‹ Petits maîtresChapitre 4 sur 4 · A PROPOS · texte numérisé non relu

A PROPOS

DE

PIETER DE HOOCH

Les peuples heureux n'ont pas d'histoire, assure le proverbe. Est-il, d'ailleurs, nécessaire qu'ils en aient une ? — Tant de silence enveloppe Pieter de Hooch qu'à coup sûr il fut un homme heureux.

A-t-il été amoureux et charmant, ou bien grave en quelque recoin familial que berçaient les lointaines agitations du dehors ? Faut-il voir en lui l'artiste hanté par un idéal, toujours recherché et jamais atteint en sa plénitude, ou bien, plus simplement,

un artisan génial, inconscient de sa supériorité ? On ne sait.

Chose curieuse, le gris, inquiétant pour tout autre, charme dans celui-ci. Ainsi in-

connu, Pieter deHooch plaît mieux. On tient à le faire à sa fantaisie; une notice entraverait la joie de l'imaginer. Enfin des dates et de l'histoire mettraient du bruit autour de son être tout de silence et de rêverie. Fermons plutôt les yeux, et d'une âme aérienne songeons à ce qu'il put être, — à ce qu'il fut, n'en doutez pas.

Donc, en rêve, je le vois timide, d'allure svelte, d'urbanité peut-être un peu froide, l'esprit jeune et cependant sans dehors ni

éclats trop bruyants. Protestant, certainement, mais avec des attendrissements papistes et des naïvetés de cœur frisant l'hérésie.

Nul rigorisme chez lui : point de gravelure non plus, et même peut-être la haine du demi-monde ou de la passion. Si jamais il éprouva l'amour, il dut s'en effrayer : ainsi l'enfant qui sans le savoir allume un feu de bengale et, épouvanté par tant de lumière, croit à un incendie.

Je ne crois pas qu'il ait connu la grande richesse ni la pauvreté : de naissance et de fortune moyennes, il dut vivre honnêtement, parce que sa nature était telle, et laisser passerles jours au fil du temps, sans désirs, sans haine, très heureux.

On a de lui deux portraits, — lun à la Haye, l'autre à Vienne. Est-ce bien « portrait » qu'il faut dire ? D'aucuns ont douté que ce fût lui. Aucune preuve certaine, en tous cas ; et cependant, à les bien regarder^ on a l'instinct de n'être pas trompé. Cet adolescent au visage sérieux, calme sans raideur, au sourire attristé légèrement — la tristesse est l'ombre du sourire, le rendant plus séduisant, — cet adolescent modeste et de maintien discret doit être Pieter de Hooch, et pas un autre.

Tel il dut être quand, petit bourgeois de La Haye, il s'amusait à son œuvre quiète et peignait en dilettante les choses qui l'entouraient. Tel aussi quand, plus jeune, il se rendait à l'atelier de Rembrandt.

En ce temps-là ^ le maître éblouissait. L'or de sa palette ruisselait sur les toiles de ses élèves. Ils étaient là une dizaine, dont Maës et Fabritius — cette énigme ! — et Metsu déjà charmant, et Dow trop appliqué... Tous devaient plus tard conquérir la renommée et ne paraître jamais, cependant, que les ducats perdus de ce grand trésor de lumière qui était Rembrandt !

Seul parmi eux, Pieter de Hooch n'a point la hantise des ambitions démesurées ; cependant, comme par ironie, à lui seul aussi était réservée cette gloire de continuer pleinement, sans défaillance, la tradition reçue.

Le voici élève studieux, venu là par plai-

* Pendant longtemps, on a cru que Pieter de Hoocli naquit en 1643. Il parait actuellement certain que l'année véritable est 1028.

sir de dilettante, et sans besoin d'en vivre. Son métier appris, il repart, n'ayant point lié d'amitiés avec ses camarades : il retourne à l'existence ordinaire, et, si de temps à | autre il peint, ce ne sera plus que par plaisir personnel, comme le soir on s'amuse à retrouver sur un piano des mélodies chères.

