SAINT ELLEVIOU
Toutes les fois qu'un Lauréat du Conservatoire aborde avec un peu de succès les planches de rOpéra-Gomique, un vieillard quelconque, un Nestor de l'orchestre, allant à lui, par amour de l'art, le prend à part et lui dit :
— Jeune homme, pensez à Elleviou.
Elleviou, vous vous le rappelez sans doute, a été un des plus brillants chanteurs du premier Empire.
L'ancien Opéra-Comique en avait fait quelque chose comme un dieu.
On l'assourdissait de bravos, on le bombardait de couronnes et de fleurs ; on le couvrait de billets de mille francs.
Un m-oment, de Marengo à Austerlitz, Elleviou a été regardé comme l'homme le plus heureux de son temps.
Succès d'argent, Elleviou ;
Succès de femmes, Elleviou;
Succès de renommée, Elleviou.
Paris, côté des hommes, s'habillait comme Elleviou.
Paris, côté de l'autre sexe, ne parlait que comme Elleviou, c'est-à-dire en zézayant légèrement.
Un jour, en plein succès, se voyant en belle santé, Elleviou, ne voulant plus être qu'un homme heureux, prit une résolution bien rare chez les grands artistes.
— J'ai assez de fortune pour me retirer à la campagne et y vivre en sage, dit-il. Assez de vaine gloire comme ça. J'abdique. Je quitte le théâtre.
On n'en revenait pas : Elleviou, l'idole des Parisiens et surtout des Parisiennes, se dérober si soudainement à l'enthousiasme de ses contemporains !
Léon Gozlan a écrit, du reste, là-dessus une charmante Étude, sous ce titre : Un homme plus grand que Cliarlcs-Quint.
d'une stalle d'orchestre 7
Évidemment l'éminent Elleviou était plus grand que cet empereur vieilli, lequel abdiqua un sceptre que sa mai n n'avait plus la force de tenir et qui s'en alla finir ses jours au couvent de Saint-Just.
Le chanteur ne se réfugia pas dans une maison religieuse, mais il se fit construire un charmant ermitage sur les bords de la Marne et y vécut doucement, en cultivant son jardin, à la manière de Dioclétien et de Candide.
Petite maison, assez grande pour recevoir une demi-douzaine d'amis, et il n'en faut pas plus. Un parc très vert, entrecoupé d'arbres, de fleurs de pelouses. Entre la cour d'entrée et le jardin, une basse-cour où vivaient pêle-mêle, coqs, poules, oies, dindons, faisans, canards, plus deux jolis petits cochons de Siam.
L'ancien chanteur, qui jouait si bien le Rossignol de M. Etienne, donnait de ses mains à manger à tous ces oiseaux-là, les deux petits cochons d'Inde compris.
En sage, l'homme se disait, du matin au soir :
— J'ai une famille qui m'aime ; — j'ai un abri où je dors, loin des bruits de la ville et des coulisses ; — j'ai des arbres dont l'ombre et le murmure sont à moi ; — j'ai de quoi faire, presque en toute saison, un bouquet qui me rappelle ma promenade du matin.
Et il ajoutait :
— Moyennant cela et quelques livres de choix, est-ce que je ne suis pas l'homme le plus heureux de France ?
Elleviou était, sans s'en douter, l'homme le plus heureux des cinq parties du monde.
Il vivait donc là, dans le silence, sans gloire.
Paris disait de temps en temps :
— ;Ah ça, qu'est donc devenu Elleviou? Où donc est Elleviou ?
L'écho ne répondait même pas.
Nul n'aurait pu dire ce qu'était devenu le séduisant chanteur.
Paris oublie vite.
On parla un peu de ce fugitif de la vie d'artiste, puis on n'en parla plus, puis on crut qu'il avait cessé d'exister.
Point du tout, Elleviou, rose et vert, existait encore.
Un jour, sur la fin du règne de Louis-Philippe, il revint un moment à Paris, mais un moment seulement.
11 alla lui-même renouveler son abonnement au Charivari, mais voyez la bizarrerie des choses ! En redescendant l'escalier, rue du Croissant, Elleviou, le brillant chanteur, trébucha sur une marche, tomba et se tua.
L'apoplexie l'avait foudroyé, en dix secondes.
Ce décès fit naturellement grand bruit. Tous les biographes s'emparèrent de l'événement, ainsi que c'était leur droit.
— Heureux Elleviou ! Point de médecins, ni de pharmaciens, ni de prêtres, ni de parents !
Il en résulta une sorte de renaissance pour le nom de l'artiste.
Eh bien, ce n'était pas tout.
