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chant. Quand vint l'âge de la puberté, il lui défendit de chanter jusqu'à la mue complète de sa voix ; Darcier iietint compte de la défense, et gâta, probablement un organe qui, tel qu'il est, a pourtant encore du charme et de la puissance, sinon de la fraîcheur. Puis il prit sa volée en province, où, tout en mettant en action le lloman comique de Scarron, il devint passé maître en fait d'armes; il donna, indifféremment, des leçons de bancal, d'espadon, de latte, d'épée, de bâton, de savatte ou de piano. Revenu à Paris, la Révolution du 24 Février l'a grisé. Ce mouvement démocratique, ses poètes, tous sortis du peuple, ce peuple qui fait l'effet d'un Lazare soulevant la pierre de son sépulcre pour vivre à son tour de la vie politique tout autant que les nobles et les bourgeois, oui, tout cela l'a enivré, au plus haut point. On l'a appelé dans un vulgaire bouiboui, dans un Estaminet lyrique, le prototype des cafés-concerts et il a fait la fortune de cet établissement qui, du reste, le payait fort cher. Darcier, d'ailleurs, était déjà apparenté au tliéâtre, étant le frère de mademoiselle Darcier, l'étoile de l'Opéra-Comique d'alors. Meyerbeer, Rossini, Auber, Adolphe Adam, Duprez, Roger toutes les célébrités musicales ont voulu aller l'entendre.
Mieux que ça, il avait autour de lui une cou-
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ronne de rapsodes pour lui faire un répertoire. J'ai déjà nommé Pierre Dupont, fort popularisé, la veille, par la chanson des Bœufs que le théâtre des Variétés donnait en intermèdes. Il y avait là aussi Gustave iMathieu, l'auteur de Jean Raisin, Edouard Plouvier, l'auteur du Chevalier Printemps, et Charles Gille, celui auquel on doit les strophes martiales du Bataillon de la Moselle.
Des peintres, aussi, pour être au courant de l'actualité, pour être dans le mouvement, comme on dit de nos jours, vinrent voir et entendre. Plus d'un jeta sur son calepin aux esquisses, cette tête expressive au front bombé et comme taillé à facettes, aux yeux noirs et profonds, enchâssés sous des sourcils mouvementés, se plissant à volonté. Dès les premiers jours, en analysant surtout la bouche autoritaire aux lèvres sensuelles et frémissantes, ombragées d'une fine moustache brune, les spectateurs intelligents sentirent d'instinct, avant que l'artiste n'eut dit un mot, qu'ils allaient avoir affaire à quelqu'un.
Je suis allé à VEstaminet lyrique comme tout le monde.
Darcier chanta d'abord : Mam'%elle Marie, un petit drame d'amour qui fit pleurer la salle. Après l'idylle sentimentale, il revint comme transfiguré, et tous les cœurs frissonnèrent au chant large et terrible de Pierre Dupont : Le Pain.
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A chaque strophe, les applaudissements redoublaient d'intensité. Aux derniers vers du roirain :
Car c'est le cri de la nature :
Il faut du pain! Il faut du pain!
L'enthousiasme devint de la frénésie.
Qu'on me laisse le répéter.
Le lendemain, Darcier était célèbre, et Hector Berlioz écrivait, dans son feuilleton des Débats, qu'il faudrait « un parterre de rois pour l'applaudir, s'il y avait encore des rois. » Cela se passait au moment des révolutions d'Autriche, de Prusse et d'Italie.
Pour notre compte, nous croyons fermement que les têtes couronnées lui auraient répondu comme le général Cavaignac, à une soirée de la rue de Varennes :
— Monsieur Darcier, c'est sublime ! Mais je ne vous laisserais pas chanter le Pain dans les faubourgs.
Lazare Hoche a pacifié la Vendée ; le général Cavaignac, lui, s'était donné pour tâche patriotique de pacifier les rues de Paris si cruellement troublées à la suite de la Révolution nouvelle. Il était tout simple que l'illustre soldat empêchât cet autre Therpandre de promener ses accents d'insurgé à travers les quartiers du travail et de la misère.
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— Que voulez-vous ? cette cantate du Pain, quand elle passait par la bouche de Darcier, elle devevenait presque un signal de guerre civile !
— Ces vers-là, disait Antoine Fauchery, ils empaumeraient même les aides-de-camp de Chamjfir. (Diminutif du nom de Changarnier.)
Au fait, cette sorte de prophétie se réalisa pleinement.
