cieux élevés qu'illuminent des nuées blanches, noyées dans un azur pâle, les arbres aussi montent, avec leurs branches si capricieusement enlacées ! Sur les feuilles des rameaux les toitures rouges de la maisonnette éclatent comme un chant de guerre. Tout est ici traité librement, d'un jet : jamais l'ombre d'une hésitation ni d'une reprise. C'est hardi, presque grand, et par hasard d'une gaîté vraie.
Ce joùr-là, Hobbema avait accompagné Ruysdaël et, écoutant le maître, s'était enivré d'idéal.
Puis la flamme s'éteint : les jours surviennent, plus douloureux. Je retrouve de nouveau ce joli coin de paysage aux eaux murmurantes. Voici bien les trois arbres mêlés , le ruisseau qui s'en va lentement, ayant quitté les roues du moulin... Mais l'élan est perdu; plus de gaîté, plus de volonté d'être heureux.
Les ombres s'étalent, épaississent les silhouettes; les beaux nuages floconneux ont fait place à un ciel couvert, presque terne. Et je ne sais quelle tristesse règne subitement sur les routes tourmentées, sur le moulin dont le chaume menace ruine, sur l'eau sombre que les écumes d'argent n'illuminent pas. • '
D'autres moulins viendront encore, tou-
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jours plus noirs, plus complexes. C'est la caractéristique d'Hobbema; il retourne ^ans trêve au même sujet, ou plutôt au même paysage. C'est ainsi que certains ^ites deviennent favoris. On éprouve pour (îux des tendresses instinctives et silen- (îieuses, comme s'ils comprenaient mieux les désespoirs de l'âme. Tel groupement d'arbres devient alors un confident, et l'on s'oublie, à écouter, pendant des heures, le murmure de leurs feuilles qui semble consoler.
A mesure qu'Hobbema nous redonne ces endroits préférés, les lueurs disparaissent, le trait s'alourdit. Ce sont des ombres plus lourdes, des formes trop cherchées, des arrangements maladroits peut-être tentés
sans espoir. On croirait que le maître cherche à s'échapper de la réalité et à sortir des misères qui l'étreignent, misère réelle, misère du cœur, misère des ambitions déçues...
Vains efforts ; il succombe.
Il y a presque dix ans qu'il travaille. Qui le comprend? Qui l'achète?
Il est vraiment trop tard; le temps des grands peintres et des artistes que l'on choie est passé depuis longtemps. Les bourgeois de Hollande, accoutumés aux originalités de Hais ou aux merveilleuses portraitures de Rembrandt, trouvant mesquine la peinture de maisonnettes et d'arbustes, passent devant elle, dédaigneux.
C'est l'époque de V Allée de Midhelharnis^
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•de la Maison de campagne. Rien que des lignes droites, des compositions dépourvues de grâce, où semble se peindre la rancune du peintre.
Enfin des dessous de forêts sans air, des confusions de formes, des lourdeurs d'exécution à faire douter qu'on soit en présence d'œuvres originales. Le poète est mort, l'inspiration est morte, et d'elle-même, l'âme étant partie, la palette s'échappe des mains d'Hobbema...
Je voudrais expliquer la séduction particulière de cette œuvre si monotone de sujet, si inégale d'exécution. Cette séduction est intense à tel point que d'aucuns ont
préféré Hobbema à Ruysdaël, et qu'après un siècle d'oubli le maître a pris possession d'une gloire irrésistible.
L'on ne saurait dire qu'Hobbema fut un naturaliste ou un novateur, au sens étroit et précis que nous donnons aujourd'hui à ces termes.
Ce n'est pas que la question du naturalisme en art se soit posée à notre époque seulement. Dès le xvif siècle, Bossuet en formulait et en soutenait les exigences. (( Il faut copier la nature, » écrivait-il. Et cent ans plus tôt Montaigne avait écrit: « Je voudrais naturaliser l'art comme ils artializent la nature. » Curieux ancêtres, dont nos révolutionnaires d'aujourd'hui seraient bien étonnés.
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Je suis convaincu toutefois qu'Hobbema a ignoré l'Évangile nouveau, et qu'il en est de soii œuvre comme de la plupart de celles de ses contemporains. Elle est la résultante du moment, sans parti pris d'exécution, sans idéal fixé.
Sans doute, il travaille d'après nature : mais combien d'apprêts et d'arrangements ne donne-t-il pas à celle-pi. Les branches mortes tombent très savamment : de même, les ruines s'affublent de pittoresque solennel. Il y a là beaucoup de J)eau recherché, du beau très proche de l'ennui...
J'ai toujours été étonné, au surplus, de l'évolution du paysage dans l'histoire de l'art. Ce genre, qui de tous semblerait devoir suggérer le mieux la consultation du
vrai et commander la sincérité, fut aussi, parmi tous, la plus constante victime du conventionnel. On le trouve à l'origine de chaque peinture nationale et, chaque fois, il est également méconnaissable à force d'être faux. Chez les peuples stationnaires, tels que les Chinois et les Japonais, ce faux se perfectionne, devient même un idéal particulier. De là, des décorations chimériques et raffinées, des étrangetés pour lesquelles notre siècle blasé s'éprend de tendresse,
La grande école Hollandaise, d'instinct si réaliste, n'a pas évité l'écueil, témoin Poelenburg et son école, et bien qu'à un moindre degré, Hobbema a porté le joug de ce préjugé.
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Hobbema ne fut pas non plus un passionné, comme Ruysdaël. Toutes les violences l'effrayent. Volontiers, en dépit de la mode, il ne mettrait point de personnages sur ses toiles. Le plus souvent, des amis, Nicolas Bergliem ou Storck, se chargent de l'opération, une fois le travail terminé.
Cependant la séduction existe. Elle est intense, irrésistible. A analyser le détail de Tœuvre, mille défauts apparaissent : à la goûter en son ensemble, elle devient d'un attrait souverain.
Et je me demande vraiment si tout le secret de Meyndert Hobbema n'a point consisté à laisser transparaître, à travers ses tableaux, le roman décoloré de sa vie et l'intime mélancolie de ses désillusions !
En fermant les yeux, je revois bien ces paysages tranquilles, ces verdures à demi ensoleillées, les hautes futaies endormies auxquelles il s'attachait avec tant de soin. Mais, à vrai dire, je perçois encore moins tout cela qu'un vague esseulement, je ne •sais quoi d'indistinct qui flotte dans l'air et me captive.
Ce fut la supériorité de ce peintre. Il rendit le spectacle de la nature, l'ayant passé à travers sa personnalité comme à travers un crible.
Il est un tendre sans envolées : la toile revit line sentimentalité vague, plutôt moyenne et dont l'émotion est proche de nos émotions journalières.
Il est un découragé : ses toiles ont la tris-
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tesse des beaux soirs qui montent, dévorant les brumes d'or du soleil couchant.
Qu'on ne s'y trompe point : ceci est vraiment l'Art. Il ne suffît pas de faire exacte la nature placée sous nos yeux. L'Art vit non seulement de l'être extérieur, mais encore de l'émotion de l'artiste. Le génie, qui est une vision simplifiée, consiste plus encore à dégager de la réalité les lois absolues et ce nécessaire contenus en elle, qu'à rendre l'être tel qu'il est et photographiquement, pour ainsi parler.
L'Art ému et personnel d'Hobbema est tellement de l'Art, qu'en dépit de ses tendances au dénigrement, notre siècle a été pris par lui. Fatalement ce triste devait être compris par un temps découragé. Sa mélan-
colie sans élan convient à nos volontés sansressort. Ses franchises de procédé, ses perspectives calmes, ses naïvetés d'expression, tout en lui nous ravit. Il n'est pas jusqu'à la monotonie des sujets qui ne nous soit un attrait. Il est le même; tant mieux! nous ne l'en connaîtrons que plus aisément !
Cela vous est arrivé sans aucun doute : ayant parcouru depuis Taube, les sommets de montagne, quelqu'un de ces sites rocheux du Dauphiné où la nature s'est plu à accumuler les dévastations, vous êtes descendu, vers le soir, dans une vallée.
Subitement, voici des bouleaux, des saulaies, des murmures de cascades rieuses.
Les pierres sont couvertes de mousse. Tout est radieux, sans éclat, vert, d'un vert noir
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qui s'assombrit atout instant, à mesure que le soleil s'en va. Et c'est pour vous une joie d'entrer dans la fraîcheur des branches^ après avoir si longtemps contemplé les âpres cimes et les désolations nues.