Elleviou était le maire d'une charmante petite commune rurale, une localité obscure au point d'être inconnue.
Savez-vous ce qui arriva?
C'est que ses administrés, non moins enthousiastes que les anciens habitués de l'Opéra-Goraique, voulurent lui rendre hommage à leur tour.
Il se cotisèrent donc et dirent :
— Nous élèverons à nos frais une chapelle qui servira de tombe à ses os.
Et c'est, en effet, ce qui a eu lieu.
Mais le plus bizarre, c'est la pensée du peintre chargé des travaux.
Le Raphaël de village a imaginé de peindre sur les vitraux de cette chapelle, et sous les traits de saint Pierre, Elleviou lui-même, qui ne s'attendait pas à être un jour canonisé.
Supposer que le brillant hussard du premier empire, le joyeux interprète de Trente- et-qua
iO PETITS MÉMOIRES
iwite ei de Maison à vendre, puisse paraître sous les traits d'un si grand saint, c'est pousser un peu loin les fictions de l'art, mais le peintre a eu une bonne réponse.
— Elleviou chantait si bien qu'il a mérité d'être parmi les bienheureux.
d'une stalle d'orchestre h
UN SAYETIER
Episode de la vie d'Odry.
Il existe, vous le savez, une Société des artistes dramatiques. Hommes et femmes, tout ce qui vivifie le théâtre national figure dans cette association fraternelle. Grâce à ce groupement d'intérêts trop longtemps disséminés, bien des misères intéressantes sont soulagées ou supprimées. Une caisse, déjà bien garnie, sert de lien à cette famille de comédiens qui ont trop à faire pour songera être prévoyants ou ordonnés. Si un grand tragédien vieilli se trouve tout à coup sans pain, la Société accourt à son aide et lui en donne. Quand une actrice, hier fêtée parce qu'elle était encore belle, a fini son temps et qu'elle n'a point d'abri, on lui en offre un.
Voilà qui est pour le mieux; néanmoins ce n'est pas de cette pliilanthropique fondation que je voulais vous parler; du moins en tant qu'établissement de bienfaisance. Mon thème était tout autre. Je ne veux que vous dire deux mots du point de départ des artistes et accessoirement de la vocation.
Y a-t-il encore des vocations dans nos temps de prose et de calcul ? Les habitués d'orchestre prétendent que non. De là une déchéance si marquée dans tous les arts. Alphonse Karr affirme que si l'on pendait (on ne pend plus, on guillotine) une dizaine de mauvais comédiens, chaque année, nous n'en aurions bientôt plus que d'excellents, les bons seuls ayant l'audace de se présenter. Est-ce bien vrai? Un autre observateur très sagace, Léon Gozlan, était d'une autre opinion.
— Si vous voulez faire reverdir le personnel de l'art théâtral, rameau trop desséché, vous n'avez qu'un moyen : c'est de recruter les nouveaux sujets parmi les gens du peuple.
Eh! mon Dieu! prendre les recrues dans la foule, les théâtres ne font pas autre chose depuis quatre-vingts ans.
Pour se convaincre de la réalité de ce fait, il
d'une stalle d'orchestre 13
>Liffit de jeter un rapide coup d'œil sur la liste de membres composant la Société des artistes dramatiques.
Nous ne sommes plus à l'époque de Grano de l'.ergerac, où ceux qui montaient sur les planches étaient ou se disaient tous de souche aristocratique. Dans ce grand nombre de sociétaires, il y a même peu de descendants d'artistes, presque pas d'enfants de la balle, comme on dit. Les trois quarts sont d'une source encore plus humble ; presque tous viennent des usines, quelques-uns des ateliers, quelques autres d'une boutique en plein vent.
Qu'importe l'origine, pourvu que letalenty soit?
Notez que cette observation doit être faite pour les plus célèbres : Bocage, qui a eu une si grande influence sur le mouvement littéraire de 1830, avait commencé par être ouvrier tisseur ; Frederick Lemaître a été quelque chose comme apprenti ébéniste; Arnal raconte lui-même, dans des vers assez bien tournés, qu'il a été boutonnier. Z***, si souvent applaudi sur une de nos scènes les plus brillantes, étant enfant, vendait des tartelettes aux passants comme le premier Mentschikoff, lequel est devenu prince, père d'une lignée de princes.
Le plus curieux point de départ, peut-être, a été celui de l'un des acteurs les plus populaires,
il y a trente-cinq ans; c'est nommer celui qui réjouissait tout Paris quand il jouait VOiirs et le Pacha, ou bien les Saltimbanques.
