LES ACTEURS DA^S LA RUE
Voilà un des grands plaisirs du peuple de Paris : voir les célébrités du théâtre passer dans la rue, sans déguisement, comme tout le monde. On objectera qu'il n'est rien de plus puéril. Vous direz que, le rideau baissé, aussitôt que la pièce est finie, quand le costume du rôle a été remis au clou et qu'on a effacé le fard, il faut de toute nécessité que l'acteur reprenne la forme vulgaire de tous les autres citoyens. Vous chanterez tout ce qu'il vous plaira à l'effet de faire comprendre qu'il n'y a plus à lorgner, ni à siffler, ni à applaudir : le Parisien n'en regardera pas moins ce fait pour une rallonge au spectacle.
— Tiens, voilà Got qui passe ! Pourquoi a-t-il l'air si sérieux? Ah ! le farceur !
Got est un homme des plus honorables. On l'a
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tenu pendant trente ans, on le tient encore pour un artiste d'un grand talent. Il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur pour avoir professé au Conservatoire.
Les vrais gens du monde prennent plaisir à se croiser avec lui ; on est très heureux de le prévenir pour faire l'échange d'un salut. Pour le Parisien pur sang, badaud de père en fils, depuis Panurge jusqu'à nos jours, c'est bien cela, si vous voulez, mais c'est aussi mille autres choses. Ce type du boulevardier, éventé et bête, n'entend pas qu'un artiste soit seulement préoccupé de sa fonction sur les planches et qu'il ne se révèle que comme citoyen en ville. Il exige qu'il soit comédien partout.
A la Comédie Française, Got l'amuse énormément par sa verve et par le jeu de ses gestes. Pourquoi donc est-ce tout différent dans la rue ? Comment ! l'excellent acteur le frôle en passant, et il a une figure grave ? Cela dérange toutes ses idées, Got qui rêve, qui médite ou qui réfléchit !
— Ah ! le farceur ! s'écrie-t-il.
Et le soir, chez lui, il raconte cet épisode à sa famille :
— Figurez-vous que j'ai rencontré Got (des Français) sur le boulevard Montmartre, près du marchand de petits pâtés de Frascati. Il était d'une gravité sans pareille. On l'aurait pris pour
un membre de l'Académie des sciences, section du Bureau des longitudes. Ah ! le farceur!
On a beaucoup parlé des inconvénients de la célébrité.
Qui est plus célèbre qu'un comédien arrivé, jouant, tous les soirs, devant trois mille spectateurs qui ne sont jamais les mêmes ? De cet homme en vue on n'ignore rien, ni son visage, ni sa manière d'être, ni sa voix. Le public tout entier connaît jusqu'à ses tics, et les retient précieusement dans sa mémoire. Aussi, le jeune premier ou le comique, n'importe lequel, ne peut-il faire un pas que le Parisien à l'œil ahuri ne signale sa présence.
— Eh bien, voilà qui est particulier, par exemple, Berton (du Vaudeville) qui vient d'entrer, rue Geoiïroy-Marie, n° 3, vous savez, dans la maison où il y a un bureau de Mont-de-Piété ! Est-ce qu'il aurait besoin démettre sa montre au clou?
Il est bien entendu qu'un acteur n'a pas le droit d'entrer ni de sortir d'une maison quelconque sans que cent bélîtres ne fassent là-dessus des commentaires plus saugrenus les uns que les autres.
Où la question devient curieuse à examiner, c'est dans l'après-midi, sur la ligne des boulevards, depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'au Cir-
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que d'hiver. Dix théâtres, et de premier ordre, sont rangés à gauche et à droite de ce long ruban d'asphalte. C'est vous dire que comédiens et chanteurs des deux sexes vont seul à seul ou par petits groupes à la répétition ou qu'ils en reviennent.
Dire tous les regards obliques par lesquels ils sont visés ne serait pas chose possible. De vingtcinq pas en vingt-cinq pas, il se fait au milieu de la foule un mouvement de vif remous comme cela se fait en pleine mer au moment de la marée montante. Saint-Germain en veston bleu, le joyeux Berthelier en pardessus, Léonce, si long, si maigre, si étrange, en habit à queue de sifflet, est-ce qu'il n'y a pas là de quoi s'arrêter court ?