En 1849, Gavaignac était renversé et Changarnier tout puissant. Après l'échauffourée du 13 juin qu'il avait réprimée si aisément, puisqu'il n'y avait eu ni armes ni résistance, lui et ses officiers se promenaient en vainqueurs tout le long des boulevards. Cependant l'estaminet républicain du passage Jouffroy, qui était resté fermé quatre jours, obtint du préfet de police Carlier l'autorisation de rouvrir ses portes, à la condition qu'on n'y chanterait que des couplets anodins. Les officiers campés sur les boulevards, devant le Gymnase, ayant eu vent de la bonne aubaine, encombrèrent la salle.
A la vue des pantalons rouges, Darcier, qui ne les aimait guère alors, dit à son accompagnateur dans le petit salon qui précédait la galerie :
— Tu vas m'accompagner Le Pain.
— Y penses-tu ! Tu es fou?...
— F.... moi la paix, tu vas voir !...
Aux premières mesures de l'air, les habitués
se regardèrent avec étonnement, n'en pouvant croire leurs oreilles.
Le premier couplet s'éteignit dans un ouragan de bravos. Mais après le second, ce fut un vrai délire.
La faim arrive du village,
Dans la ville, par les faubourgs.
Allez donc lui barrer le passage,
Avec le bruit de vos tambours!
Malgré la poudre et la mitraille,
Elle traverse à vol d'oiseau \\
Et, sur la plus haute muraille, ■ !
Elle plante son noir drapeau. ; ■
On n'arrête pas le murmure 7
Du peuple quand il dit: J'ai faim!
— Sacré nom de Dieu! que c'est donc empoignant! s'écriait un vieux capitaine de l'armée d'Afrique en frisant ses moustache grises.
Tous ceux de ses camarades qui se trouvaient près de lui tenaient le même langage.
Darcier était le premier à s'étonner de cette attitude si adoucie de ceux qu'il regardait comme des soudards. — Ah ! ça, d'où venait leur enthousiasme? Pourquoi tant de mansuétude? A la vérité, sans s'en douter, Darcier avait grandi de cent coudées. Chaque note sifflait comme une
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Hèche aiguë décochée en pleine poitrine de ses nouveaux auditeurs. La pln'ase éclatait comme un défi ; le refrain retentissait comme une menace terrible et prophétique : c'était superbe !
Eh bien ! malgré ses yeux fulgurants, en dépit de son geste provocateur, la puissance de fascination du diseur fut telle, qu'à la fin, lieutenants, f^ipitaines et commandants se levèrent affolés, ûrisés, galvanisés et, trouvant leurs battements lie main d'une sonorité douteuse, se mirent à applaudir furieusement du fourreau de leurs sabres sur les tables de marbre dont la plupart furent brisées.
Darcier seul n'était pas content, car nous l'entendîmes murmurer en mordillant sa moustache, de révolté vaincu :
— Allons, bon ! J'ai fait four ! Moi qui croyais qu'ils allaient me siffler. Voilà que ces gredins-là m'applaudissent ! Tonnerre de Dieu, je n'ai pas de veine !
Ce triomphe était si éclatant, si réellement persifleur que la haute presse s'en inquiéta et voulut s'y mêler. Jules Janin, qui l'ignore? fort ami du vieux roi récemment chassé par le peuple, était l'un des plus hostiles à la Révolution du 24 Février. De ce grand fait historique, inévitable conséquence de 89, il détestait tout, sa devise, son nom, ses auteurs et l'art qui résultait de cet odieux
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ensemble, odieux pour lui, bien entendu. Aussi n'aimait-il pas les manifestations du passage Jouffroy, mais après tout, comme son métier de rédacteur du Journal des Débats lui faisait une loi de parler de tout ce qui se passait alors dans le domaine du théâtre, du chant, de la musique, de l'art, il fallait bien qu'il parlât, lui aussi, de ce ténor du peuple qui était armé du don de transformer en tendres agneaux de Florian même les aides de camp de Ghangarnier. Or, voici ce qu'il en disait :
... Darcier chante et il joue tout ce qu'il chante! Vous lui donnez un couplet, il fait un drame! d'une chanson il fait une élégie ! Il a la voix, l'accent, la démarche d'un comédien, et dans tout ce qu'il déclame, et dans tout ce qu'il chante, on reconnaît Delsarte; Delsarte moins grand, moins éclatant, moins pur; Delsarte encore cependant par la vérité, par l'émotion, par le drame.
