‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 24 sur 47 · LA GREVE DES MUSICIENS · texte numérisé non relu

LA GREVE DES MUSICIENS

MM. les musiciens de l'orchestre de l'Opéra- Comique ressemblent aux Romains du temps d'Horace ; ils ne sont pas contents de leur sort. Le premier violon s'emporte ; la petite flûte soupire de rage ; l'ophycléide proteste avec éclat. Ecoutez le tam-tam ; c'est un tonnerre qui gronde, mais qui déclare ne vouloir plus tonner. « Qu'ont-ils donc? » se demande le dilettante distrait. Si cet amateur de jolis couplets avait autant de cœur qu'il a d'oreilles, il aurait pu lire, comme tout le monde, l'exposé de leurs griefs. Rien de plus fondé. Ces braves gens ont pour mission sociale d'aider, chaque soir, à l'amusement d'un public blasé, bien repu, bien habillé, couvert de soie, d'or, de dentelles et de diamants,

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et ils parviennent, à la satisfaction générale. Moyennant ce devoir accompli, ils devraient, pour le moins, trouver à vivre. Or, s'il faut les en croire, ils ne vivent pas. C'est pourquoi ils viennent de se mettre en grève.

La grève est toujours un détestable expédient ; P.-J. Proudhon, qui était passé maître en fait de désorganisation, condamnait pourtant cette pratique, nuisible à la société entière, mais surtout à ceux qui s'en font les artisans. L'expérience, unie à la logique, prouve en effet qu'il n'y a pas de grève, si compacte qu'elle soit, si entourée de conjurations solennelles qu'on la suppose, qui, à la fin des fins, ne tourne à la défaite de ceux qui l'ont organisée. On a vu le fait se produire cent fois ; Paris a pu même constater que la chose finissait parfois en mauvaise charge, tout entourée des rires moqueurs de la foule : témoin la grève des cochers, sous le second Empire.

Il est pourtant des cas où ceux qui souffrent d'une injustice ou bien d'un cruel mécompte, ne peuvent avoir aucune autre ressource. On s'y est d'abord pris respectueusement, tout en douceur ; on a réclamé auprès des supérieurs par voie de parlementaires, mais, en ces sortes de choses, la douceur étant mise sur le même rang que la faiblesse, on n'a obtenu que des réponses évasives.

Il a donc fallu songer à un autre moyen. C'est alors qu'on a nommé une commission. Trois ou quatre hommes de la corporation se sont rendus chez une des notabilités du barreau. Là, les plaintes ont pris une forme précise; on a supplié l'avocat d'écrire un Mémoire et de le faire apostiller par trois ou quatre de ses illustres confrères, afin de l'investir d'une autorité plus grande. Quand le Mémoire a été rédigé, signé, imprimé, distribué, on a cru enfin que cet agent de persuasion suffirait pour terminer la querelle. Un Mémoire ! La belle affaire ! Eh ! pardieu, on y répond sur-le-champ par un autre Mémoire, et c'est tout.

Il en résulte que le conflit recommence de plus belle.

Que peuvent faire alors les petits, je vous le demande ?

Pris individuellement, chacun d'eux n'est rien ou fort peu de chose. Qu'est-ce qu'un ouvrier en blouse en présence d'un usinier millionnaire? Qu'est-ce que l'homme qui tient les cymbales comparé au directeu^ de théâtre, presque toujours décoré, généralement bien apparenté, qui a sur toute l'entreprise l'autorité d'un maître absolu? Sultan et czar, un directeur de tliéâtre est très souvent les deux types à la fois. Vous pensez bien que l'homme qui tient les cymbales

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ne peut guère lui tenir la dragée haute. Un geste suffit pour qu'il soit cassé aux gages. A la porte, l'homme des cymbales ! Et, au bout de cinq minutes il n'en est pas plus question que d'une cavatine chantée la veille.

L'aiïaire change tout à fait d'aspect si, au lieu d'un seul réclamant, il y en a tout à coup cent.

Cent hommes qui se plaignent à l'unisson pour le même déni de justice, ce n'est plus déjà une aventure à dédaigner. Il y a du sérieux dans la demande. Cent hommes, numériquement parlant, cela devient respectable, parce que cela peut représenter cent familles et peut-être cinq cents bouches, et peut-être cinq cents consciences. D'où il suit qu'aux yeux des réacteurs les plus opiniâtres, il y a déjà comme un préjugé favorable à l'endroit de la requête. En tout cas, on se met à écouter plus poliment et à lire le placet plus gravement.