Quand le remous se produit sur le boulevard de Gand, entre la rue Drouot et le perron de Tortoni, on est dans la capitale de la capitale. Alors, le coulissier de la petite Bourse, stupéfait de sur^ prise, s'embrouille dans ses chiffres ; le fumeur de cigares oublie de secouer les cendres de son tabac brûlé, le passant ne passe plus.
Il y a une vingtaine d'années, Arnal, quoique âgé, était encore vert. D'un pied alerte, il s'en allait de chez lui à la place de la Bourse, où était alors le Vaudeville, son théâtre. Il nous a raconté que, chemin faisant, il avait vu cent fois des amas de flâneurs se jeter sur lui de manière
à lui barrer le passage. Au fond, ce n'était pas autre chose qu'un vrai sentiment de curiosité.
— Il a des lunettes bleues ! disait toujours une voix.
— Pourquoi bleues ? Pourquoi pas blanches ou vertes? disait invariablement un autre.
— Fantaisie d'artiste. Ils sont tous toqués ! reprenait un troisième.
Un jour, Arnal n'y put tenir et s'écria :
— Pourquoi j'ai des lunettes bleues? Parce que la Faculté de médecine me l'ordonne, et aussi parce que cette couleur m'empêche de voir trop en noir les imbéciles que je rencontre.
Bocage, le grand Bocage, si fatal dans Antony, si superbe dans le Buridan de la Tour de Nesle, si chevaleresque dans l'Albuquerque d'Échec et Mat, Bocage, un des fiers représentants de l'art dramatique, ne prenait pas non plus du bon côté cet appétit des Parisiens, toujours prêts à se jeter dans les jambes d'un artiste en réputation.
Homme de 1830, il faisait profession d'aimer le peuple, politiquement, j'allais dire platoniquement parlant; mais il fallait que les masses n'entravassent pas sa marche pendant la promenade. On n'a pas oublié un trait de sa vie professionnelle à la Porte-Saint-Martin.
Un soir, dans un drame d'Emile Souvestre, l'orchestre murmurait ; Bocage, s'écartant de
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son rôle, s'avança vivement sur le devant de la scène et dit :
— Est-ce à l'homme politique ou à l'artiste que vous en voulez ?
Dans la rue, il montrait la même susceptijjilité.
— Est-ce que je n'ai pas le droit de circuler comme tous les autres citoyens? disait-il en faisant tourner son lorgnon, suspendu à un long fil de caoutchouc.
Quant à Frederick Lemaître, notre Kean, le Talma des boulevards, il ne cherchait pas midi à quatorze heures.
Un jour qu'il sortait d'un cabaret élégant, où il avait vidé une bouteille de beaune première, comme dix ou douze oisifs l'entouraient, il les regarda bien posément dans les yeux, en s'écriant :
— Les jolis mufles !
En ce qui concerne les actrices, il y aurait à écrire un chapitre à part.
Pour ces dames, surtout quand elles sont jeunes et jolies, il n'y a pas que de la curiosité. La galanterie s'en mêle, et parfois aussi l'amour. On les suit. Les bouquets les bombardent. On les assomme de billets doux, de lettres, de protestations de tout genre. Une actrice ! Morceau friand pour les étrangers et pour les collégiens en vacances. Léontine Fay avait reçu cinquante
épîtres de cinquante Werthers différents qui lui disaient : « Si vous ne cédez pas, je me tuerai pour vous. »
Mademoiselle Déjazet montrait une malle pleine de vers écrits à la plume et au crayon par tout un peuple de rimailleurs. Il y avait là-dedans beaucoup de rhétoriciens.
Un jour, dans les galeries du Palais-Royal, elle en arrêta un par l'oreille droite et lui dit :
— Si vous continuez à m'envoyer des alexandrins, je vous reconduirai chez votre maman, monsieur.
L'acteur de Paris le plus répandu en plein air est Hyacinthe.
Habitant des Batignolles, il y a quarante ans qu'on le voit, à peu près tous les jours, coiffé d'un énorme chapeau d'Auvergnat, toujours orné de son nez de Titan, un panier sous le bras, allant faire son marché en personne.