En vingt-quatre heures, ce Darcier, qui débutait dans im estaminet grand comme le parterre de l'Opéra, au bruit des bouchons de la bière de mars, au milieu d'un épais nuage de tabac, les verres s'entre-choquant, et les esprits occupés à parler quelque mauvaise politique de malheur, ce Darcier est devenu populaire, populaire autant que Frederick Lemaître, autant que Duprez ou mademoiselle Rachel ! Il paraît, soudain la pipe s'éteint, le cigare inerte reste aux lèvres de l'auditoire; la bière même oublie toutes les lois du bouchon qui part et de la mousse qui siffle; tout se tait, et, bouche béante, cette assemblée de buveurs, de politiques et de fumeurs se met à écouter l'élève de Delsarte.
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Ce que chante Darcier? II chante tout ce qui «e chante et tout ce qui ne se chante pas : des barcaroles, des chansons d'amour, des chansons de guerre, du Gluck ou du... Darcier; car il composé tant bien que mal toutes sortes de mélopées sous lesquelles il déguise sa propre déclamation. Ce qu'il dit le mieux cet homme d'une si vive intelligence, ce qu'il sait le mieux, ce sont les poèmes de Pierre Dupont.
Pierre Dupont, autre point d'arrêt pour Jules Janin. Puisque tous deux, à trente ans de distance, étaient venus à Paris des bords du Rliône, ils étaient compatriotes, et c'était une raison pour que l'auteur de Barnave parlât de l'auteur des Bœufs.
Certes, ce Pierre Dupont n"est pas un des nôtres, il a écrit et noté la Marseillaise de la Faim, il s'est fait le chantre de toutes les misères, de toutes les douleurs, de toutes les vengeances; plus d'une fois sa strophe brûlante et mouillée de larmes a allumé Tincendie dans ces âmes ignorantes, ouvertes à toutes les impressions de clubs, de banquets, de révoltes et de révolutions.
En un mot, ce Pierre Dupont, tel qu'il est, poète, musicien, chanteur, nous paraît un des dangers de ces temps malheureux; pourtant nous n'avons pas hésité à proclamer cet homme un musicien et un poète que la popularité ira prendre avant peu.
Il écrit lui-même les paroles de ses chants douloureux, et quand son poème est écrit, il cherche, en chantant, jusqu'à ce qu'il ait trouvé une mélodie qui s'accommode à sa pensée! Cette mélodie, qu'il fait écrire par un tiers, car Pierre Dupont ne connaît pas une note de musique, est ordinaire-
ment peu compliquée et facile à retenir; elle s'entoure de refrains et de chœurs destinés à courir les rues et les carrefours. Cherchez, et vous trouverez dans chacune de ces compositions eripreintes de souffrances je ne sais quelle colère cachée, quelle ironie et quelle fureur qui éclatent peu à peu en sombres et lugubres harmonies!
Oui, cet homme est un danger, mais cet homme est un talent, et, qui mieux est, un honnête talent; car ce poètemusicien, même dans ses moments de révolte, n'oublie jamais de s'entourer des calmes paysages, des doux aspects, des fraîches senteurs de la campagne.
Pierre Dupont, si on le laisse faire, fera plutôt la chanson du village que la Marseillaise de la ville; il s'adresse aux laboureurs à la charrue beaucoup plus qu'aux ouvriers à leurs métiers. Les femmes, les vieillards, les jeunes filles, les amoureux, les enfants jouent leur rôle de paix et de conciliation dans ces petits drames à demi mystiques; et si trop souvent la colère s'élève inattendue du milieu de ces concerts, du moins cette colère n'est pas cherchée; elle est vraie, elle est simple, elle est déchirante.
Jules Janin finissait ce dithyrambe en racontant un épisode fort curieux de la vie mondaine de ce jeune poète venu des champs du Forez. Trois hivers avant le 24 Février, un peu avant minuit, plusieurs membres du Jockey-Club, le jeu fini, à demi couchés près du feu, s'abandonnaient à la rêverie, repassant les pertes, le gain, l'oisiveté et les passions de la journée, lorsque Pierre Dupont, sans se faire annoncer, debout au milieu de ces salons splendides, le chapeau sur
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la tête, se mit à chanter d'une voix vibrante la Marseillaise de la Faim! C'est quelque chose de lugubre, cette faim ; c'est une complainte terrible, funeste ! On la chante partout, et le peuple la sait par cœur! La mansarde la chante aussi bien que l'atelier, la prison la chante et aussi l'hôpital ! Pierre Dupont un peu élève de Darcier dans la circonstance, la disait de manière à donner le frisson à ses auditeurs. — Du pain ! du pain ! du pain ! Ces jeunes gens l'écoutèrent en silence. Peu à peu ils se levèrent pour lui faire honneur, et enfin ils le prièrent de chanter encore. Alors, pour les remettre de tant d'émotions, il chanta la Vigne, la chanson que Darcier a chantée aussi, mais en riant.