C'était là, du reste, un des souvenirs que le père Du Mersan, le joyeux auteur du Coin de rue, aimait à raconter.
Venu à Paris sur la fin du Consulat, ce futur auteur s'occupait d'abord de numismatique ; ce n'était qu'à ses moments perdus qu'il lui était permis de penser au théâtre. Se faire jouer n'est pas très facile aujourd'hui; en ce temps-là, à ce qu'il paraît, c'était la mer à boire. II n'y avait que vingt-cinq auteurs connus, mais ces vingt-cinq garnissaient toutes les scènes sans permettre à un débutant d'approcher.
Cependant, un jour, en flânant sur le boulevard du Temple, le jeune homme aperçut une pauvre petite maison enfumée et sans relief d'aucune espèce; on y voyait un écriteau, modeste comme elle : Théâtre sans jjrétention, titre encourageant pour un inconnu. L'enseigne ne mentait pas. Ce théâtre n'avait la prétention ni de payer chèrement de grands artistes, ni d'enrichir des auteurs célèbres, ni d'attirer l'élite du beau monde. Les places de première loge étaient de douze sous, et le parterre de vingt centimes. Tranchons le mot, c'était un boîii-boui.
— Voilà mon affaire, se dit le débutant.
d'une stalle d'orchestre 15
Et il alla y porter son premier manuscrit : La Ravaude use de bas.
A huit jours de là, le directeur lui dit : — Je prends votre pièce. Venez à la représentation de ce soir; vous verrez jouer mon monde, et, après le spectacle, nous ferons la distribution des rôles de l'ouvrage.
Les choses arrivèrent comme elles avaient été convenues.
Quand le rideau fut retombé. Du Mersan alla chez le directeur. Là, les premiers sujets de la troupe furent choisis pour les divers personnages de la pièce ; puis, comme il restait un rôle de peu d'importance, Vimpresario reprit :
— Ne vous inquiétez pas de celui-là; nous le donnerons au savetier.
Qu'était-ce que le savetier? Probablement un type comme le Financier. ou le Matamore?
Trois jours après, quand le jeune auteur se présenta à la répétition, le directeur demanda au régisseur :
— Tous nos acteurs sont-ils là ?
— Il ne manque que le savetier.
— Eh bien, appelez-le.
Aussitôt, l'employé, s'en allant ouvrir une fenêtre derrière le fond de la toile, fit entendre une
d6 PETITS MÉMOIRES
espèce de cri comme celui que poussent les badigeonneurs quand ils peinturlurent les maisons.
— Hiiiiiiiiiii ! Psst!...
Bientôt Du Mersan vit sortir d'une échoppe située en face de la fenêtre, dans la rue des Fossés-du-Temple, un savetier, non déguisé., mais véritable.
Posant sur son établi un ancien soulier auquel il était en train d'ajuster un béquet, l'homme traversa la rue, entra lestement par la petite porte des acteurs et arriva sur le théâtre.
Il n'avait même pas pris la peine de passer une veste et d'ôter son tablier de cuir.
— Ah ! te voilà, guiaf! lui dirent les autres.
— Oui, cabotins, mes camarades, répondit-il ; c'est bien moi.
— Il paraît que tu as un rôle dans une nouveauté, la Ravaudeuse de bas.
— Tiens, c'est presque de ma partie, ça.
En voyant le nouveau venu, en l'entendant parler, le débutant ne put dissimuler sa surprise.
— Gomment ! dit-il, c'est donc réellement un savetier qui jouera le rôle?
— Oui, répondit sans façon le directeur, mais
d'une stalle d'orchestre 17
que ça ne vous elTraie pas; il connaît son affaire ; voilà déjà six mois qu'il fait partie de ma troupe on qualité de surnuméraire. En attendant d'avoir (les appointements, comme il faut vivre, il continue dans la journée son métier de restaurateur Je chaussures. Ah ! il a le feu sacré, il étudie en raccommodant les souliers de ses pratiques. C'est un garçon qui a d'ailleurs un nez prodigieux, taillé en bouchon de carafe. Je suis sûr que ce nez l'aidera à faire son chemin. Il joue ce soir. Jugez-le. Vous verrez qu'il a du chien dans le ventre.
Ce savetier était un jeune garçon de dix-huit à vingt ans, plaisamment tourné et doué d'un de ces visages dont le seul aspect provoque l'hilarité. Et puis, ce diable de nez! Du Mersan se disait :
— Il y a une destinée d'artiste dans ce nez-là!
Il ne se trompait pas.
Le savetier n'était autre qu'Odry, d'homérique mémoire.