Tout le quartier le salue. Toutes les commères lui parlent. A ceux ou à celles qui l'interrogent sur sa manie de faire la ménagère, le joyeux comédien répond :
— Vu que je passe pour avoir bon nez, j'ai voulu moi-même faire danser l'anse du panier chez moi-même.
Pendant le siège de Paris, tous les acteurs en état de porter les armes s'étaient enrôlés dans
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des bataillons de marche. Tous se sont bien battus. L'un d'eux, le jeune Séveste, de la Comédie Française, est mort tiéroïquement à la suite d'une sortie. De ces artistes toute la population parisienne a dit alors :
— Ils ont su faire aussi très belle figure sur le théâtre de la guerre.
LES DROITS d'auteur
Mars, 1884.
Ces jours-ci, la Société des auteurs dramatiques a publié le n° 22 du Bulletin qu'elle a contracté l'habitude de distribuer, tous les deux mois, à chacun de ses membres. A première Yue, ce cahier ressemble à tous les recueils sans dessin et sans style qu'on est dans l'usage de jeter aux vieux papiers. A quoi bon conserver tant de chiffons inutiles? Les journaux d'hier, les romans dont on nous poursuit, les brochures qui obstruent l'air ambiant? Qu'on en allume le feu, l'hiver ! Qu'on permette, l'été, à la servante de les vendre à son bénéfice, chez le marchand de saucisses !
Pour sûr, voilà ce qu'aura dit plus d'un de nos sept cent cinquante confrères. Mais que voulezvous que j'y fasse ? A force de vivi'e à Lilliput,
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c'est-à-dire au milieu des petits hommes et des petites choses du monde littéraire, j'ai fini par m'attacher aux riens. Ces trente pages, toutes bourrées de chiffres, m'ont attiré presque malgré moi. En les feuilletant une à une, j'y ai vu un travail de fourmis, mais un grand travail. Le budget des droits d'auteur s'y trouve merveilleusement détaillé suivant toutes les zones de la France et de l'étranger. Il est même douteux que le bilan du Trésor public soit plus correctement dressé. Qui aurait cru, que, parmi ceux qui charpentent le drame ou qui gazouillent l'opérette, il y eût de si bons comptables ?
Rien de plus consolant, après tout, qu'un petit voyage à travers ces innombrables totaux. Il en résulte au moins une vérité : c'est que l'art d'éclairer les masses en les amusant au théâtre est devenu, à la longue, une profession aussi sérieuse que le notariat, souvent même plus lucrative. Il est décidém.ent bien passé le temps où le génie ne vivait que de tolérance ou d'une aumône royale. Aujourd'hui Jean Racine n'aurait plus à se courber devant Louis XIV pour dire : « Sire, un peu de bouillon pour le grand Corneille. » L'auteur de Phèdre prendrait sous le bras l'auteur des Horaces. Tout en lui offrant de griller un cigare, il l'emmènerait rue Hippolyte-Lebas à un entresol percé de petites fenêtres, à l'a-
gence. Là, un petit monsieur, qui a parfois un porte-plume derrière l'oreille, demanderait trois minutes au plus au vieux poète pour libeller un reçu ; Pierre Corneille y mettrait sa vénérable griffe, et une main de caissier lui tendrait, en papier ou en or, le loyer de ses beaux vers.
Est-ce que ce système ne vaut pas cent fois la dédaigneuse pension de mille livres que recevait le bonhomme par le canal d'un commis de Colbert?
En y réfléchissant avec un peu de sang-froid, on voit qu'il n'a pas fallu moins de deux cent cinquante ans pour amener le droit d'auteur au point où il en est de nos jours. Tout le long de cet ancien régime, que tant d'ignorants bélîtres font mine de regretter, il était convenu que le talent d'un écrivain de théâtre ne devait tout au plus lui rapporter que de quoi acheter des culottes. Si Ton voulait s'en donner la peine, il y aurait à exhiber à ce sujet une charretée d'anecdotes, toutes fort plaisantes comme celles qui concernent les meurt-de-faim, lisez les bohèmes. Je ne m'arrêterai à aucun de ces traits, pas même à l'aventure de Dufresny, ce spirituel bâtard d'un prince, qui, n'ayant pas de quoi payer sa blanchisseuse, prit le parti de l'épouser, afin d'éteindre la dette. Nous avons hâte d'arriver au moment où un grand écrivain dramatique, grand
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homme d'affaires par-dessus le marché, changea tout à coup la face des choses ; Beaumarchais ne voulait pas que ceux-là fussent exposés plus longtemps à crever de misère qui tiraient de leur tète d'assez belles œuvres pour empêcher la foule de mourir d'ennui ou de bêtise.