Ce fut ensuite autour de lui un silence protecteur de catastrophes et de joies trop sonnantes. L'adolescent s'est marié !...

Je retrouve sa demeure aux carrelages lustrés, aux meubles droits et de forme Ancienne. Sous les plafonds pendent çà et là des lustres à boule de cuivre rouge ou des cages dorées. Il y a sur les tables des tapis multicolores, ramenés des Indes.

Aux murs pendent des cartes et quelque part le portrait du maître.

Puis, dans la cour souvent ensoleillée, les seuls bruits sont des bruits de lessive : le linge y flotte, fleurant les aromates, et des rires d'enfants résonnent, amusés par les iQousses irisées du savon.

Songez la vie hollandaise intime et recueillie, les joies d'un home régulier et ])resque monastique. Pieter de Hooch les résume. C'est tout.

Parfois, des réunions élégantes mettent leur sage distraction sur le fond gris des actes. Ces jours-là, les hommes en habit de velours et guimpes de matines, les femmes vêtues de lourds satins à plis chantants, se réunissent. On joue aux

cartes, tandis que des valets à l'espagnole passent des rafraîchissements. Le flirt s'y chuchote. Des mariages longuement préparés et rêvés se décident entre deux romances. Ensuite, les goûters passés, les robes sont remises dans les armoires profondes, ce peu de bruit s'évanouit, et la paix demeure, indicible.

Quand mourut Pieter de Hooch ? Encore même réponse : on ne sait ! J'ai sous les yeux une façon de dictionnaire Larousse du XVII* siècle, où sont nommés les peintres célèbres contemporains. On y voit figurer Gérard Dow, « peintre de mignardises, » et Terburg, « peintre de bambochades » ; Pieter de Hooch n'y est pas.

En Hollande, pareil oubli. Oubli est un

t(Tme faux. La Hollande n'eut pas à l'oublier. Elle, si maternellement jalouse de S3S gloires, ne le connut point. Ce fut un étonnement quand on le découvrit. Il était i'op tard ; ni La Haye ni Rotterdam n'avaient gardé ses toiles.

Or ce délicat devait exprimer en peinture la plus délicate des nuances, la plus fugitive, la plus rare... A un degré exquis, il eut l'intuition de ce parfum de vie subtil, de cette essence légère que dégagent les alentours et qui se nomme 1' « ambiance »

L'ambiance est autre chose que le milieu. [1 s'y trouve comme un d^gré d'analyse en plus.

La notion du milieu donne la clef d'événements violents, d'actes précis et d'effets considérables. L'ambiance révèle plutôt l'âme, si reposée soit-elle. C'est la lecture du cœur au repos.

En fait, il semble que nous laissions ainsi flotter autour de nous je ne sais quoi de nous-mêmes, qui le trahit irrésistiblement. Balzac, un jour, se vanta de pouvoir analyser le caractère d'une femme, rien qu\à regarder les touches de son piano, et il y réussit. On dirait que les objets formant la trame de la vie, l'âme se soit réservée de mettre sur eux le dessin et les chatoiements.

Que cela consiste en ceci plutôt qu'en cela, non. Tout importe à l'ambiance, et rien n'y est nécessaire. Regardez : les ten-

tures, la couleur des murailles sont quelconques ; cependant l'air est différent d'à côté : quelqu'un a vécu là, et on le connaît.

Pour avoir lé sens de l'ambiance, une nature spéciale est nécessaire, une sorte de flair moral démêlant une physionomie dans les contours neutres. Les agités, les violents n'ont point ce flair; les minutieux, non plus. Il faut à la fois être très calme, très indépendant de sa propre émotion, et avoir aussi des retours, une certaine subtilité un peu alambiquée dans la sensation.

Pieter de Hooch fut et posséda tout cela. Il est le cristal pur à travers lequel s'aperçoit un paysage, mais qui ne mêle à cette vision aucune irisation troublante ni rien de lui-même.