L'impression produite par Hobbema est semblable. Il est un repos. Ses tons sont vigoureux, mais charment sans blesser le regard. Toujours il semble murmurer des paroles douces, un peu désenchantées, et l'ayant compris une fois, on revient sans cesse à lui, de même qu'il retournait aux grands arbres de Hollande, choisis par lui pour confidents...
Ce fut une fin de vie navrante.
A vingt-neuf ans, il épouse une servante et cesse de peindre. Une domestique du bourgmestre d'Amsterdam lui offre sa protection moyennant une lourde rente, et, grâce à elle, il est nommé jaugeur juré pour les liquides de provenance étrangère.
Ce gagne-pain était à peine suffisant pour assurer le nécessaire journalier.
Comment en vint-il à pareille mésalliance, à semblable métier, lui, ce délicat, ce rêveur?
Ce ne fut certes ni par dévergondage ni par ivrognerie. On n'était plus au temps des robustes beuveries si chères aux Hais et aux Brauwer, et les amours d'Hobbema devaient être sans emportement de même que sa peinture.
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Cela arriva simplement, parce qu'il était dans la loi des choses «qu'il descendrait. Mariage de misère honnête et sans honte. Les rêves d'antan ont fait au peintre l'effet de ces fumées bleues qui se perdent dans l'espace, et que si souvent il a rendues dans ses toiles. La vie a soufflé dessus. C'est tout.
Plus de songe creux ! les palais en Espagne y sont restés, la jeunesse est partie et, avec elle, tout s'est envolé, amour, inspiration, désirs de gloire ou de fortune.
Ainsi une rose trop hâtive que les derniers givres du printemps arrêtent en plein épanouissement. Un à un les pétales tombent dans la boue, décolorés, sans parfum.
Ce fut sur le Rozengracht, près du Dool-
hof, qu'Hobbema expira, misérable, le 7 décembre 1709.
A quelques pas de sa demeure, se voyait encore la maison de Rembrandt, maison vide désormais, dont le maître avait été chassé avant de mourir, lui aussi, indigent.
Et j'éprouve un indicible serrement de cœur, en songeant aux millions réalisés de nos jours par les toiles d'Hobbema, et rapprochant leur nombre de ce registre mortuaire, sur lequel on l'inscrivit entre deux mendiants de profession avec l'administrative et sèche mention : « Classe des pauvres. »
Il semble qu'il y ait eu là une cruauté inutile de la Providence, cruauté continuée
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dans la postérité, car il a fallu presque deux siècles pour tirer l'œuvre de Foubli.
Quoi ! tant de misère suivie par tant de cdlence, Tliomme et Tartiste s'en allant dans la mort, sans ami, sans aide, sans même ce vague espoir chimérique de la réhabilitation posthume !
J'imagine cependant que cela[^ fut nécessaire, et que, si la vie d'Hobbema eût été difTérente, nous n'aurions jamais eu l'admirable artiste qu'il fut.
Il ne faut point s'insurger contre les caprices apparents de la destinée, et plus d'un a pu douter que le meilleur de nous-même ne fût justement composé des misères qui nous semblent les plus odieuses ou les plus injustifiées.
Ayant examiné Lucinde et tâté son pouls d'un air docte, le médecin prononce ce diagnostic :
« Comme Tesprit a grand empire sur le corps et que c'est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir les esprits avant que de venir au corps. J'ai donc observé ses regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains ; et par la science que le ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'était
•de l'esprit qu'elle était malade, et que tout son mal ne venait que d'une imagination déréglée, d'un désir dépravé de vouloir être mariée... »
Lucinde sourit et murmure, la tête appuyée sur l'oreiller :
— Ah ! que voilà un habile homme !
N'en doutez point ! elle sera guérie par Clitandre, peut-être dès ce soir. Elle est si jolie que ce serait grand dommage de la faire attendre. Quelques baisers, un notaire armé de contrat, il n'en faudra pas plus pour rendre la cure merveilleuse, et faire la nique à tous les Diafoirus du monde. Pour nne fois, la médecine aura eu raison, et prescrit des remèdes avenants... Fasse le €iel qu'elle n'en commande jamais d'autres !
A vrai dire, Steen est tout entier en cette scène de moquerie joyeuse et, pour la décrire, c'est presque involontairement que me sont revenues ces phrases de V Amour Médecin si superbement pédantesques, d'ironie si délicieuse...
L'œuvre de Molière est tellement proche de celle du maître hollandais qu'elle se mêle avec elle en des souvenirs communs et la rappelle comme par assonnance. Même rire éclatant, même inconsciente immoralité, mêmes envolées au nom de cette raison des petites gens traitée si dédaigneusement de bon sens.
Un seul point, très inattendu, les sépare. Par une inconséquence, c'est sous le ciel .brumeux de Haarlem et de Leyde que se
rencontre la gaîté en son absolu épanouissement. Molière, lui, a gardé le secret des amertumes profondes et des invectives cruelles.
Le misanthrope fût demeuré lettre close pour Jean Steen, — peut-être par défaut de cette distinction du sentiment qui en est aussi, qui le sait! la première corruption, — peut-être tout simplement parce qu'en pleine liberté de penser et d'agir, l'idée ne vient point des hypocrisies de l'idée ni des coquetteries inutiles.
Je ne m'en plainspas: la vie, telle que la dépeignit Steen, un peu fruste et vulgaire, n'en reste pas moins la vie. Democrite aura toujours raison, et pour être de jubilante allure sa philosophie n'en reste pas moins belle...
Rien de moins mélancolique que l'existence de Steen.
A rencontre de ce qui est pour la plupart des peintres contemporains, on en connaît presque tout le détail : combien amusant !
Steen vient au monde dans une brasserie de Leyde (1626). Dès sa prime jeunesse, le voici grisé par les fines odeurs de malt et de houblon, ayant de perpétuelles visions de mousse blonde qui moutonne dans de pantagruéliques verres de Bohême. Autour de lui, |ce ne sont que ribauderies exhilarantes, chansons d'ivrognes, soûleries discrètes et béates, coutumières aux gens du Nord.
Dès lors, quoi qu'il veuille, ce décor d'enfance exercera toujours sur son àme un irrésistible attrait. S'il rêve, ce sera d'extases après boire, de somnolences encauchemardées succédant aux libations multiples. S'il aime, ce sera goulûment, avec des rires un peu trop bruyants, et des libertés de mains, telles qu'en enseignent les maritornes au fond des boutiques. La lumière, elle-même, cette lumière que plus tard il répandra si chaude et tamisée dans certaines de ces toiles, la lumière lui semble faite des rousses vapeurs de la bière et au grand soleil il préférera certes la lueur des lampes fumeuses et le décor des fonds de cabarets qu'une demi-nuit enveloppe.
L'heureux homme, en vérité ! Point de père grincheux le vouant à l'héritage du commerce familial, aucune de ces menues péripéties qui font les vocations combattues et difficiles. Même on lui donne plus qu'il ne réclame, et, pour lui permettre d'apprendre l'art en conscience, on le voue au docte enseignement de Nicolas Kupfer !
. Vous entendez bien, — on l'envoie apprendre l'Art ! cet art réduit en formules thérapeutiques, en principes irréductibles et éternels, condamnant à faire les joues d'une jeune fille avec tant de rose et tant de blanc, le visage d'un homme avec tant et tant... C'est l'ART suprême, armé de baraliptons comme en France, là-bas, philosophie et littérature en sont
encombrées. C'est celui-là, et celui-là seul que le père de Steen comprend, admire en ignorant dévot ; aussi quel étonnement à voir le peu de goût que son fils témoigne pour cette forme superlative de la peinture ! . . .
Ah ! ce ne fut point long I En nos temps d'instruction obligatoire, Steen n'eût point vécu et se fût sauvé quelque part en Océanie, n'importe en quel lieu :
Où d'être homme de rêve on eût la liberté !
Steen dit adieu à Nicolas Kupfer, et, armé de sa jeunesse, de son rire, de tout cet idéal bagage, gloire de la seizième année, il se rend à Haarlem, chez Adrien VanOstade.
Qu'y apprit-il au juste ? Le goût des scènes villageoises, des visions de cabarets? il l'apportait de naissance. La passion des harmonies rousses, de ces tonalités dorées •et chaudes dont Rembrandt avait le premier découvert la magie ? qui sait s'il ne les aurait pas retrouvées lui-même, épris €omme il l'était des estaminets empuantis. . . Peut-être aussi eut-il làl'idée de ses scènes religieuses et bibliques. — Steen nageant ■en pleine Bible, quelle surprise !