Ce maître homme, au reste, était endiablé. Il avait appris la guitare aux trois filles de Louis XV. Il avait eu ces fameux procès qui nous ont permis de si bien rire de l'ancienne judicature. Il avait fait la fameuse édition de Voltaire àKelh. Il avait vendu des fusils aux républicains des États-Unis insurgés contre l'Angleterre. Tant d'affaires le poussaient à se frotter aux gens de loi, aux gens de finance, aux gens du monde, aux gens de justice et aux gens d'Église. Et finalement, toute comparaison faite, il s'était écrié :
— Eh bien, oui, les gens de lettres valent mieux que tout ce monde-là; mais les gens de lettres sont sans le sou. Il ne faut pas que cela dure.
A la même époque, il venait de se former une société de marchands de farine, stipulant pour la hausse des prix.
— Pardieu, se dit l'auteur du Mariarjc de Figaro avec sa verve railleuse, je ne vois pas pourquoi les fariniers de l'esprit ne formeraient pas de même bande à part, destinée à substituer la
force de l'association à la faiblesse de l'isolement.
Et le lendemain, tout en riant, il convoquait ses confrères chez le Suisse, cabaret de la terrasse des Feuillants. La Société des auteurs dramatiques était créée.
Un jour, en 1843, dans les salons de Lemardelay, rue de Richelieu, nous avons entendu H. de Balzac raconter ce fait en le glorifiant. De ce Beaumarchais tant honni, le grand romancier faisait presque un demi-dieu.
— C'est lui, ajoutait-il, qui nous a appris à réclamer ce qui nous est dû; c'est lui qui est la cause première de la belle posture de tels et de tels qui n'ont même pas lu ses œuvres!
A la vérité, Beaumarchais n'était parvenu qu'à faire admettre le principe, mais c'était déjà beaucoup. Grâce à lui, il fut stipulé que tout acte rapporterait un droit chaque fois qu'on le jouerait. Cette nouveauté était en opposition avec la coutume. En effet, l'usage voulait qu'on achetât un ouvrage en bloc. L'artisan ne recevait qu'un prix, une fois payé.
Quand Sébastien Mercier eut fait jouer son drame de Jean Henmyer, il s'acheta un bel habit de velours avec lequel il alla faire une viSte à Voltaire, récemment revenu de Ferney.
— Ah ! dit galamment le patriarche en tou-
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chant le drap du doigt, je sais ce que c'est que cette étoffe; c'est du Jean Hoimnfer.
Effectivement le droit d'auteur avait rapporté cent écus et ces cent écus avaient servi à payer 'habit de velours.
Suivant les statuts présentés par Beaumarchais, on changea tout cela. Il y eut donc un droit particulier, un tant pour cent sur la recette du théâtre. Évidemment c'était plus conforme à la justice; mais, dans l'origine, ce n'était pas plus profitable. Pendant les orages de la Révolution, le droit n'était que de trois pour cent sur la recette. Sous le premier Empire, même chose. Paul de Kock raconte dans ses Mémoires qu'en 1814, au moment de la première invasion, il débutait en faisant jouer un mélodrame à l'Ambigu; on le payait alors à raison de six francs l'acte. Total : 30 francs par soirée, et ce résultat faisait des envieux.
Ce fut à fort peu de temps de là, sous la Restauration, que M. Scribe, voyant l'institution de Beaumarchais tomber, s'évertua à la relever.
Il le fit, et fort heureusement pour la littérature contemporaine et pour lui-même. Après vingt ans de guerres à outrance, on avait besoin de se remettre à respirer, à faire de l'idylle, à aimer, à vivre. Le théâtre reprit faveur. Il y eut de beaux droits à toucher. Seulement le nombre
des auteurs, qui ne dépassait pas vingt-cinq, doubla, puis tripla, puis centupla. Hier, il était de 750. Demain, on ne comptera plus. Tout le monde sera auteur comme tout le monde est fumeur de cigares.