Qui n'a pas vu Odry aux Variétés n'a rien vu.
Que de succès ! Le Compmjnon du devoir, la Chanson des bons (j'endarmes, le Chevreuil, Tony ou le canard accusateur, VOurs et le Pacha, les Saltimbanques, que de comédies sans pareilles !
Et tout cela était, un jour, sorti d'une échoppe ! Talma était morose, un jour.
— Qu'avez-vous donc-? lui demandait Ligier.
— Mon cher, je suis jaloux d'Odry.
Pour en revenir à la vocation, hélas! on la cultive. La Société des artistes dramatiques paraît favoriser ce mouvement. — D'où le mot du vieux F...
— On commence à voir des dynasties de comédiens comme il y a des dynasties de gens de lettres et de peintres. Mauvaise chose pour le théâtre ! Mauvaise chose pour l'art !
LES DEUX CENTENAIRES Le grand Potier.
Il y a longtemps, bien longtemps, vers 1840, je crois, à l'époque où je faisais des comptes rendus de théâtre pour VEntfacte et pour le Corsaire, le hasard me fît me rencontrer avec un acteur encore jeune, ni trop bon ni trop mauvais, mais qui était le fils du comédien le plus populaire de ce siècle. Je veux parler de Charles Potier. Celuilà a joué dans un très grand nombre de pièces de petits rôles modestes. On se rappelle surtout une très jolie comédie de Dennery et de Grange, Amour et Amourette, où il se montrait auprès de mademoiselle Judith, alors fort jeune et excessivement jolie. Chose peu commune il y a quarante ans, l'ouvrage fut joué cent fois de suite, ce qui était un événement.
Étant un acteur de troisième ordre, Charles Potier se piquait d'être aussi littérateur. Le catalogue Solesme vous apprendra qu'il a fait jouer dix ou quinze saynètes sur les petits théâtres, mais ce n'était pas tout ce qu'il écrivait. Parfois, quand il avait un peu de loisir, ce qui était rare, il prenait plaisir à jeter du noir sur du blanc. — Que faites-vous donc là, Charles ? lui demandait-on. — Les Mémoires de mon père, répondait-il. — Les Mémoires de Potier! Et qu'est-ce que le bonhomme aurait donc pu avoir à conter au public en dehors de son rôle des Petites Danaïcles ou de son succès dans le Bourgmestre de Saardamf Potier n'avait presque pas vécu en dehors du théâtre. Pourtant, à entendre son fils, il y avait eu, dans le courant de cette existence d'artiste, une vingtaine de traits assez instructifs ou assez piquants pour qu'on songeât à les mettre dans un livre.
Dans ces mêmes temps, on m'avait confié la rédaction en chef d'une petite Revue du dimanche, sorte de Magazine, uniquement composée de petites Nouvelles, d'Esquisses de mœurs, d'Épigrammes et de Souvenirs (on dirait aujourd'hui de Racontarsj. Charles Potier m'apportait de temps en temps quelques articles.
— Eh bien donc, lui dis-je, un jour, faites une chose ; tronçonnez pour nous les Mémoires
d'une stalle d'orchestre 21
de votre père. — Bonne idée, répondit-il. — Et, à dater de ce jour-là, la Revue en question publia des épisodes se rapportant à la vie du grand comédien.
Il y a quarante ans, un journal littéraire avait toujours peine à vivre, même en usant d'une iiéroïque parcimonie. Le Magazine dut disparaître assez vite et, suivant ce qui arrive en pareil cas, tous ceux qui se trouvaient là s'éparpillèrent, dès le lendemain, sur le pavé de Paris, afin de chercher fortune ailleurs. Charles Potier resta, bien entendu, au petit théâtre où il jouait ses joyeux rôles et c'est là qu'il est mort.
Mais que vous dire? Dans l'un de mes cartons était demeuré un de ses Manuscrits ou, si vous l'aimez mieux, un de ses Souvenirs. Qu'en faire? Le brûler? Je ne l'ai pas osé. Je ne l'ai pas voulu. Après quarante-quatre ans, l'occasion se présente de publier le récit, et cette même occasion je la saisis aux cheveux. Ces pages d'un autre, que je mêle à l'un de mes livres, j'espère qu'on ne me blâmera pas de les publier, d'abord parce qu'elles touchent par un côté à l'histoire de ce siècle, et secondement, parce qu'elles se rapportent aux hommes et aux choses du théâtre.
Ainsi le lecteur n'oubliera pas que, dans ce qui suit, c'est Charles Potier, le fils du grand Potier, qui a la parole.