Au surplus, ce dut être un élève de pauvre exactitude, mal préparé au bibelotage un peu artificiel et très luxueux de l'atelier d'Ostade. Plus encore que les pinceaux, la vie le tentait* Peu lui importent les tableaux, l'Art suivant Kupfer, la gloire et
l'argent promis au génie triomphant ! Déjà il est tout entier aux flâneries, à l'espionnage inquiet de la comédie humaine, au besoin de surprendre chez l'homme le secret mobile de ses évolutions. A ses yeux, l'idéal serait une perpétuelle promenade, l'œil au guet, un brin d'amour deci, delà, et jamais le souci de vivre... si bien, qu'un beau jour on retrouve Steen installé chez van Goyen, en train de faire du paysage !
Paysage fort inattendu et tant soit peu réaliste. Dans l'espèce, la fille de Goyen *
1 Marguerite Van Goyen épousa Jean Steen en 1649. La chronique légère du temps raconte à son propos une série d'anecdotes très gaies et assez lestes témoignant de sa bonne humeur.
En 1673, Jean Steen,- devenu veuf, épousa Marie Van Egmond, veuve d'un libraire de Leyde, Nicolas Herculens.
en constituait le plus bel ornement. L'histoire raconte qu'il fut promptement goûté. Molière se fût épanoui au récit de l'aventure. On n'eut que le temps de chercher le notaire pour sauver les apparences, et Van Goyen se trouva grand'père avant d'avoir choisi son gendre.
Le ménage fut joyeux. Pas de fêtes, aucune bamboche, auxquelles il n'apportât sa part de gaîté. On célébrait saint Nicolas au cabaret, et aussi beaucoup d'autres saints et saintes inconnus au calendrier hollandais, mais très respectés par ce bon catholique de Steen.
Toujours rieur et légèrement ivrogne, le peintre ne connut jamais la sage résignation de Chrysale ni les frayeurs d'Arnolphe.
Presque en même temps, et comme s'il eût songé à peindre cette vie, Molière écrivait gaiement :
Mettez-vous dans l'esprit quon peut du cocuage Se faire^ en galant homme^ une plus douce image Et^ comme je vous dis^ toute Vhabileté Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté.
Philosophie de parade que devaient étrangement contredire les éclats d'Al- €este.
Quel homme, au contraire, mieux que Steen, possédait cette science de « tourner du bon côté » ? Aussi quel dédain de son propre génie ! Suivant l'heure et le temps, il peint, brosse une merveille ou une pochade inconséquente. A quoi bon travailler quand
il est si aisé de regarder tout simplement et <le rire ! . . . Même sur le tard, las de son mélier de peintre et repris par les attractions anciennes, il redevient aubergiste ^ et, toujours amuseur, fait de sa boutique le rendez-vous à la mode. 0 la mousse crémeuse ot si chaudement colorée de la bière, ô les jolis cercles irisés» s'échappant des fourneaux brûlés des pipes, et les longues soirées où Ton chante des chansons après boire, d'ineptie réconfortante !... C'est le décor de sa jeunesse retrouvée , décor chéri au point d'en oublier tout le reste. Steen mourut là, inconscient de la valeur
■e son œuvre, se moquant de la gloire * Des documents authentiques, récemment découverts, it prouvé que Jean Steen s'établit aubergiste à Leyde, en 1672,
qui lui allait venir, et volontiers j'imagine qu'à cette heure suprême il n'eut qu'un regret, celui de ne plus assister désormais à cette comédie qu'est la vie... si bien regardée par lui, si bien traduite aussi..
Or, sans y songer peut-être, il se trouve que ^ce maraudeur de bonne chère et de saine gaieté a laissé derrière lui l'une des œuvres comiques les plus prodigieuses qu'ait jamais enfantées une école de peinture ; œuvre touffue, où, comme en un kaléidoscope, passe toute la société comtemporaine, où, mieux que nulle autre part, est découverte la vie privée de la Hollande du xvii* siècle.
On y parle de morale deci, delà, peutêtre par pure courtoisie à l'égard des absents ! On y fête la jeunesse, la femme et le vin. On y rit aussi de cette éternelle farce qu'est Texistence : quoi qu'on veuille, ayant subi le charme, on avoue avec Steen la bonté de la vie et que, tout compte fait, il s'y trouve plus de place pour le plaisir |gue pour les larmes.
Et vraiment, voulant classer ce fouillis |ÉIe toiles et démêler l'unité qu'on y sent, l'éprouve un certain embarras. Je vois bien là Agnès, Isabelle et Lucinde... Combien Lussi de Sganarelles et d'Arnolphes !
Cependant, leurs aventures sont d'ordre si iîmple, chacun trouve des solutions si parfaitement naturelles aux situations com-
plexes, que nous sommes tentés d'accuser Steen de naïveté ou de grossièreté et de ne le prendre pas au sérieux. Il y a décidément trop de distance entre le génial amuseur et nos psychologies en pointe d'aiguille. Un manque de correspondance existe entre cette superbe aisance dans ce qu'on convient de nommer l'immoralité et nos scrupules a "prioy^i. Chaque Français, ou peu s'en faut, se regimbe : — ce n'est point distingué ! s'écrie-t-il, comme si le
Clysterium donare Postea seignare Ensuita purgare
du Malade imaginaire éidXi lui-même distingué.
Oublions donc, pour bien lire Steen, cette distinction d'instincts dont nous nous targuons, distinction qui, tout compte fait, n'est guère que le vernis inutile couvrant nos dépravations. Il ne saurait être ici question de « schopenhauerdement », pas plus que d'élégies sur la tombe d'une poitrinaire. A la bien comprendre, l'existence Ipest autrement unie et légèrement plus 1^- matérielle : c'est elle, ainsi comprise, que Steen va nous montrer ; — la démonstration est de si franche allure que nous la suivrons sans effort.
Si l'on eût posé à Steen la traditionnelle question des catéchismes : « Pourquoi
sommes-nous créés et mis au monde? » il eût répondu sans hésiter, en bon Hollandais qui sait ce que parler veut dire :
— Pour faire beaucoup d'enfants.
— Mais encore, à quoi serviront tous ces enfants?
— A être heureux...
A ses yeux, la raison d'être de Ihumanité se résume en cette formule. C'est sans doute une traduction peu orthodoxe de Févangélique : « Aimez-vous les uns les autres » ; mais cette traduction est fort avenante, sinon trop littérale, et elle possède l'avantage de supprimer du premier coup les inutiles caquetages de Célimène et d'Alceste.
UN MOLIÈRE HOLLANDAIS 16i
Quand les vieux chantent^ Les jeunes sifflent. . .
avait écrit Jordaëns... Le joli proverbe flamand se retrouve ici, commenté avec quel humour! Ce ne sont que noëls ravis, fêtes de saintNicolasetde sainte Anne, fêtes desrois, fêtes d'enfants et fêtes de vieux. Autour de la table, les babies courent, jouent aux boules, détraquent les joujoux, dévorent les bonbons, ce pendant que goulûment un mioche, le dernier venu, tette le sein de sa jeune mère. Le père enseigne à son aîné comment s'allume une pipe et aussi comment on la bourre. La table est chargée de jambons et de brocs, des verres sont pleins,
et avant peu Ton chantera. Ce sera sans
aucun doute un superbe charivari familial ! Quelle joie pourtant et combien saine î Tant de tranquillité est là, on est si bien à l'abri des discordes inutiles, des passions décevantes ! Imaginez cette jeunesse grandie, gamins et fillettes devenus à leur tour très graves : quel autre rêve les hantera que celui de ressusciter à nouveau ce joyeux décor?
Quand les vieux chantent. Les jeunes sifflent...
J'entends bien: ainsi comprise l'existence n'est guère qu'un patriarcat terriblement proche du pot au feu. C'est le rêve de Chrysale:
Je vis de bonne soupe et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage^ El Malherbe et Balzac^ si savants en beaux mots., En cuisine peut-être auraient été des sots.
Tel quel cependant, ce patriarcat n'est point pour déplaire : il rappelle l'autre, celui de la Bible, qui n'eut jamais la prétention de passer pour un comble d'austérité.
Au surplus du temps de Steen, s'il faut l'en croire, cet heureux état fut loin d'être la règle, — il fut même l'exception.
ALeyde comme à Paris, Arnolphe courtise Agnès et, ce que n'eût point osé dire Molière, — il l'épouse. L'un et l'autre du reste ont légèrement changé de caractère
et sont devenus plus vrais, sinon d'égal amusement.