Je reviens au dernier numéro du Bulletin de la Société des auteurs dramatiques.
Les chiffres qui concernent l'exercice 1884-1883 font voir que le théâtre rivalise de plus, au point de vue de l'or, avec la Californie. Ajoutons qu'il sera bien moins vite épuisé que le pays des placers ; il ne le sera même jamais tant que Paris sera debout. A nos théâtres si nombreux, aux droits de la ville, de nos provinces, de l'étranger, se joint désormais un produit qu'on ne connaissait pas chez nos pères : celui du tronçon de pièce et celui de la romance qu'on exécute dans les cafés-concerts.
Pour cette seule année, dans le seul Paris, cette branche a donné 36,134 francs oo centimes, c'està-dire trois fois plus que le théâtre entier ne donnait à Paris et en France du temps de Molière.
Quant aux droits réunis de Paris, de la banlieue, des départements et de l'étranger, ils forment pour 1875 et 1876 le total de deux millions cinq cent vingt-et-îin mille cent soixantedix francs 67 centimes. — Tout un Pactole.
En résumant les onze dernières années, on
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trouve ce total prodigieux : vwfjt-et-im millions (juatre cent quatre-vingt-dix mille neuf cent dixneuf francs quarante-sept centimes.
Étonnez- vous maintenant que dix des produc- Icurs du théâtre aient maison à la ville et maison ;i i;i campagne, parfois même un château d'orii^iiie historique.
L'ombre de Beaumarchais doit diablement se iiotter les mains en signe de contentement.
COMMENT FINISSEIST-ELLES?
Comment finissent les actrices? — Très curieuse question avec laquelle on pourrait aisément composer un in-folio de mille pages à deux colonnes, en petit texte, sans alinéas.
Un jour, on annonce leur début. Cela se passe ^ à l'heure où elles sont dans leur avril, blanches, jolies, enjouées. Rien qu'en raison de ce fait, Paris est tout en l'air. Le soir venu, on court les voir. Elles paraissent sur les planches, éclairées par le soleil de la rampe. Elles déclament, elles chantent, elles causent, elles dansent, et, avant que le rideau ne se baisse, une pluie de fleurs j tombe à leurs pieds. On les a applaudies à tout rompre. Le lendemain, commence pour elles une existence pleine d'enchantements. Comme le luxe leur sied bien, on leur donne un hôtel, des
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chevaux, une livrée, souvent une cour. La presse, celle qu'on lit le plus, les encense ou les critique, en tout cas, elle s'occupe plus d'elles que des Altesses à couronne fermée. Tout cela dure cinq ans, dix ans, trente ans, quelquefois plus. Néanmoins, un jour, ces triomphes prennent lin. Hélas! l'hiver de l'âge a neigé sur leurs têtes. Il faut prendre congé du public, si l'on ne veut pas que le public prenne congé de vous. Eh bien, qu'arrive-t-il ? Où sont-elles? Que sont devenues ces Étoiles qui formaient la voie lactée du firmament parisien? Cherchez. Peut-être trouverezvous. Pourtant il y a des chances pour que vous ne trouviez pas du premier coup.
Jadis, avant 89, quand la France était soumise aux lois d'une hiérarchie universellement acceptée et que la vie de chacun était réglée comme un papier de musique, il n'y avait à cet égard aucune surprise. De Louis XIV jusqu'aux Étatsgénéraux, si elle avait du talent comme la Champmeslé, ou si elle était séduisante comme la Camargo, tragédienne ou chanteuse, une actrice passait en fêtes les trois quarts de sa carrière. Un matin, la camériste, en faisant la toilette de sa maîtresse, signalait un cheveu blanc ou la première ride. C'en était assez pour qu'on prît un parti héroïque, celui de se retirer. A l'aide d'un placet de dix lignes, sans emphase et sans plati-
tude, on demandait et l'on obtenait une pension. Après quoi, on s'en allait vieillir sans bruit loin des tracas de la ville, à Ghelles ou à Meudon.