Les plus grands succès du chanteur de l'Estaminet lyrique, furent : Diogène, la Vendange, la Vigne, les Louis d'or, la Musette neuve, la Fée des Bruyères, l'Ange exterminaleur, le Bohémien, la Chasse du peuple, le Bataillon de la Moselle, la Trente-deuxième, les Matelots du grand troisponts, le Beau Nicolas, les Doublons de ma ceinture, la Vache blanche et Jean Raisin qui fit fermer la salle Martel.
De même que tous les hommes célèbres de Paris moderne, Darcier a sa légende, et celle-là est abondamment bourrée de faits, de mots, d'anecdotes. Entre autres particularités curieuses,
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Etienne Carjat, un de ses amis, a narré le trait qui suit, fort caractéristique de l'homme.
S'il aimait la musique, il avait encore plus de goût pour la gymnastique. Le jour où, devant quelques amis — après avoir longuement répété dans le silence du cabinet — il porta, les bras tendus, un poids de cinquante sur chaque main, fut, sans contredit, un des plus beaux de sa vie.
Le parquet de son salon était à moitié défoncé par les poids et haltères. Si faible que l'on fût, il fallait bon gré, mal gré, s'exécuter et soulever quelque chose sous peine d'être éconduit honteusement : « Un homme fort peut tout ce qu'il veut, disait-il souvent. »
Son admiration pour Triât était sans bornes. Il entend dire un jour que le célèbre gymnaste enlevait l'haltère de 200 livres. Il veut s'assurer du fait de visu, se rend avenue Montaigne et dit au professeur en lui montrant les deux boulets de fonte :
— Vous soulevez ce joujou-là?
— Parfaitement.
— Elle est raide...
— En douteriez-vous?...
— Non, mais... je voudrais... voir.
— Soit. Faisons une gageure.
— Laquelle?...
— Je vais essayer d'enlever l'haltère dans les
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règles, mais si je réussis, en écliange, vous me chanterez quelque chose?...
— N. de D. ! Si vous faites ça, tout ce que vous voudrez. Vous avez un piano?...
— Oui, là-haut, au premier.
— C'est dit, allez-y.
Triât retrousse ses manches, se baisse, empoigne la lourde masse, et après l'avoir — en observant tous les temps — soulevée au-dessus de sa tête, la lance au loin dans l'arène où elle va s'enfoncer dans le sable.
Darcier, qui avait suivi tous ses mouvements avec une angoisse admirative, n'y peut tenir. Dompté, il court à lui, serre ses mains, l'embrasse et lui dit d'une voix étranglée par l'émotion :
— Vous êtes un rude lapin ! Montons. C'est à mon tour, vous allez voir!...
Et souriant, radieux, leste et souple comme un jeune chat, il grimpe l'escalier, ôte son habit, son gilet, fait sauter le bouton du col de sa chemise, se met au piano, et pendant toute la nuit, admirable, tragique et comique à la fois, chante comme il n'a jamais rechanté depuis.
Darcier était en bon chemin pour avoir toujours du succès. Il avait une manière, un nom, un avenir. On l'appelait dans les salons. On cherchait à l'attirer au théâtre, où il pouvait prendre
une place à part. Efforts perdus ! Après le 2 décembre, il a disparu dans la pénombre et il a été peu à peu oublié. Ce n'est plus qu'en 1881 qu'il a été question du chanteur. Ses amis, le sachant dans la détresse, ont voulu venir à son aide en organisant une représentation théâtrale extraordinaire à son bénéfice. Cette soirée a eu lieu le 10 février, au théâtre de la Gaîté. La recette était rondelette et assez forte pour tirer l'artiste d'embarras. Darcier s'en est servi pour vivre près de trois ans. On sait qu'il est mort au commencement de 188i.
Les journaux ont cité beaucoup de ses mots, souvent fort colorés, souvent salés, mais on est porté à croire que beaucoup de ces traits ont été fabriqués après coup, ainsi que cela arrive souvent à Paris pour les célébrités du théâtre et de la littérature. — Hélas ! il ne restera rien de lui, pas même un mot !
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