Imaginez Arnolphe vieux, légèrement débraillé, fort riche et... amoureux. Amoureux s'entend en beaucoup de sens. Nous le prendrons, si Ton veut bien, — au sens hollandais. C'est dire qu'Arnolphe a peu souci des accidents dont nous le savons, en France, si fort en peine. Le plus souvent, c'est en vue d'un mariage momentané qu'il fait sa cour. L'au-delà, le vague à l'âme, et aussi cet honneur « si tendre qui se blesse de peu » lui sont choses indifférentes ou inconnues. Je ne crois pas qu'il soit clairvoyant ni soupçonneux. Des soupçons chez lui seraient peine perdue. Il admet de prime abord qu'il s'agit là de certitudes et se ré-
signe, — c'est plus difficile, peut-être, mais autrement commode.
J'ai exposé à quelle formule simple Steen avait réduit la philosophie de Texistence. Je n'étonnerai donc pas en disant qu'Agnès ne demanda jamais
Avec une innocence à nulle autre pareille
Si les enfants qu'on fait se faisaient par V oreille.
Elle possède, à un haut degré, la notion du confortable et de la bonne chère. De médiocre fortune, elle a rêvé longtemps une maison aux domestiques nombreux, des tables chargées de lumière, lajoie du home. . . et la romance obligatoire. Jolie d'ailleurs, plus encore que les plus jolies décrites par Gérard Dow, la figure mutine, les yeux es-
piègles, des bras d'un si délicieux contour qu'on en rêve ; elle ne dédaigne même point un galant déshabillé, — ô innocence ! ce n'est pas nous qui nous en plaindrons! Tartufe lui-même oublierait de tirer son mouchoir pour voiler un si ravissant spectacle. Arnolphe, tout positif qu'il est, en parlerait aux étoiles.
Il déclare sa passion, — Agnès répond notaire, très sagement. Clitandre a bien passé devant sa fenêtre, mais la prudence ne veut-elle pas qu'on sache faire de temps à autre la part du feu?
La noce a lieu.
Si le marié est d'âge, les garçons d'honneur se sont chargés de représenter la jeunesse. Narquois, ils poussent Agnès dans
les bras d'Arnolphe. Agnès hésite... quand il n'en est plus l'heure. Hésitation tôt mise en déroute. Pour un début, il est de taille. Arnolphe dans sa joie avide le cellier ^ Agnès l'a aidé de son mieux. Ce mieux dépasse de beaucoup ce que la pruderie des gens les moins dévots pourrait imaginer. Bacchus a pris sottement pour lui la fête primitivement destinée à Vénus.
Les musiciens ne sachant plus qui faire danser fuient en déroute, une domestique vole le manteau de la mariée : seul contempteur de ces réjouissances par trop humaines, un chat ronronne philosophiquement et quelque part Steen, de sa
1 Voir le célèbre tableau de Steen, VOrgie, du Musée Van der Hoop,
voix grêle, s'écrie en grand raisonneur qu'il est :
A quoi servent les chandelles et lunettes. Puisque le hibou ne peut pas voir /
Salomon n'eût pas mieux dit.
Je laisse à penser ce que peut être pareil ménage. Agnès du reste n'est point fertile en ruses. Ce n'est pas elle qui jetant un pot à la tête de son amoureux aurait soin de glisser dedans, au préalable, un billet doux. Il ne s'agit que d'écarter Arnolphe aux heures où Clitandre doit venir. Une migraine suffit comme prétexte. Arnolphe se laisse convaincre. D'autres fois, poussé par un sot démon de jalousie, il regimbe. Vite on décoche la servante chez le méde-
cin. On est en plein xvif siècle. Diafoirus fait son entrée. Vous jugez si ce sera drôle.
La famille Diafoirus, telle qu'on la rencontre chez Steen, est cousine éloignée de la famille Diafoirus en honneur chez Argan.
Diafoirus de Haarlem est philosophe. Il sait le latin autant qu'homme du monde, est à la fois un érudit et un sage. S'il fut lihertin durant sa jeunesse, il revint promptement à la gravité de son état, et depuis lors il se prend au sérieux, diagnostique avec un verbe lent, porte, au lieu de la robe et des macaroniques attributs de ses confrères français, une simple toque, des vêtements sombres et découpe sobre.
Point de perruque. Un manteau, négligemment jeté sur son épaule, montre seul que l'homme fut jadis élégant et qu'au besoin il le pourrait redevenir.
Sans défiance, le mari l'introduit en son logis. Pourquoi non? N'est-il pas le discret confident des femmes , la sécurité des époux? C'est avec un art merveilleux qu'il a su changer son état en celui de confesseur laïque. Depuis la fin du papisme, la place était libre. Très habilement, il s'en est emparé et l'exploite à beaux deniers comptants.
La médecine?... Certainement il y croit, puisqu'il en vit: mais encore n'y croit-il que raisonnablement. Volontiers il dirait avec Molière :
« C'est aux malades à guérir s'ils peuvent. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes. »
Et les formes sont exquises. Ce Diafoirus est presque un anachronisme tant il comprend avec esprit les délicates inconvenances du dévergondage féminin. Il a deviné le xviif siècle et semble déjà tout imprégné de sa poudre.
Voyez plutôt comme il entre, salue avec grâce. Il s'enquiert de l'état de la malade avec des tons inquiets et paternels. Puis il hoche la tête, fait claquer sa langue, ânonne des (( hum ! hum !» ,
— Enfin, murmure-t-il , serait-on si charmante si l'on n'avait pas quelquefois la migraine?
Cependant il a déjà tout vu, et lu dans les yeux battus d'Agnès et deviné ses chagrins.
Par coquetterie, Agnès a remis sa tête sur Toreiller. Elle paraît à bout de souffle.
— Voyons ce pouls. Madame, dit-il alors ; et, très digne, il opère...
Tâter le pouls est la jouissance de Diafoirus. Cette volupté savoureuse qui consiste à tenir entre ses doigts la main d'une femme ;et à la caresser doucement, fait partie des profits journaliers de la profession. Fort souvent, même, Diafoirus prolonge outre mesure cette consultation, mais comment s'en offusquer tant il le fait avec solennité?
Quel grand dommage! Diafoirus est venu
trop tôt: un siècle plus tard, on inventera l'auscultation !
Je ne veux certes pas médire d'un si docte procédé ! S'il ne guérit point, il permet au moins de déclarer le cas mortel. Mais que Diafoirus l'aurait gaîment pratiqué! Avec lui, toute migraine eût dégénéré en bronchite.
Vous entendez d'ici le dialogue inverse de celui de Tartufe.
— Montrez ce sein que je brûle de voir ! aurait-il dit gravement et, Dieu me pardonne pareille pensée, sans se faire prier aucunement, la coquette eût consenti, estimant le docteur assez « tendre à la tentation ».
Ce préambule achevé, Diafoirus médicamente.
Les ordonnances de Diafoirus sont de trois sortes. Il choisit Tune ou l'autre, suivant Theure, le temps et la présence d'Arnolphe.
Arnolphe,en effet, se permet quelquefois d'assister à la consultation. C'est l'essence de certains maris d'être gênants. Ils ont parfois de ces façons de ne pas croire aux migraines tout à fait malséantes. Si fixés soient-ils sur leur fortune, encore ne peuvent-ils s'abstenir d'interrogations indiscrètes.
- — Donc, vous pensez, docteur, que ce grand mal s'évanouira?
— Certes!
— Mais encore?
— Un pâté, entendez-vous? qu'on lui
donne un pâté arrosé d'un léger vin du Rhin !
Aussitôt on s'empresse. Ledit pâté est apporté sur un plat d'argent aux bossellements superbes. Des bouteilles vénérables arrivent de la cave. Un festin réconfortant se trouve improvisé.
Contrairement à l'usage moderne, Diafoirus goûte — autant que possible ! — aux remèdes qu'il ordonne. Le métier est doux, comme on voit. Je laisse à juger si Agnès se trouve mal de semblable traitement. Étant donné qu'Arnolphe est là, qu'aurait-elle pu désirer de mieux?
D'autres fois, en venant au logis, Diafoirus a fait la rencontre de ce jeune fat de Clitandre. Celui-ci, depuis longtemps sans
doute, se promenait sous les fenêtres de la belle, sentinelle transie. Dès Tentrée, Diafoirus aborde Arnolphe :
— Une migraine... hé quoi toujours?
interroge-t-il.
— Hélas, encore une !