Ce sont les charmants Mémoires secrets de Bacliaumont qui nous racontent ces choses-là.
Avec la Révolution française est survenue pour les grandes actrices une ère d'indépendance, soit; ces dames n'ont plus dépendu de la cour ni de l'intendant des Menus, mais les soucis d'une existence dilficile ont commencé pour elles. Rappelez-vous la vieillesse de cette aimable et spirituelle Sophie Arnould dont on cite encore aujourd'hui les mots si piquants. Faute d'avoir imité la fourmi qui amasse au temps chaud pour ne manquer de rien pendant la bise, elle en était réduite à implorer la pitié des Pentarques, sous le Directoire. Et elle a fini, obscurément, dans un hospice de vieilles femmes.
Cette fin, trop fameuse, aurait dû servir de leçon pour toutes les femmes de théâtre. Mais où avez-vous vu que les faits historiques corrigent jamais personne? En ne nous attardant pas dans un passé trop lointain, prenons, si vous le voulez, les choses à dater de 1830, une grande époque d'art et de poésie.
Comment donc ont fini, s'il vous plaît, les actrices d'alors?
Tout nous fait une loi de commencer par ma-
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demoiselle Mars, celle qu'on avait surnommée Célimène, du nom de la grande coquette du Misanthrope qu'elle jouait avec un charme souverain. C'a été la femme la plus fêtée de son temps. Au Théâtre-Français, commissaires du roi, auteurs, comédiens, journalistes, public, tout le monde s'inclinait devant elle. Cela devait aller jusque passé soixante ans, mais qu'y faire?
Le vieux Saturne des mythologues est le seul qui ait refusé de se soumettre. — « Madame, « cessez de jouer, puisque vous ne pouvez plus » vous baisser avec grâce pour ramasser votre » mouchoir, quand votre main l'a laissé tomber » comme dans les Jeux de L'Amour et du Ha- » sard. » Voilà ce qu'il lui disait à l'oreille et voilà ce qu'elle ne pouvait pas entendre. Ne plus jouer ! Autant mourir. Elle mourut, en effet, peu de temps après, et elle mourut de dépit, dit-on, en apprenant qu'une belle et jeune actrice brune venait de représenter Célimène presque aussi bien qu'elle-même.
Puisque j'ai parlé de mademoisolle Mars, il faut bien citer, ne fût-ce qu'en courant, celle de ses élèves qu'elle a le plus aimée, c'est-à-dire la jolie et merveilleuse mademoiselle Doze, depuis madame Roger de Beauvoir. Les Nestors du règne de Louis-Philippe se la rappellent encore dans le petit rôle d'Abigaïl du Verre d'eau, son début. On
n'avait jamais vu figure si rose, ni tête si blonde. Maisarrèlons-nous. Abigaïl s'est mariée à un romancier, liomme d'esprit et sémillant viveur. Dès lors elle a été morte pour le théâtre. Et deux touffes de scabieuses ont été mêlées à sa couronne de myrtes et de roses.
Et mademoiselle Georges, la Marguerite de la Tour de Nesle, la même et opulente beauté qui, durant une nuit, avait, jadis, partagé la couche de César? Amer retour de la Fortune, celle-là, au commencement du second Empire, n'avait pas de pain à se mettre sous la dent. De temps en temps, on lui tendait quelques secours, venant du ministère de l'intérieur; et chose horrible! pour l'aider à vivre ou plutôt à mourir, on lui avait concédé le monopole d'un bureau pour les cannes et parapluies, [à la porte d'un de nos musées!
Vous voyez comment elle a fini.
Alfred de Musset a composé une élégie immortelle sur la mort de la Malibran. Ah! cette fille des Espagnes qui chantait l'italien avec tant de suavité et qui avait donné une âme vibrante à la Desdémone de Shakspeare ! Dis-nous donc, Muse de la dernière heure, comment celle-là a quitté le monde? — Eh ! mon Dieu, très humblement aussi, glacée par un souffle de l'hiver et succombant à une fluxion de poitrine, c'est-à-dire à la
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plus prosaïque de toutes les affections pour une grande cantatrice.
