LE JOURNAL AU THEATRE
En 4848, parmi nous, gens de presse, gens de théâtre, vivait un homme bizarre, suffisamment spirituel, bien connu dans Paris pour avoir donné, pendant vingt ans, mille et une preuves d'un talent littéraire des plus raffinés. Sur la fin de la Restauration, venu d'Auxerre, non pour être comme Petit-Jean suisse d'Amiens, mais pour vivre de la plume, on l'avait fait entrer dans les journaux satiriques, c'est-à-dire dans ceux dont la porte est toujours ouverte à tout venant. H. de Latouche et Nestor Roqueplan, sur la recommandation de Jules Janin , avaient distingué ce grand garçon blond, fantasque, joyeux et dont le prénom était un nom de femme. Il s'était alors escrimé avec une piquante acrimo-
nie dans le Figaro d'alors, celui de 1830 à 183:j. Ces chiffres disent qu'il s'est trouvé là en bonne compagnie, avec Jules Sandeau et George Sand, avec Raymond Brucker, Léon Golzan, Félix Pyat, Alphonse Karr et quelques autres. Par intervalles, se sentant plus d'haleine qu'il ne faut pour écrire, tous les jours, cent lignes, il s'était élancé dans le roman. On sait que c'était, d'ailleurs, la forme à la mode. De là deux récits de lui qui ont disparu comme ont disparu dix mille autres : Un Enfant, d'abord, sorte d'autobiographie; puis une théorie de lui, renouvelée de Molière : Les Femmes vengées. — Molière avait dit : « Les femmes sont ce que nous les faisons. » Lui disait : « Si les femmes mentent, c'est que nous leur apprenons à mentir. » Mais répugnant à signer ces œuvres de son nom de famille, non respecté en Bourgogne, il les avait estampillées du pseudonysme d'Ernest Desprez. La seule chose qu'il eût consenti à avouer, c'était un très joli recueil de Nouvelles d'une très grande fraîcheur de sentiment et de forme. Gela reparaîtrait en librairie sous ce titre : Les jours heureux par E. de Yaulabelle.
Éléonore de Yaulabelle, tel était, en effet, son vrai nom. Notez bien que ■ c'était celui de son frère aîné, Achille de Yaulabelle, l'auteur de YHistoire des deux Restaurations, futur mi-
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nistre de l'Instruction publique sous la présidence du général Cavaignac. Un jour, dix ans avant 1848, prenant en dégoût le journalisme et le roman, deux spécialités où le talent se perdait sans donner de profit, il avait cédé au projet ambitieux d'aborder le théâtre. Il le fit donc et il le fit avec succès, mais dans le genre léger. Il y a été aidé, à la vérité, par des collaborateurs qui étaient des artisans chevronnés: MM. Cogniard, j frères, A. de Comberousse, Alboize et Clairville. jOn se rappelle plusieurs de ses pièces. Les échos du Palais-Royal n'ont pas oublié Les trois Di- '.manches, une comédie qu'on a jouée cent fois de , suite, chose assez rare, il y a trente ans. — Au jthéâtre, Éléonore de Vaulabelle s'appelait Jules 'Cordier.
I En homme peu grave qu'il était, ce Bourgui- Ignon transplanté à Paris, ne s'était jamais occupé de politique. Le plaisir, la mode nouvelle, le mot qui court, l'histoire du jour, à la bonne lieure. Cependant le souffle du 24 Février avait
ouché cette tête de liège. Un peu au spectacle les événements, un peu sous l'influence de son icre l'historien, personnage plus sérieux, entièrement acquis aux idées nouvelles, il avait fini )ar se réconcilier avec la Révolution. A la longue iK'me, il était devenu républicain. Mais voyez
inconséquence des choses ! Si, dans l'intimité,
Éléonore de Vaulabelle allait jusqu'à se dire, radical, au théâtre, c'est-à-dire en pratiquant son métier d'auteur dramatique, Jules Gordier ne s&: défendait pas de composer des scènes réaction^ naires. Au reste, pour expliquer cette contradic-»' tion, il faut dire ce qui se passait. Ce qui a le plus souffert de la Révolution de Février, ça été le plaisir, le luxe, l'oisiveté, l'élégance, les goûts de sybarite, et, par conséquent, le théâtre. Les seules journées de Juin ont condamné dix mille familles d'artistes à crever de faim. De là, un éloignement subit, puis un peu de colère, puis beaucoup de rancune. D'un bout de Paris à l'autre, il était de mode alors de faire de l'opposition au régime républicain, du moins dans l'enceinte des théâtres et, ajoutons-le, les applaudissements du public encourageaient ce mouvement.
Ce fut pour marcher d'accord, avec cet appé»tit moqueur des masses qu'on transporta sur les planches tant de moqueries contre la République naissante. Cela avait commencé par la Foire aux idées ; cela devait continuer par les Grenouilles qui demandent un roi, farce donnée au Gymnase. Après s'être associé avec Clairville, un ancien cabotin de Bobino, métamorphosé en Aristophane, Jules Gordier prêta la main à quelque chose de plus fort ; c'était de faire une vive satire
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contre les utopistes du jour, et les deux collaborateurs, en ell'et, firent jouer au Vaudeville, \a Propriété, c'est le vol, une revue des plus mordantes où P.-J. Proudhon était représenté dans le Paradis terrestre sous les traits, d'un serpent à lunettes et la très jolie et très nue madame Octave sous la figure d'Eve, la mangeuse de pommes. La pièce, fort courue, alla jusqu'à cent dix représentations.
Enhardis par une si belle réussite, les auteurs imaginèrent autre chose de fort original. Pour servir de dérivatif à l'influence des clubs et même à celle de la presse des rues,ils conçurent l'ingénieuse idée d'un vaudeville-journal qui serait improvisé par eux, chaque jour, dans l'après-midi, et chanté le soir, par un des acteurs en vedette du théâtre des Variétés. J'ai nommé Hoffmann, ce pauvre Hoffmann, si joyeux en ce temps-là et qui, dix ans après, devait mourir dans une maison de fous, en souriant du triste sourire des insensés.
Entre nous, si puissante que soit la faculté d'improvisation chez certains hommes, c'est une tâche rudo que d'être obligé d'avoir de l'esprit et de la gaieté, tous les jours à heure fixe. Néanmoins cet engagement n'était pas au-dessus de la force des deux auteurs. Ils l'ont prouvé en faisant leur journal-vaudeville quinze jours de
suite sans s'arrêter. Cette petite rnachine de deux cents vers était intitulée : le Cours de la Bourse, titre tout à fait en situation dans le voisinage de la rue Vivienne. Voilà de cela, trente-six ans. Il s'est passé bien des choses depuis lors à Paris et ailleurs. Très certainement le Cours de la Bourse, a été oublié ; les deux auteurs sont morts et aussi l'acteur qui leur servait d'interprète, et aussi, hélas!... la presque unanimité du public qui se plaisait à écouter ces!" amusantes sornettes, mais j'ai conservé le secondnuméro de cet étrange journal, que je donne ici in extenso, et c'est probablement le seul des quinze numéros parus qui sera jamais imprimé !
Il ne faut pas oublier que ces vers datent du
21 février 18i9, Louis Bonaparte étant président
de la République depuis deux mois, c'est-à-dire
en plein courant d'espérances monarchiques.
Hoffmann s'avance sur la scène et dit :
— Messieurs et mesdames, À