Aussitôt le visage du docteur s'assombrit : ses sourcils se froncent, puis, ayant lâché quelques mots latins, il vaticine :
— De l'air! la fenêtre ouverte, et l'isolement absolu pendant trois heures.
Il est inutile d'ajouter que la chambre d'Agnès est au rez-de-chaussée, et que Clitandre sera relevé de garde... pendant trois heures au moins.
En tête-à-tête avec Agnès enfin, Diafoirus a des plaisanteries féroces :
— En vérité, Madame, tout ceci n'est que billevesées d'amour! s'écrie-t-il d'un ton furieux.
Aussi quelle sottise! le billet doux reçu tout à l'heure est encore sur la table, décacheté, lu, relu, froissé... N'importe, Agnès, toute rouge, se révolte et nie. Diafoirus à son tour fait mine de s'emporter: il appelle la servante :
— C'est bien! donnez un clystère à Madame.
— Hé quoi là, tout de suite ! Ah ! fî, l'horreur !
— Un clystère! dis-je...
Et déjà voici l'instrument. Il est de taille imposante. Rien de vénérable comme cet organe essentiel du ministère médical! A
sa vue, Agnès s'évanouit: on s'explique, les confidences surviennent. Tout est bien qui finit amoureusement : Clitandre touchera ses bénéfices, et Diafoirusdes honoraires... en conséquence.
La bonne chère, l'amour et le clystère^ telles sont les médications de Diafoirus. Steen a simplifié la médecine, comme il simplifiait tout à l'heure la philosophie de l'existence. Ses théories sont au moins d'un énoncé facile et d'une pratique aisée.
En vérité, j'ai peur de n'avoir pas rendu dans sa complète ironie cette jolie comédie. Tant de bonne humeur est si loin de nous 1 La nature qui s'y montre est si peu fardée î
Quant à la grossièreté de Steen — ce mot violent n'est pas de moi, — a-t-elle apparu comme il convient, et saisit-on bien qu'elle n'existe pas?
Il estdiffîcileje crois, d'imaginer plus par-T fait rastaquouère que Diafoirus, femme plus femme qu'Agnès. Leur immoralité, pour se montrer sans détour, n'en est pas moins de complexité séduisante. Elle a de plus cet attrait : — l'inconscience.
Steen possède en effet une notion de fatalisme très nettement affirmée. A ses yeux, point de vertus, point de crimes. Les faits seuls existent, sans valeur propre et n'important que parce qu'ils sont des causes.
Qu'Arnolplie, vieux et impuissant, épouse Agnès, ceci n'est point un mal, mais un
malheur. Agnès ne tromperait pas ensuite Arnolphe, tout aurait été suivant la meilleure des lois divines. Steen estimant cette tromperie nécessaire, il en résulte que l'opération est immorale, — mauvaise serait un terme plus juste.
Diafoirus peut également se livrer béatement à son métier d'entremetteur — il touche des honoraires : donc sa conscience est sauve et le métier honnête. Steen a pour lui, mieux que des indulgences, une sympathie joyeuse. Ce doit être même un des regrets du peintrç de n'avoir pas cultivé lui-même, faute de parchemins, la science d'Hippocrate. Molière assurait cependant la chose facile. Moins audacieux bien qu'également sceptique , en se risquant
à caresser les jolies femmes, Steen n'eut jamais Taplomb d'invoquer la fièvre pour excuse ni le clystère pour menace.
J'ai dit (( sceptique ». Le scepticisme de Steen est d'un genre bien curieux. C'est un scepticisme catholique, dirait-on volontiers si le mot était acceptable.
On connaît cette nuance ; tout est article de foi, sauf la science et la raison qui ne comptent point. A l'époque du peintre de Leyde, Pascal venait d'écrire la tragédie de cet état d'esprit. Steen, au contraire, en fit un si mol oreiller de paresse béate et rieuse, que j'ai peine à ne pas succombera sa suite.
Ecoutez-le : découvertes, connaissances abstruses, philosophie, alchimie, théologie pointue, médecine pédante, physique orgueilleuse, tout est sornettes ou matière à chanson. Ce n'est rien que de connaître la vérité : c'est tout de s'imaginer la connaître.
Contez aux hommes que la lune est un pain à cacheter, et [que les émeraudes sont couleur blanc de céruse, les hommes y croiront si vous le contez bien, et, pour l'avoir cru, se trouveront heureux.
Alors, à quoi bon le travail, les savants, tout l'infernal fatras des académies? les vraies lumières de l'humanité, mais les voici plutôt ! Et soudain, sur les toiles du peintre, défilent les habitués de la cour des Miracles !
Ah ! Finconcevable procession ! Tout le comique hollandais s'y trouve résumé. Charlatan, vendeur de drogues, marchand d'orviétan, chirurgien de rencontre, baladin et dentiste de foire, tous quels qu'ils soient, sont là, se moquent du public, lui jettent aux yeux les inepties les plus réconfortantes I Plus ils sont hâbleurs, plus on les aime, etplusle peuple est content. Avec leurs iîoles et leurs tambours, ils satisfont l'idéal, jouent les Aristote et les Paré, à la plus grande joie de l'humanité qui leur fait fête.
Ils annoncent des folies, arrachent les mâchoires avec les dents, et font hausser les épaules des pédagogues : pourquoi pas? puisque les gens sont fous, puisque des pédagogues n'ont jamais pu perfectionner
le plaisir d'aimer, ni rendre le vin meilleur, puisque, en dépit de leur mâchoire partie, les patients se figurent bien mieux guéris. Et Steen ne se borne point à montrer ces rois de la foule, il les approuve. Le pis est que toujours les rieurs seront avec lui, et nous aussi, quoique nous piquant de sérieux.
» Un homme est venu se plaindre au chi- ^rurgien d'avoir un caillou dans la tête, Persuadera-t-on à ce malade bizarre qu'il ^st fou à lier? L'enfermera-t-on en quelque asile? Que vous connaissez peu Steen ! Hardi et sérieux, le chirurgien annonce à son patient une opération grave, mais sans douleur. Il ne s'agit de rien moins que de l'extraction du caillou !
. Non sans hésitation, il manie la tête malade, secoue des instruments redoutables.
. Le patient, angoissé par la terreur, s'attend au miracle promis. Justement on entend un bruit sec ; une pierre tombe brusquement dans la bassine. La guérison est opérée.
Pour être de formes moins grossières, la médecine actuelle n'est-elle pas du même genre et n'estimez-vous pas que lanecdote pourrait bien être une allégorie?
Le meilleur moyen de n'avoir jamais de cailloux dans la tête, c'est de ne rien faire, déclare Steen. Aussi, les jolis écoliers que voici! Quelles classes joyeuses que celles présentées par le maître hollandais, et comme on y professe le droit à la paressej
Ici le magister dort : les livres s'en vont feuille à feuille, transformés en escadrons de .cocottes par les doigts légers des bambins. Dessine-t-on, c'est la caricature 'du pion qui apparaît. Si l'on songe quelquefois au martinet, c'est parce qu'il fait partie de la mythologie. On le révère, mais on n'y croit plus. Enfin, comme il faut du calcul, les bases s'en établissent à l'aide du nombre des jours d'école buissonnière.
— Vous n'êtes venus ici ni avant-hier, ni hierl... un et un font deux ; cela fait deux classes manquées ! s'écrie lamentablement le magister.
Et tous les écoliers chantent en- chœur :
— Un et un font deux II
♦ Qu'on ne s'y trompe point ! ceux-là qui
auront riieureuse chance de voir l'œuvre de Steen en son entier s'éprendront fatalement de cette multitude moqueuse et ribaude qui peuple sa comédie.
C'est ici l'énorme supériorité du peintre sur le poète. Sans effort, le milieu est évoqué avec son coloris, sa saveur de terroir et jusqu'à l'éclairement qui le rendra suggestif. Les voix se mêlent, les gestes apparaissent avec leur spontanéitéla plus diverse ; la vie est là, prise à un instant précis et rendue par le procédé le plus synthétique qui soit.
Par une admirable rencontre, l'observateur génial qui a nom Steen — fut aussi un exécutant d'incomparable adresse. Lorsqu'il décrit Agnès, il rivalise avec Terburg.
Ses écoliers semblent échappés de la palette de Brauwer, à tel point qu'on hésita à ne pas déclarer Steen élève de ce maître. Ses médecins furent comparés aux personnages de Vélasquez. Il y a ici dix peintres de natures si opposées que la critique hésite et s'étonne. La chose est très simple cependant. Un génie était là, se gaspillant au 4iasard des heures, capable de sacrifier la plus merveilleuse des inspirations au plaisir d'un bon festin ou d'une soûlerie consciencieuse.