D'autres, ses contemporains, travaillèrent, certes, à rendre le détail de ce qui les entourait. C'était Terburg décrivant en diplomate la haute existence galante et les amourettes mondaines ; c'était Netscher et Metsu racontant l'amour qui se cote, le demi-monde et ses manèges payés. C'était même Dow essayant de dire quel chimérique pot au feu hantait les cervelles d'alors. Entre eux et Pieter de Hooch, il y a cependant toute la différence qui existe entre des faiseurs de mémoires et des historiens. Les uns montrent des coins de vies accidentels, l'autre dit tout simplement la vie.

Cette vie si bien humée par Pieter de Hooch est l'analogue des grandes avenues droites dont Hobbema éprouva la séduction.

Rien de plus uni, de plus lumineux; c'est celle de chacun, celle que les heures détachent pièce à pièce, avec la même quiétude, et qui s'en va non regrettée, justement parce qu'elle s'est fait oublier !

A quoi bon la décrire! tout s'y ressemble. Pour décor, des pièces luisantes, à murailles nues, meublées sans richesse ; puis toujours une porte ouverte, avec des jours qui viennent, et la perspective de quelque cour paisible dans laquelle s'agite une ménagère; ou bien encore, aux fenêtres, la ville montrant ses canaux silencieux le long desquels de petits bonshommes en manteau sombre se promènent...

Pour personnages, des gens de menue bourgeoisie : femmes assises qui rêvent,

travaillent au nettoyage, ou soignent des marmots ; fillettes au joli minois étonné ; servantes qui furtivement se laissent faire la cour, tandis que la maîtresse du logis est en course...

Enfin, quelquefois, voici les galas dont j'ai parlé : on joue aux cartes avec la flegmatique patience que commandent les amusements de famille, et mystérieux les jeunes gens échangent dans les coins des propos honnêtes.

Tout cela est presque trop simple; mais, en vérité, le personnage est devenu si secondaire !

Une seule chose surprend dès Tabord:

ce sont des lumières, ces belles lumières rembranesques et moelleuses qui se répar-

tissent à des plans divers et font fête à l'œil. Puis l'impression intime survient. Nous savons en quelle demeure nous sommes, chez quels gens, ce qu'ils aiment; un peu plus, on dirait leur nom, et celui de la ville. Enfin on s'aperçoit qu'ils sont là... Qu'y font-ils? Peu de chose, souvent rien. N'importe! ce sont déjà de vieilles connaissances.

— Quoi, vous voici... nous vous attendions!...

Et tout les attendait en effet: c'était écrit dans les choses, dans la tonalité qui enveloppe la demeure, dans l'arrangement des meubles ; c'est le secret de l'ambiance de démêler, ici et là, l'ombre laissée par le passage de l'être, et de mettre dans l'inerte une flamme de vie...

Faut-il croire que le monde n'avance point? Un soir, me promenant aux environs de La Haye, je vis assis devant une maison un homme et une femme. Tous deux étaient à cet âge charmant où les propos, quels qu'ils soient, demeurent semblables et fleurent la tendresse.

L'homme était tête nue, un peu rieur, et fumait une pipe.

Sa compagne, le visage de profil, les yeux demi-baisses, semblait hésiter à répondre oui en disant non.

Derrière eux, le cottage s'élevait, encore trop neuf, avec des murailles en briques rouges qui rutilaient. Des volets verts mettaient sur lui de grosses taches désagréables.

Plus au loin, couronnant le faîte, des panaches d'arbres se balançaient et, autour des causeurs, c'était un parterre de dahlias symétriques dont les têtes frisées regardaient curieusement.

Ce fut sans doute le silence de velours qui partout s'étendait, ou encore la lumière filtrée enveloppant le décor. Ces chose^, qui autre part m'auraient blessé, m'enchantèrent ; soudain je revis la toile de Hooch où deux amoureux sont assis également devant une maison à volets rouges.

Mêmes tonalités, mêmes alentours. A deux siècles d'intervalle, rien n'était changé : ni le rire du jeune amoureux, ni le détour de tête de la femme hésitante; seuls, les costumes avaient disparu faisant place aux

ennuyeux atours de ce temps. Encore, témoin d'autrefois, la pipe était-elle demeurée!