En passant, hâtons-nous de vous conter qu'une contemporaine de cette merveille du chant, Cornélie Falcon, si touchante dans la Juive, a trouvé un bon moyen d'éviter ce dénouement. Ayant vu, un jour, sa voix disparaître, elle a tout à coup dit adieu à l'Opéra, est entrée dans le monde, y a changé de nom et y mène, sans qu'on soupçonne qui elle est, une existence toute bourgeoise. Comment se nomme-t-elle? Dupont? Dupuis?
Duval? C'est quelque chose comme ça. — Étrange mais supérieure façon de se faire son épitaphe !
Ironie du sort ! Cornélie Falcon se nomme de nos jours madame Malanson. Pauvre fauvette qui ne peut plus chanter !
Je ne veux pas m'arrêter à Mademoiselle Rachel, conduite sous les orangers de Cannes par une esquinancie, et tombant épuisée dans toute la force de l'âge et du génie. Une biographie, écrite par Jules Janin, raconte par le menu l'éclipsé funèbre de cette étoile de la tragédie.
Marie Taglioni... La plus éthérée, la plus choyée des danseuses, celle que Théophile Gauthier comparait à une péri, comment a-t-elle disparu? Pour tout dire à ce sujet, il faudrait rompre le mur de la vie privée, et c'est ce que je ne veux pas faire. Contentez-vous de savoir qu'on aurait
pu lui appliquer le mot de Chateaubriand sur Marie-Antoinette : « Dieu lui-même ne pourrait compter toutes les larmes que renferme l'œil d'une reine. » Elle vient pourtant de bien finir à Marseille.
Jadis, il y a quarante ans, on lorgnait beaucoup, aux Variétés, une petite actrice brune, de naissance aristocratique, qui remplissait un rôle dans les Saltimbanques, à côté d'Odry et de Flore. L'amour des aventures avait poussé l'aimable personne en Russie. Là, elle épousa, pour son malheur, un grand seigneur russe, un butor et un ivrogne, qui la battait comme plâtre, après boire. Dégoûtée, elle se sauva, revint en France et dit :
— Je vais donc pouvoir m'endormir du dernier sommeil dans un coin obscur des environs de Paris.
Ceux qui menaient la belle vie en 1849 et années suivantes ne peuvent avoir oublié la jolie madame Octave. C'était celle-là qui, dans la Propriété, c'est le vol, comédie aristophanique jouée au Vaudeville, représentait Eve, en regard d'une parodie du citoyen P. J. Proudhon (le serpent à lunettes). Où est cette tentante actrice ? Sachez donc que madame Octave, touchée de la grâce, a fui le théâtre, il y a quinze ans, et qu'elle est aujourd'hui cachée à tous les yeux, dans le Midi, sous la robe d'une carmélite.
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Il y aurait encore pour le moins une centaine (le traits anecdotiques à vous signaler sur cette délicate question de la fin des actrices. Par exemple, telle pauvre vieille, qui a fait les beaux jours de l'Opéra-Comique, a obtenu à grand'peine son entrée à la maison de Sainte-Périne ; telle autre, encore moins heureuse, dont les jeunes beaux d'autrefois se sont disputé les sourires, est obligée de copier de la musique pour vivre ; telle autre... mais non, en voilà assez là-dessus. C'est une petite Étude de philosophie parisienne que j'ai voulu écrire, à main courante, et non un Martyrologe de jolies femmes.
Mon Dieu ! quelle litanie, longue comme de Paris à Pontoise, j'aurais à dresser ici ! Dans ses Confessions, Arsène Houssaye raconte la fin tragique de Marie Garcia, une de ses maîtresses : un suicide lent. Et Amédine Luther, si jolie et si blonde, comme elle a, au contraire, passé vite ! Et Delphine Fix, devenue madame Salvador, tuée par une embolie. Les avenues du théâtre sont parsemées de roses noires.
Un dernier mot.
En général, toutes les grandes actrices d'autrefois finissaient mal ou finissaient tristement, à cause de leur imprévoyance. Il paraît que les femmes de théâtre d'à présent n'auraient pas à se faire ce reproche. Toutes, paraît-il, aiment
l'argent, et toutes s'entendent à le conserver. C'était sans doute ce qui faisait dire à Léon Gozlan, il y a un quart de siècle :
« Les actrices s'en vont. Il n'y a plus sur les planches que des ménagères. »
Une autre voix, plus désolée encore que celle de l'auteur d'une Tempête dans un verre d'eau, s'est écriée tout récemment :
« Prenez garde ! A l'entrée du vingtième siècle, du train dont vont les choses, il n'y aura vraisemblablement plus au théâtre que des cocottes ! »
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l'âutedr D'Hernani scr Hernani
{Un article inédit de Victor Hugo).