Je ne m'attarderai pas plus à louer ce qu'on pourrait appeler le style de Steen, qu'à le justifier des ébauches hâtives et
des toiles incomplètes tachant de leur 3mbre son œuvre énorme.
Ce n'est pas ma faute si Paris ne posséda jamais les Steen de la bonne manière.
■ î On a reproché au maître son manque de distinction. Ceux-là seuls le feront qui ne Font pas connu.
■F D'autres ont dit qu'il ignorait le grand Art, — cet art dont Nicolas Kupfer mourut et qui hante la cervelle des aubergistes ignorants. Dieu me pardonne, je crois que Steen le pratiqua aussi !
A la vérité, ce fut à sa façon, passablement satirique et gouailleuse. Pour y perdre en dignité, on y gagne en gaîté. En Thonneur des Romains, Steen fabriqua la Continence de Scipion. En l'honneur du pape et
du papisme, il fit la GuéyHson de Tobie et les Aoces de Cana,
Faut-il en conclure que ce vilain sceptique estima tous les courages et les grandeurs de Rome enfantins, en regard du courage nécessaire... pour imiter Scipion?
Peut-être aussi sa Guêrison de Tobie ne fut-elle qu'un ironique souhait aux Arnolphes abusés ; — on ne pouvait dire, en effet plus saintement que certains aveuglements matrimoniaux ne peuvent être guéris sans le secours du Ciel. En tout cas, je n'ai nulle peine à comprendre que le miracle de l'eau changée en vin ait produit une inoubliable impression sur l'âme de ce buveur impénitent. De telles noces valaient bien une messe!...
Aux heures où Timpossible tente, j'ai souvent rêvé d'un Molière illustré parSteen. Par un curieux et triste caprice du sort, leurs génies si proches demeurèrent étrangers l'un à l'autre. Ainsi dans une forêt, les chênes se dressent de loin en loin, prodigieux, éloignés, s'ignorant à tout jamais.
GÉRARD DOAV
Au moment de parler de Gérard Dow, je crois prendre dans mes mains une tabatière en porcelaine, très délicate et charmante, que de pieux soins de collectionneur ont protégée contre les poussières.
— Vraiment, dis-je à celui-ci, la forme de cette boîte est des plus exquises, si exquise que plus d'un a dû l'imiter depuis...
— Hélas, Monsieur!
— Et la porcelaine, quelle pâte ! est-ce assez fragile, et translucide et fin!... Quant aux dessins qui ornent cette bonbonnière...
— Cette tabatière, vous voulez dire...
— Oui, bonbonnière ou tabatière, peu importe : l'essentiel n'est-il pas qu'un si joli objet n'ait jamais quitté de jolies mains?
— N'en doutez pas, cela fut.
— Donc, les dessins de cette tabatière sont peut-être... comment m'exprimer? un peu mous, un peu monotones, un peu porcelaine...
Ici le collectionneur irrité m'arrête :
— On voit, Monsieur, que vous ignorez absolument le prix d'un tel objet.
— Au contraire ! je sais qu'il vaut très cher I
GÉRARD DOW i95
Et, quittant Texcellent homme, je rêve de ma visite :
— En vérité, la délicieuse chose que cette tabatière! comment diable sejrouvait-elle faite?
Je cherche, je ne sais plus; je me souviens seulement d'avoir manié entre mes doigts un bibelot très futile qu'une femme eût adoré pour son porte-bijoux...
Et telle aussi apparaît l'œuvre de Gérard Dow.
C'est le propre des menus talents d'avoir l'horreur de la poussière.
L'écrivain, tout entier aux ciselures de ses phrases, nettoie ses mots, époussète
ses adjectifs, polit ses inversions, et, n'ayant aucun souci des idées qu'il n'a point, ramène l'art de penser à celui d'écrire singulièrement.
Le sculpteur prise le poli plutôt que le modelé, adore les rondeurs, les sourires d'extase, les poses discrètes, les petits modèles et les petites œuvres.
Le peintre vernit, nettoie, songe au cadre d'or qui fera valoir son tableautin comme l'argent ciselé enchâsse et agrandit un diamant. Il adore les soieries, les satins, les visages proprets, les parquets luisants, les vasques de cuivre repoussé et les tables nettoyées. Volontiers il met ses productions sous verre, et, à force de vision diminuée, s'enorgueillit de pouvoir
subir victorieusement l'épreuve du microscope.
Tous trois médiocres, chacun en sa partie est homme de métier. Il l'incarne et en vit.
A de tels yeux, une trouvaille d'écriture vaut deux éclairs de génie. J'en connais qui s'estiment grands parce qu'ils ont changé le dispositif des alinéas. Récemment une révolution a eu lieu dans les lettres. Des novateurs hardis avaient osé mettre des majuscules aux noms communs, et le premier qui écrivit « la Térébrante ivresse » se crut désigné pour la postérité.
Au surplus, la foule les encourage. Peutêtre par instinct méthodique, peut-être uniquement parce 'qu'elle est la foule, et par
suite la moyenne, elle s'éprend de ces œuvres sans nouveauté, se plaît à découvrir de l'ordre et de la majesté [où réside seulement l'honnêteté de l'effort. Également éloignée des complications — cet idéal vers lequel lentement tout art s'achemine — et des simplicités trop synthétiques, elle se laisse irrésistiblement séduire par l'artiste moyen, mais correct.
En peinture surtout la tendance s'exalte, grâce à l'inexpérience native. Aux yeux du vulgaire, la prestesse de main passe bien vite pour la maîtrise suprême, le léché devient l'inimitable, la mignardise une grâce.
Cependant, acclamé, adulé, le peintre se multiplie en parfait manœuvre qu'il est : il
tableaiitaille à outrance, et les salons bourgeois s'emplissent : croûtes délirantes, propretés sans rivales ! Ce « tout le monde » qui est le grand acheteur, et qui adore les petits formats parce qu'ils sont moins chers, ce tout ^le monde si médiocre, s'assimile à miracle le talent de ces médiocres. Entre eux, c'est une correspondance intime, une union jamais interrompue. On se suit sans effort. On se comprend, on se retrouve de même famille.
De rares audacieux essayent-ils de protester, chacun se rebiffe : le public argue du sens commun et de l'évidence, l'artiste glorieusement fait sonner le nombre de ses commandes.
Enfin la mode passe. On change de goût
comme on change de vêtement. Le favori mort, un autre succède; avant-hier Boilly, puis Meissonnier, puis d'autres trop contem-^ porains pour qu'on les nomme ici. Et c'est la loi du menu talent à succès : on l'a payé comptant, on se croit quitte. Aux renommées absorbantes succède l'oubli, parfois le dédain. Ainsi une pierre jetée dans un étang; au moment de la chute, l'eaïi bouillonne,, bataille, écume ; soudain des rides succèdent légères, meurent en frissonnant vers les bords, et c'est fini, rien ne semble changé. L'histoire, cette concierge bavarde^ raconte que Gérard Dow fut ainsi le maître épousseteur de son siècle, maître d'une adorable insignifiance, d'une stupéfiante propreté, si joliment médiocre que le succès
lui était dû et qu'on s'étonne seulement de ne l'avoir pas vu plus grand.
Il fut l'élève de Rembrandt !
Ce myope sort de l'école du prodigieux visionnaire : durant trois ans on lui apprit l'art du clair-obscur, de la mise en relief du trait, de l'étude du caractère d'après l'extérieur de l'être. Puis, ayant vu peindre le Syndicat des Drapiers^ il tartina des maraîchères poupines et m^onochromes, des épiceries nettoyées comme des palais, et obstinément s'épuisa à décrire une jolie fille à joues rondes qui, toujours attiffée de la même façon, pleure sa mère expirante ou rattache une volaille au garde-manger !
Or c'est le curieux de l'aventure; la forte éducation a produit fatalement ces mièvreries. Gérard Dow est tel pour s'être contenté de rester l'élève du maître, rien que l'élève, sans oser plus.
Élève, il le fut toute sa vie ! élève obstiné et piocheur, ayant du fort en thème la patience productive et l'imagination neutre. Comme les forçats de collège, [il fit tenir toute l'intelligence dans des manies d'exactitude et mesura la bonté de l'ouvrage au temps passé à son exécution.
J'eus en classe un camarade qui se figurait devenir très fort en rangeant ses règles et couvrant de papier immaculé les classiques désolants qu'il n'ouvrait point. Ce malheureux fut stupéfait de n'atteindre
pas aux tristes palmes du baccalauréat ; il avait traduit sa version à l'aide de dictionnaires neufs !