J'eus alors l'impression nette que Hooch, avec sa perception exquise de Tambiance, avait su dégager des choses, telle une vapeur légère, l'âme hollandaise, et qu'aucun autre n'en fut jamais traducteur plus fidèle^

Lui seul eut des accents répondant d'une façon adéquate à la vie intime de son pays, et ce n'est pas une des moindres anomalies de l'histoire que le silence absolu laissé jadis sur une œuvre, la plus nationale peutêtre, qui ait paru en cette époque glorieuse.

L'âme hollandaise !

Il semble vraiment qu'elle se lise dans Pieter de Hoocli comme en un livre merveilleusement clair avec ses retours curieux, ses antinomies un peu déconcertantes et, malgré tout, son particulier attrait.

On y découvre d'abord une sorte de positivisme industriel s'étendant aussi bien aux affaires qu'à la vie du cœur.

Le Hollandais d'alors veut une maison prospère. Il adore la dépense ordonnée, les comptes qui s'établissent par doit et avoir, qu'il s'agisse de son ménage ou de son commerce.

Mettre des joies d'amant dans le mariage n'est jamais venu à sa pensée. Il est trop méthodiste, trop droit, peut-être aussi trop respectueux. Il possède, en outre, la haine

du travail pour rien et du produit mal fait ; l'amour qu'il recherche se chiffre à l'aide des beaux enfants mis au monde. Le nombre et la santé des héritiers sont un capital; il aura donc une famille nombreuse, élevée très strictement et plantée de façon robuste. De même qu'il s'occupe audehors du soin de la fortune, sa femme est le moteur vigilant du gouvernement de la maison. Il la veut recluse, ne l'aime ni élégante ni trop rieuse. Ses robes sont de préférence noires. Ses cheveux sont voilés sans grâce par des mousselines. Ses guimpes sont . grises comme sa vie. A elle, enfin, la surveillance des mioches, de- la servante qui volontiers s'émanciperait, de la cuisine et des lessives.

Les lessives! une partie de Tannée s'y consume. Le linge est, en effet, à profusion et cossu. Il donne le taux de l'aisance comme ailleurs feraient les bijoux, ou la splendeur de la table ; les festins, au contraire, sont rares, bons pour les Flamands. On est mal outillé pour cela. Enfin ils seraient une dépense sans profit durable : donc à supprimer.

Et l'on dirait ainsi, à première vue, qu'il s'agit du peuple le plus évangéliquement égoïste et avare, d'êtres sans nulle envolée, sans gaîté, durs aux misères et uniquement orgueilleux de leur richesse...

Tournons la médaille : voici le revers.

Ce commerçant est un poète. Plus sa conception de la vie a été étriquée et pour

ainsi dire étouffée, plus il se plaît à la colorer de délicatesses menues, presque frustes, qui lui communiquent un charme inexprimable*

La tradition plutôt que son goût personnel l'ont enfermé dans le puritanisme : il se rattrappe grâce à une perpétuelle intrusion dans ses actes de l'à-côté du péché.

Fiancé, il adore les longues fiançailles, les correspondances amoureuses et furtives, les causeries à l'ombre d'un rideau, les serrements de mains. Il est passionné de musique, celle-là seulement qui se fait dans un salon intime et qui est prétexte aux digressions sentimentales. La romance bête l'enchante. Elle lui raconte le paradis défendu.

Marié, à côté du bonheur positif et clirolîométrique auquel il tient comme on tient aux repas à heure fixe, il s'en fait un autre de rêve, [ embaumé, irréel et charmant autant que le ciel sous lequel il vit.

C'est le calme enveloppant son existence qui a des voix berceuses le ravissant. Ce sont les vieux meubles paternels qui ont pour lui des attitudes attendries de serviteurs anciens. Et jusque dans la propreté méticuleuse à laquelle est soumisle logis, se découvre une affirmation de félicité. C'est encore une façon de lutterpour le bonheur que d'empêcher le temps d'attaquer la moindre parcelle de son décor.