« Mon père eut une carrière brillante, malgré les grandes difficultés qu'il rencontra, d'abord, et qui faillirent cent fois le rebuter. Heureusement il n'en fut rien, pour l'honneur du théâtre, pour celui de son nom et de sa fortune. Il lutta victorieusement contre les cabales des envieux et des ignorants ; il eut beaucoup à faire, mais il en vint à bout.
» En 1826, Potier joua au théâtre de la Porte- Saint-Martin une pièce de circonstance pour la fête de Charles X. Cette pièce avait pour titre : Les Invalides. L'administrateur, en montant ce petit ouvrage, n'avait vu qu'un succès éphémère mort avec la circonstance. Loin de là. Potier y mit bon ordre, car dans cette bluette il fit la création la plus inconcevable, la plus miraculeuse, celle du Centenaire; jamais théâtre secondaire n'avait eu à citer, dans ses fastes, une semblable tradition. Talma disait que ce trophée de Potier l'empêchait de dormir. C'était réellement bien beau, cette tête vieille sans caricature, ce corps courbé et grêle, ces jambes vacillantes et ployées, ces yeux éteints, cet organe qui semblait s'échapper avec peine de sa poitrine. En un mot, c'était un rôle complet. Cette épithète est, selon moi, le plus grand éloge qu'il soit possible d'en faire.
» Tout Paris voulut voir les Invalides. Ce vau-
d'une stalle d'orchestre 23
deville ayant survécu à la circonstance, on en avait élagué tout ce qui pouvait y avoir quelques rapports. Une loge d'honneur était réservée aux vrais invalides qui assistaient dix par dix aux représentations de ce petit ouvrage, si intéressant pour eux. Quelle fête pour ces bons vieux militaires ! On vit deux manchots qui, ne sachant comment exprimer leur admiration, s'arrangèrent ensemble pour faire, avec les deux mains qui leur restaient, l'office d'un excellent claqueur. Le centenaire véritable, âgé de cent quatorze ans, que Potier retraçait si bien, voulut absolument se voir sur le théâtre. On le transporta, avec les plus grandes précautions, à la première place de la loge d'honneur. Ce fut une grande solennité. La salle, remplie de spectateurs jusqu'aux corridors, partageait sa vénération entre l'imitation et la réalité, entre le vieux soldat et le comédien extraordinaire.
» Après la pièce, le bon vieillard, les larmes aux yeux, voulut absolument qu'on lui amenât son confrère, sa partie double, son Ménechme. Le public encombrait le foyer. Cependant on forma une haie, et Potier, grimé et toujours vêtu en centenaire, fut présenté à son original. Ce spectacle touchant provoqua des tonnerres d'applaudissements. On fit asseoir les deux vieillards, dont l'un avait cinquante-huit ans. On leur
servit une bouteille de vieux Bordeaux, et les voilà trinquant, causant du temps passé, se rappelant leurs campagnes, oui leurs campagnes, car Potier aussi avait été militaire. Les deux braves se comprirent facilement. On parla du maréchal de Sasqiie (Saxe), ainsi nommé par le vieux soldat, et puis ils se reconnurent. Le vrai centenaire, qui avait conservé toute sa mémoire, surtout en ce qui concernait son régiment, se souvint d'avoir été le sergent-major du faux centenaire. Ils avaient combattu ensemble sous les mêmes drapeaux, l'un comme conscrit et l'autre comme vieux troupier. La situation devint de plus en plus intéressante; ils finirent par se presser dans les bras l'un de l'autre, au milieu des bravos redoublés des assistants.
» L'heure de se séparer étant arrivée, le vrai centenaire dit à Potier, avec un accent qu'on ne saurait rendre : Vous êtes heureux, vous, monsieur! Dès que vous vous serez lavé le visage, et que vous aurez enlevé le rouge et le noir qui le couvrent, vos rides disparaîtront, et vous redeviendrez jeune, mais moi, s'écria-t-il d'un ton douloureux, qui me rendra mon jeune âgef Je serai toujours le vieillard centenaire! Ces paroles émurent vivement tous les témoins de la scène. On prodigua de nouveau au vieux brave les soins les plus affectueux. Comme il était tard, on voulut lui
d'u^e stalle d'orchestre 25
préparer au théâtre, un lit et un excellent souper, mais il ne put se résoudre à découcher. Il fallut absolument le reconduire à l'Hôtel des Invalides, au milieu de ses compagnons d'armes.» Ce récit est fait avec infiniment de naïveté, mais que de sincérité il y a là-dedans! Est-ce qu'on trouverait mieux dans Tallemant des Réaux et dans Bachaumont ?