Ainsi Gérard Dow.
Il se préoccupa moins de composer que de classer ses pinceaux ; des besoins de symétrie banale le hantèrent, et toute sa vie il s'ingénia à des propretés méticuleuses.
Tantôt il broie ses couleurs sur une table de cristal, tantôt il transporte son atelier derrière un étang, « afin, dit-il, de faire arrêter les poussières par le brouillard qui s'en élève ». Toujours, sans souci du temps ni de l'inspiration, il travaille.
Il travaille avec acharnement, comme si derrière lui se trouvait un pion armé de férule. Il devient même gâcheur et gâte-
métier à force de s'être imbu des principes. S'il manie le clair-obscur, c'est par raison démonstrative, à coup de rideaux ou d'accessoires inattendus. En chaque endroit de sa toile il s'applique, revient, s'attarde, surveille son trait comme l'enfant surveille un jambage à sa première leçon d'écriture.
Quand [il fît du portrait — il en fit tout d'abord de minuscules et d'une préciosité rare, — il s'y mettait avec tant d'obstination qu'impatienté le modèle l'abandonnait. On assure qu'il mit cinq jours à copier une jolie main. Le cinquième jour, il ignorait encore que la main fût jolie et de chair rose semée de transparences de veines : il l'avait dessinée, il ne l'avait point vue î
Même, peu à peu, la conscience se subs-
titua en lui à l'idéal : il ne s'agit point de faire beau, il faut passer des heures sur la toile :
— Le superbe balai ! s'exclame un visiteur en regardant un coin d'un de ses tableaux.
— Ce n'est rien encore, répond Gérard Dow, il y a trois jours à peine que je le travaille !
Et tout en lui dénote cette caractéristique de tranquille piocheur sans idéal : son oeuvre si gracieusement monotone, sans violences, sans essais, sans tentatives de passion ; les accessoires de ses toiles, se répétant sans vergogne ; sa parfaite indifférence à soigner les objets représentés — une tête de femme valant à ses yeux un paquet de carottes ou une aiguière d'or, —
surtout cette série de portraits de lui qu'il eut soin de laisser et qui sont, en somme, le meilleur témoignage de son âme»
Le long de sa vie, ces portraits s'échelonnent, semblables aux bornes kilométriques de quelque grand chemin. Entre celui de 1645 et celui de 1675, c'est à peine si des différences ont surgi, si les lentes approches de la vieillesse se devinent. Ni Fart du peintre ni le modèle ne semblent avoir changé.
L'art est toujours d'égale adresse, le vernis aussi luisant, l'arrangement aussi coquet et puéril.
Quant au modèle, il est chaque fois un homme légèrement corpulent, vêtu de soies
discrètes et de gracieux manteaux de velours.
Sans aucun doute, Gérard Dow fut riche — comment ne Teût-il pas été, son œuvre étant si bien une œuvre de vente? — Cette richesse se retrouve dans la grâce des vêtements, dans le luxe des bibelots dont le peintre s'entoure, et aussi dans la nonchalance affectée de ses poses. Cependant, le visage reste indifférent, plutôt soucieux, la face est légèrement empâtée, la bouche d'un dessin vulgaire ne sourit point et oublie de parler. Les yeux, des yeux clairs, sont immobiles et sans lumière. Quoi qu'on veuille, l'ensemble de la physionomie est lourd et quelque peu vulgaire. Même à regarder mieux, on découvre dans le front des
rides significatives, rides obstinées et inintelligentes. Il manque ici de la clarté ; évidemment Gérard Dow ne fut ni. un sensitif, ni un visionnaire; mais, dépourvu d'émotions, il dut vivre sans secousses, décomposer son temps en occupations fixes et si peu vibrer moralement que les années se succédèrent, sans l'atteindre.
Une seule manie le suit, s'accroît, dégénère en obsession, manie de bibelot et de bric-à-brac, en avance de deux siècles.
Tout d'abord, il ne tient à la main que sa palette; mais peu à peu sur les balustres, sur les tables, sur les meubles rares dont il s'entoure, voici que se posent des statuettes, des manuscrits de prix, des mappemondes, des aiguières ; puis surviennent des cahiers
de musique, la viole... Gérard Dow est musicien! N'en doutez point, il croit dessiner moins bien qu'il n'exécute les airs de musique nouvelle dus à Lulli.
Deux ou trois fois, il se représente ainsi jouant de son instrument favori. Alors il n'est plus l'élégant triste et ennuyé que nous connaissons ; mais, heureux, rajeuni, il sourit, prend des airs inspirés; et subitement il me semble que cette viole évoque des anecdotes d'hier. Je l'imagine très proche du violon de Ingres, de même que les titres des tableaux de Gérard Dow : Le Trompette^ le Marchand d'orviétan^ V Alchimiste, le Maître d'école, etc., paraissent extraits d'un catalogue de Meissonnier.
L'art, comme les révolutions, se répète,
et, parlant du peintre de Leyde, je me retrouve en plein xix* siècle.
Tous trois en effet, Ingres, Meissonnier et Gérard Dow, sont bien de même famille : tous trois ont oublié d'être peintres pour n'être que dessinateurs.
On peut croire, en vérité, que la peinture et le dessin sont deux termes opposés de l'expression artistique. En tous cas, ils proviennent de visions absolument différentes.
Avant tout, un peintre entrevoit des colorations et des mouvements, rêve d'ensemble, par le fait même un peu confus et laissant place au vague. Au contraire, le dessinateur ne surprend que des attitudes,
rêve de détail très net et excluant l'incertitude.
De ce qu'un dessinateur affectionne le détail et cherche à le rendre complet, résulte nécessairement qu'il répugne aux scènes complexes. Un personnage unique entouré d'accessoires immobiles est son idéal. Est-il amené à réunir un groupe, il le choisit d'allure paisible. Ses gestes favoris sont de ces gestes courants et tt*ès expressifs que l'on peut maintenir pendant quelques secondes et qui accompagnent une phrase entière ou une songerie.
Au surplus, tout se décrit dans le personnage avec une égale intensité d'attention. Pour le dessinateur, un pli de vêtement présente autant d'intérêt que le modelé
d'une main qui se ferme. A ses yeux, jamais de moindres importances. Il a la haine du flou, de l'incertain, du contour noyé, et par suite aussi de ces expressions fugitives qui sont sur le visage comme l'essence de l'être. Par principe, un corps humain ne lui paraît pas plus intéressant à décrire qu'une contrebasse, et il éprouve autant de joie à tracer un lorgnon que les yeux situés derrière.
De là ces menues scènes de genre, cette recherche du détail. La question d'art s'est réduite à une question de draperies. Dans le Trompette, de Gérard Dow, nous nous extasions sur le rideau : quant au trompette, en vérité, on l'eût transformé en cymbalier ou en soubrette, nous n'en serions pas autrement affligés.
Je sais bien que le Joueur de flûte de Meissonnier bat la mesure avec son pied : pourtant, le peintre en eût fait un liseur impatienté ou un violoniste à l'étude, que le tableau n'en aurait pas été diminué. Jolis sujets de chromo-lithographie, œuvres publiques tant elles sont à tous et pour tous, en dépit des soins d'exécution. On appelle cela « scènes de genre », justement parce qu'elles ne peuvent se réclamer d'aucun. Les regardant, j'ai conscience d'un aimable tour de force, mais je n'éprouve ni émotion ni curiosité.
Ajoutez à ceci qu'un dessinateur est rarement un peintre.
C'est l'inconvénient du dessin à outrance. Appliqué à la peinture, il laisse froid. Ainsi
des grands tableaux d'Ingres. Encore 'est-il assez rare qu'un dessinateur possède autre chose que la théorie de la cQuleur. N'étant point coloriste et procédant par inductions, il arrive rapidement à affectionner des juxtapositions de tons douteuses et recherche mal à propos les couleurs uniquement éclatantes. De là, des étalements de pâte désagréables, des heurts de tonalité médiocres. Faisant enfin de l'art pour l'adresse, il croit volontiers faire de l'art pour l'art ; dès lors une certaine tendance à se prendre au sérieux, et ce travail sans huile tant recommandé par Ingres.
Je ne sais rien de plus douloureux à regarder que le triomphe d'Homère. Lorsque Meissonnier voulu t faire grand — c'est arrivé
pour un ou deux portraits, — de lamentables fautes de goût apparurent. Quant à Gérard Dow, plus habile ou moins osé, comme on voudra, il fit toujours petit, diminua si bien les dimensions de ses toiles que qualités et défauts s'y retrouvèrent seulement en raccourci et ramenés pour ainsi dire aux proportions du cadre.