Aussi, chose curieuse, la maison un peu nue et solennelle est cependant peuplée. On

y respire une intimité tendre. Il y règne une chaleur d'àme, un air d'accueil. Tout y paraît sans morgue. Une fois admis, on est choyé. C'est mieux qu'une famille : l'amitié vous ouvre les bras, vibrante et se donnant d'un seul jet.

Même, la part du rêve se fait prépondérante : il y a de l'orientalisme dans l'âme hollandaise, un orientalisme inavoué et qui, pareil à tous les instincts hors de route, est le germe de ses grandeurs.

Elle possède, cette âme si bourgeoise au premier examen, la hantise des cieux éblouissants, des mers au-dessus desquelles flotte un ciel immuablement d'azur. Elle garde une prédilection pour les parterres à couleurs éclatantes. Elle raffole des tulipes,

la fleur japonaise par excellence. Les fDrmes rares de leurs pétales Tamusent comme ferait un bibelot d'origine lointaine. Les dahlias trop correctement plissés, avec leurs airs de mandarins en zinc, flattent son goût désordonné pour l'exolisme.

Et, dans les demeures, ne voyez-vous pas, à la place préférée, la double sphère géographique étalant aux regards curieux ses mondes inconnus, tel un livre incomplètement feuilleté qui, sans trêve, sollicite les curiosités ?

A cause de cet orientalisme, peut-être, le prodigieux exode de ce peuple si amoureux du home vers les Indes lointaines ; à cause de lui aussi, le goût des aventures, et cette

peinture prodigieuse où la lumière enfin régna maîtresse.

Simple, l'âme hollandaise devait créer l'art simple ; amoureuse des joies intimes et de la réalité, elle devait la première oser prendre l'homme et ses entours pour modèle, sans souci d'esthétiques convenues ni de traditions honorées. Rêveuse et amoureuse de clarté, elle seule pouvait enfin exprimer avec des sûretés d'accent incomparable les joies de la lumière désirée.

N'est-ce pas l'art, tout l'art hollandais, expliqué? Est-il besoin d'ajouter maintenant combien la part était belle, et comme nous voici loin de ce xvii^ siècle pompeux, où la grandeur n'était plus qu'un artifice, et

la nature un triste modèle à refaire de main d'homme ?

Tout à Fheure, Pieter de Hooch me rappelait les routes unies, si chèrement aimées par Hobbema.

Hobbema et Pieter de Hooch ! Par un caprice de la destinée, ces deux chantres de la Hollande furent indéfiniment unis, dans l'oubli comme dans le triomphe. Et vraiment n'ont-ils pas rendu l'un et l'autre la même douceur des êtres ou des choses ? N'ont-ils pas mis dans leur œuvre délicate un identique parfum d'âme sentimentale et quiète?

Ne nous étonnons point de l'injustice qui

les accueillit: l'heure de leur triomphe ne pouvait sonher qu'en notre temps, — si avide de vérité, ne l'ayant jamais connue, — si passionné pour la paix, ne l'ayant jamais possédée...

Je l'ai aperçue hier.

Elle avait la tête penchée attentivement sur l'ouvrage. On voyait ainsi toute sa chevelure, d'un brun délicieux et fondu dans l'or. Au-dessus du front, les nattes se séparaient, formant deux larges bandeaux à la vierge, puis retombaient en boucles anglaises pareilles à celles de nos grand'mères.

Après la chevelure, ce qui frappait d'étonnement, c'étaient deux mains agiles, deux

petites mains d'un rose apâli, effleuré par la lumière.

Elles étaient en l'air, soutenues par rien, presque transparentes. Follement prestes, féeriques à force d'adresse, elles dansaient comme un carillon de fête, tout en jouant gaiement avec les navettes. J'entendis le cliquetis des bobines qui retombaient pâmées sur le coussin. Chacune, lancée en l'air, prenait son vol, puis subitement s'écroulait retenue parle fil imperceptible: et toujours, toujours ce délicieux remue-ménage des soies, ce va-et-vient des doigts légers les secouant au hasard, tandis que lentement, sur un fond bleu de roi, la dentelle rose se formait.

Je fus ensuite tenté de l'interroger.

— Où avez-vous découvert ce délicieux corsage?