Hernani est la première œuvre dramatique de Victor Hugo ; c'est aussi celui de ses drames que l'illustre poète aura le plus aimé. Hernani a vu le soleil de la rampe au milieu des orages et des tonnerres; on s'est battu pour lui, très réellement, pendant un long mois ; on l'a sifflé avec passion, cent fois de suite; on l'a applaudi, avec ferveur, un pareil nombre de soirées. Vingt journaux l'ont houspillé, vingt autres en ont fait un ctief-d'œuvre, ce qu'il est très effectivement. Il a bravé le temps, puisqu'on le joue encore après plus d'un demi-siècle. Il n'a pas eu moins de huit reprises solennelles sur le premier théâtre du monde connu et sur cent autres scènes à la
suite. Il a usé, en les anoblissant, quatre générations de grands artistes, hommes et temmes. 11 est devenu le thème d'un opéra italien, brodé d'une musique immortelle. Il a eu l'honneur d'une triple parodie en prose et en vers; il a servi de point de mire à la caricature et aussi à la peinture d'histoire. Il a jeté des proverbes dans la langue nationale comme le Cid et comme Mérope. Bref, il a une histoire ni plus ni moins qu'un héros qui passe à l'état de demi-dieu.
Sur la fin du second Empire, quand il fut question de lever enfin le veto qui pesait sur ce noble drame et de le faire reparaître sur les planches de la rue Richelieu, nous finies dans une Feuille littéraire d'alors un article pour saluer ce retour des beaux vers qui avaient charmé notre jeunesse. A cette occasion, Victor Hugo voulut bien nous écrire de Guernesey une lettre que nous gardons précieusement dans nos archives. « Hernani est bien heureux d'avoir des amis tels que vous, » nous disait l'Eschyle proscrit. Cette même parole, elle était applicable à tous les Français d'alors, et ils étaient nombreux ceux qui, pour se consoler des hontes politiques du temps, demandaient à voir renaître l'art de 1830.
Depuis lors, Hernani, phénix toujours renaissant, a ressuscité de nouveau sur la scène française et, cette fois, l'auteur ayant vu cesser son
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redoutable exil, était présent à la fête. Lui aussi a pu voir que ses beaux vers n'avaient pas vieilli. On a rappelé alors tout ce que nous venons de dire; on a refait l'histoire de Jean d'Aragon, rival en amour de Charles-Quint ; on a tout dit, sauf un point, qui était demeuré aux trois quarts caché dans les pénombres de l'histoire ; celui qui se rapporte aux tracasseries que la censure de Charles X avait suscitées à l'œuvre.
Il y avait, à ce sujet, un épisode très curieux et inconnu des jeunes générations. Victor Hugo, attaqué dans l'ombre, avait dû songer à se défendre. C'est pourquoi le poète s'était tout à coup improvisé journaliste. Il a fait un article, un seul, car un seul devait suffire pour qu'on ne songeât plus à lui barrer le chemin. Cet article, il a aujourd'hui cinquante-cinq ans de date. Le Journal des Débats, qui lui a donné asile, l'a fait paraître le !24 février 1830, la veille de la première représentation d'Heniani.
En faisant des recherches sur tout ce qui se rapporte au mouvement des idées romantiques, nous avons rencontré ces pages sur notre chemin et nous les avons recueillies avec la pensée de leur faire revoir le jour. Pourquoi, en effet, ne renaîtraient-elles pas à la manière du beau drame dont elles sont une sorte de préface? Très certainement cette exhumation est un document en
état d'intéresser tous ceux qui s'occupent d'art et de littérature. Les amis du théâtre national les retrouveront aussi avec plaisir.
C'en est assez pour que nous nous applaudissions de les avoir fait revivre.
Les voici donc, reproduites très fidèlement, d'un bout à Tautre.