Réduisant le personnage, il a réduit le dessin. Ce que celui-ci avait d'un peu dur est devenu une précision et une grâce. Les tons crus ainsi resserrés semblent pétris dans la lumière. L'étalement des pâtes paraît intentionnel. On croirait presque à une volonté du peintre de brosser largement. Outre le charme banal, on a Tattraction du tour de force accompli, et d'instinct l'on
cherche une loupe pour mieux apprécier ces minuscules reproductions photographiques.
Cependant, à regarder mieux, voici qu'apparaissent des jours bleus, des verdures à tons morts ; les lumières, mal réparties, produisent, en dépit des éclats d'étoffe, je ne sais quelle impression de gris inquiétant... Décidément l'élève que fut Gérard Dow a bien appris le maniement de la ligne, il sait copier le trait, mais il ne voit pas ; son œil est fermé aux lumières, comme son cœur le fut aux émotions idéales. Il y a trop d'habileté dans son œuvre : quoi qu'on veuille, le génie ne sera jamais du domaine des habiles, — il se réserve pour les sincères.
Trop d'habileté, trop de joliesse...
Pourtant, à voir ces charmants visages de jeunes filles qui apparaissent tout le long des toiles de Gérard Dow, à contempler ces adorables insignifiances, il est des heures où le sens critique s'émousse, où l'on se sent comme séduit et enveloppé.
Heures de fatigue où l'esprit rêve de tableaux amusants, de contes sans prétentions...
Et certes, elles conviennent étrangement au coup d'œil distrait, ces scènettes pimpantes et convenues, si lointaines de tout réel, encore trop soignées pour tomber dans
Tabsolu banal, et trop peu hardies pour monter jusqu'au rêve.
Ici un charlatan, ayant installé sa boutique en plein vent, conte à quelques villageois les merveilleuses propriétés d'un élixir de son invention. Les villageois sont d'opéra comique : un chasseur, un jardinier, des fillettes rieuses. Au pied de l'estrade, une femme donne des soins de propreté à son enfant : c'est la seule note réaliste de la toile, l'une des très rares de l'oeuvre du peintre. Gérard Dow connaît trop bien le monde pour lui vouloir imposer d'aussi répugnants détails !
Mieux valent les scènes d'intérieur, les petits personnages tranquilles , maîtres d'école taillant le bec de leur plume,
i'emmes souriant depuis leur fenêtre au passant qui les regarde, fumeur rêvant près <run coin du rideau, trompette s'apprêtant a sonner au balcon la fin d'un gai festin.
Tout un monde charmant et irréel s'agite là : monde conventionnel qui ne nous apprend rien, [presque toujours pareil à lui-même, mais en somme amusant d'arrangement et de mignardise !
Tour à tour soubrette, maîtresse de maison, vendeuse d'épices et maraîchère, le plus souvent vêtue de mousseline et la tête encadrée par de petits cheveux blonds qui s'échappent en boucles folles, la même femme passe et repasse dans l'œuvre du maître, entourée du même luxe de cages d'oiseaux ou de lustres de cuivre à boule
ronde, uniformément placée sur un même fond de rideaux à grands ramages multicolores.
^ L'homme aussi est semblable, portant de fines moustaches au-dessus des lèvres, coiffé d'une toque en velours. Sa veste ouverte laisse voir la chemise et le jabot. Il fume, il boit, il lit ; quel qu'il soit, je le vois un peu indifférent et prétentieux.
En revanche, honneur aux mœurs ! Le public payant est déjà l'asile prud'hommesque des institutions morales. Jamais donc ce héros n'est amoureux. Point de flirt, point de baiser pris à la volée sur la nuque de trop charmantes soubrettes. Il faut rester correct, d'un décorum sans reproche, de même que la femme conserve sans cesse
u ae propreté méticuleuse, ayant des mains d'3 reine pour décrocher un poulet du gardemanger!
Evidemment nul de ces personnages n'a vécu : pourtant aux heures que j'ai dites, ils amusent...
Voyez plutôt de quel geste précieux et délicat cette jeune fille tient ses nattes, tandis qu'a côté d'elle une servante achève de raettre des épingles dans son chignon ! Une servante... A vrai dire, en est-ce bien une? et ne nous trouvons-nous pas en présence de Cendrillon, tant entre les deux visages la ressemblance est frappante ?
Dans la Femme hydropique ^ que d'efforts de la part de la jeune fille — la même encore — pour mal couvrir ses yeux et les
laisser pleurer sans que nous perdions rien de leur exquis détail !
Quelle que soit la toile, les attitudes sont coquettes, d'un apprêt puéril et enchanteur, les femmes sourient, les hommes sont noblement rêveurs, le luxe est savant et de parfaite compagnie.
Puis ce sont des jeux d'éclairement, de larges baies ouvertes dont le jour est coupé par quelque glycine invisible, ou encore la lumière jouant aux quatre coins dans les salles, des partis pris fantasques de flambeaux allumés contrariant leurs ombres.
On est intéressé comme par un rébus ou une gageure extraordinairement osée.
Sais-je au juste si le peintre a réussi dans sa tentative, si tant d'efforts calculés ont
abouti à souhait ? comment vérifier ces (complications et à quoi bon ? Par moment, j'ai Fillusion de meubles translucides ayant oublié de faire les ombres nécessaires ; d'autres fois, le jour meurt on ne sait pourquoi, arrêté par un invisible Mane-Thecel- Pharès. Qu'importent, après tout, ces minces accidents ?
Il s'est agi uniquement de tableautins et Qon de graves toiles. S'il nous a distrait une seconde, Gérard Dow s'est tenu pour satisfait. Ne le chicanons pas, sourions... et oublions.
Ainsi ce bibelot précieux dont je parlais en commençant :
— Ah ! le délicieux travail ! s'est-on écrié à première vue.
Puis une minute passée, l'esprit a volé ailleurs.
— Tiens, qu'ai-je donc vu tout à l'heure de si charmant?...
Cent cinquante ans plus tard, la reine Marie-Antoinette jouait à la bergère dans la laiterie de marbre du petit Trianon.
Ah ! le joli décor et le joli mensonge !
Il vous souvient sans doute de ces arbres merveilleux aux végétations curieuses et exotiques qui ornent dans un désordre apprêté les pelouses onduleuses. Des allées de sable fin serpentent, enveloppées par le bruit rieur des cascatelles qui les poursuivent. Il y a des coins remplis de rochers
GÉRARD DOW 22î
horribles et des grottes dont les voûtes égrènent l'eau goutte à goutte avec une plainte mélancolique. Puis, très loin, au bord de l'étang aux nappes violettes, apparaît le village, chaumes authentiques masquant les décorations de marbre. Ici le bailliage, et le presbytère, et l'hôtellerie, et plus loin le moulin ouvrant ses ailes comme un grand oiseau proche de s'envoler...
Là, villageois et bergères ont échangé de doux propos — bergères à mains de duchesse, — villageois qui étaient ducs et princes, ou frères du Roi. M. de Provence était bailli, et M"^ de Lamballe fermière...
Par ordre, on devait être tout à fait campagne, sans préséances ni étiquette.
Hélas ! nul ne se put tromper au dégui-
sèment. Le temple de l'amour était vraiment trop proche des chaumes royaux.
L'histoire à cette heure écoutait un conte et s'amusait de ce lever de rideau précédant la tragédie prochaine.
J'imagine que l'œuvre de Gérard Dow fut aussi ce conte, un conte précédant la grande décadence des maîtres hollandais.
On s'en amusa follement : on n'y croit plus, hélas ! Seulement, malgré l'invraisemblance, peut-être aussi à cause du lointain, nous éprouvons un plaisir à demi triste à retrouver ces goûts disparus et ces fictions d'autrefois.
De telles mondanités sont la marque d'un temps. Le xviif siècle, amuseur et grisé par Jean-Jacques, a ainsi rêvé des bucoliques de
Watteau. La Hollande du xvif siècle, encore sérieuse et abreuvée de puritanisme, rêva de ménagères idéales et de cuisinières jolies comme des maîtresses.
Gérard Dow personnifia ce rêve, comme Trianon avait personnifié l'autre.
Ces deux rêves nous semblent un peu fous — sans cela seraient-ce bien des rêves? — un peu puérils — tout rêve traduit par la réalité ne devient-il pas ainsi ?