Il était couleur citron passé, d'un jaune soyeux indéfinissable qui éblouissait , et cependant gardait une douceur charmante.

Tel un peintre fantaisiste, il pointait de reflets d'or et de touches claires la dentelle et la dentellière.

Cela se passait dans une chambre sans décor. Nulle gravure, point d'ornements; seule la muraille gris perle, qui, toute nue, souriait quand même aux soies bigarrées.

La dentellière est pauvre : allons, vite, sautez, navettes ; courez, bobines ; fleurissez, dentelles!...

Devant la dentellière, un groupe s'était formé. Il y avait là une vieille femme portant au bras un ridicule, et deux hommes, l'un déjà gris, l'autre très jeune.

Tous les trois causaient ; j'imagine qu'ils se parlèrent ainsi :

— Ne trouvez-vous pas, dit le plus jeune, que voici bien le plus féminin de tous les arts ? Où rencontrer plus de fantaisie? Les bras, d'eux-mêmes, s'agitent joliment en dessinant les fleurs; on les jurerait menés par une fée malicieuse : à chaque tour de navette ils semblent vous appeler. J'eus ainsi l'illusion en passant que cette ravissante travailleuse m'avait fait signe : je me suis approché. Hélas ! elle ne lève même pas les yeux!...

La vieille dame répondit :

— Figurez-vous qu'en l'apercevant, j'ai cru reconnaître une sœur. Nous portions autrefois des boucles pareilles à celles-ci et djes corsages de cette teinte qu'on ne voit plus. Avouez qu'ils sont charmants! C'était le temps où, chaque soir, en de grandes pièces presque vides, les pieds sur un car-

Ireau, nous brodions aussi des mouchoirs pour les bals à venir. . .

Le jeune homme sourit avec impertinence :

— Autrefois, murmura-t-il ; 1830^

peut-être?

Mais son compagnon, attristé sans doute de sa malhonnêteté, l'interrompit :

— Convenons, dit-il, qu'il est des atti-

tudes et des façons d'être caractéristiques. Celles-ci sont indépendantes du temps, de la mode, de ces mille riens qui constituent en quelque sorte le duvet d'une époque. Les boucles anglaises sont, certes, de 1830. Mais, que nous importe, puisque celles-ci ajoutent encore de la jeunesse à ce jeune visage ! Pourrait-on désirer cette 'petite fée autrement vêtue que d'un caraco couleur citron et d'une robe bleu passé? Il y a deux cents ans comme aujourd'hui, un poète rêvant d'une dentellière lui eût donné cette coiffure et ce geste charmant des mains soulevées.

La mode ne tient pas à un temps, elle ne tient qu'aux personnes; c'est la femme qui fait la robe, et non la robe qui fait la femme.

Et, comme la vieille dame l'approuvait, il ajouta en souriant :

— J'ai vu à Rome un Esculape drapé dans la toge, qui rappelle, à s'y méprendre, M. Guizot. Cela prouve simplement que dès l'antiquité les docteurs étaient pédants, et qu'il n'y a pas deux manières d'exprimer un visage doctrinaire.

La vieille dame agita son ridicule :

— Voyez ce sac, dit-elle; rien de si sot aujourd'hui, car il est pendu à mon bras. Cependant le xviif siècle a-t-il jamais imaginé mieux que cette parure... de 1830. Sa gorge de dentelle, étranglée par les rubans, tente l'indiscrétion. Autour, les vieilles soies à ramage ont des airs de bouquet fané d'une mélancolie curieuse et qui

déjà présage les oublis proches. Enfin Fintérieur est de satin clair, si chatoyant, si boudoir, qu'on n'y pourrait mettre, en vérité, que les billets interdits.

Elle se mit à rire, d'un rire encore frais qui sonnait la gaieté, et se tournant vers le jeune homme :

— Que vous semble. Monsieur, de cet autrefois que vous raillez?

Il répondit :

— Sans doute, il y a de la poésie en tout!...

— Surtout sous les cheveux blancs, répliqua-t-elle ; et, relevant la tête, elle braqua ses lunettes sur la dentellière.

— Soit, il y a de la poésie en tout, reprit le plus âgé des deux hommes. Mais le mot

« poésie » est impropre. Nous avons trop rhabitude d'y associer Tidée de rêveries irréalisables, ou la musique des rimes.

C'est « essence » qu'il faut dire, ou peutêtre tout uniment « esprit » .

Cette dentellière est adorable justement parce qu'elle exprime au plus haut degré tout l'esprit de son métier charmant. De même que dans un orchestre, pour produire une impression forte, le musicien supprime les flonflons inutiles, elle est la réalité épurée, dépouillée de tout accessoire capable d'en obscurcir la vision; c'est moins la joie de la voir qui nous enchante que le plaisir de la retrouver pareille à ce que nous avons rêvé.

Son compagnon l'interrompit :

— Le beau ne serait-il donc qu'une de nos imaginations?

— Pourquoi pas? Le beau est une impression satisfaisant complètement l'être par le moyen de la forme et de l'idée. C'est tout. Y a-t-il deux organismes assez semblables pour éprouver les mêmes sensations? Bien qu'aucun contrôle en ces matières ne soit possible, j'en doute. Pourquoi donc vouloir limiter le nombre des impressions? Ce qu'on est convenu d'appeler généralement le laid peut être souverainement beau pour certains. Et justement parce que le beau est infiniment divers, il faut admettre en lui des catégories. Il est plus facile d'émotionner à l'aide de l'exacte image de la réalité qu'avec des idées pures. La théorie des

mondes de Laplace est, par exemple, d ordre esthétique plus inabordable que l'aspect d'un panorama.

— Vous disiez tout à l'heure que le beau devait satisfaire par la forme et l'idée. Ces exemples sont mauvais.

— Certainement; si je les ai choisis, c'est qu'ils représentent très bien les deux termes extrêmes de la sensation d'art. La peinture, au contraire, semble un procédé excellent pour produire aisément celle-ci.

Le jeune homme sourit de nouveau :

— Vous voici croyant aux « beaux-arts » !

— Encore une fois non : il y a des moyens d'émotion plus ou moins complets ; la peinture est parmi les premiers. Je ne dis rien de plus. Un dessin d'Hubert Robert

est un spectacle, hélas! inofîensif. Les Hollandais, au contraire, témoin cette dentellière, ont su mêler l'intellectualité à la représentation de la vie. Raphaël enfin a fait la part égale entre la réalité et l'idée. Voilà pourquoi Raphaël dépasse les Hollandais, comment Hubert Robert n'est qu'un sot ennuyeux.

Ici, le rire du jeune homme éclata, irrésistible :

— Raphaël!

Et il se tourna vers la vieille dame :

— Vous connaissez, Madame, un certain saint Michel ; qu'en pensait-on en 1830?

Mais l'esthète haussa les épaules :

— Ah ! moqueur irréfléchi! lorsque vous connaîtrez les Chambres, vous pleurerez

d'avoir si mal parlé ; et tenez, si cette dentellière pouvait vous entendre, comme elle se moquerait de votre ignorance !

Tous les trois s'étaient rapprochés d'elle, comme pour l'interroger. Elle travaillait toujours; et c'étaient encore ces mêmes cheveux d'un brun si joli, inclinés sur les soies; ces mains, ces ravissantes mains fai-

;ant des signes d'appel au-dessus de la bro-

ierie qui s'achève...

Ils se penchèrent vers le tableautin, lurent, dans un coin de la muraille gris perle, un nom peut-être inconnu d'eux, puis s'en allèrent...

Je partis aussi, songeant à cette dentel-

Hère qui exprimait la vie au point d'évoquer devant les passants les symboles inaccessibles de Raphaël, elle si chétive, si mince!...

Il est vrai qu'elle fut de Van der Meer, de Delft, celui-là même que tour à tour les chercheurs ont pris pour Hobbema, Rembrandt et Pieter de Hooch...

Quoi d'étonnant si je rêve encore d'elle! C'était tout l'art hollandais que j'avais vu là.

Fin

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