Voilà ce qui se passe d'ordinaire en France et en Angleterre à propos des grèves.

Cependant le groupement du grand nombre n'est pas toujours une garantie de succès ; au contraire. Si les petits ont le droit de se réunir, les gros le possèdent bien plus. L'usage, à cet égard, est même tout à fait pour eux. Qu'ils s'agglomèrent tant qu'il leur plaira, jamais la police ne les en empêche. Jamais, au grand

jamais, les juges ne sévissent contre eux, ni les fusils non plus. Aussi est-il admis qu'ils ont la faculté de se tenir plus serrés entre eux que les divers membres d'une botte d'asperges. Étant ainsi d'accord et se sentant riches, ils résistent, mais encore, ayant la liberté, le temps et l'argent pour eux, ils s'arrangent de façon à déjouer à leur profit les effets de la grève en attirant, en engageant, en sous-louant, en achetant, soit dans le pays même, soit à l'étranger, des salariés qui remplacent les insoumis.

Pendant ce temps-là, un ouragan de misères fait irruption dans les cent familles dont j'ai parlé. Cent maladies et vingt décès en sont souvent la conséquence. La faim se présente et dénoue le problème — pour un temps, du moins.

Est-ce là ce qui va se produire pour les musiciens de l'Opéra-Comique?— Il faut bien espérer que non. — Il faut croire que, chacun y mettant sagement du sien, on parviendra rapidement à une entente, souhaitée par tout le monde. — Le fait est pourtant qu'il paraît y avoir, de part et d'autre, comme un certain balancement de bonnes raisons.

Les musiciens ont fait insérer dans les journaux une note explicative de leur conduite. — Ce que contient ce document fait voir que, pour eux, la situation n'est pas tenable. Jusqu'à ce jour, l'or-

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chestre de rOpéra-Comique a coûté 89,800 francs par an, répartis sur soixante-huit musiciens, soit une moyenne de 1,3"20 i'rancs 50 centimes par chaque individu. — Sur ce nombre de 68 exécutants, 16 touchaient 75 francs par mois, soit 2 francs 5G centimes par jour, somme dérisoire, à répoque où nous vivons.

En 18 i8, au moment où le besoin d'une enquête sociale était dans tous les esprits, on s'était déjà préoccupé de cette situation précaire d'artistes tous fort recommandables. — Un soir, dans une petite réunion, Léon Gozlan traitait cette question devant nous, et, bien que timide, comme il était sûr d'être écouté attentivement, il y mettait une très grande verve.

— En ce moment-ci, disait-il, la mode est de ne parler que de la misère des ouvriers. Sans doute, les ouvriers ne sont pas tous sur un lit de roses, ni assis devant un plat de barbue aux câpres, avec du Léo ville dans leur verre. Je vous concède tout ce que vous voudrez à cet égard. Oui, les ouvriers ont un sort digne d'intérêt ; mais il n'y a pas qu'eux d'intéressants. Tenez, je connais des martyrs cent fois plus torturés par les nécessités sociales que les anciens chrétiens ne l'ont été par Néron et parDiocIétien.

Et il citait les musiciens des vingt théâtres de Paris, le chef d'orchestre compris.

— Il y a, disait-il, des économistes qui se roulent dans un océan de chifîres, mais ils ne connaissent pas le budget des petits ménages. On signale des philanthropes qui font semblant d'aller pourrir un jour au bagne ou dans les prisons. Ce sont des cœurs intrépides qui n'oseraient pas visiter la mansarde nue des artistes. On nous vante des faiseurs de lois, de grands orateurs qui se montrent heureux quand on arrive à une juste balance des dépenses et des receltes. Les mêmes, bien fiers, bien gantés, vont entendre, le soir, la musique de Buïeldieu ou celle d'Auber, n'ayant pas l'air de se douter que les exécutants qui servent d'interprètes aux compositeurs s'en vont au cimetière avant le temps, en passant par l'étape de l'hôpital.

Léon Gozlan, je ne sais comment, avait pu étudier les misères intimes de ces obscurs traducteurs de tant de brillants chefs-d'œuvre, et il ajoutait :

— Mal logés, mal vêtus, mal nourris, incertains même du mince tabouret qu'ils occupent à l'orchestre, s'ils ont l'imprudence de se marier et le malheur d'être pères, ils doivent frémir sans cesse sur la vie de leurs enfants. Voyez- vous une famille n'ayant pour ressource que cinquante sous par jour, et devant avoir une tenue d'ar tistes? C'est si affreux que c'est indescriptible.

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Notez qu'ils doivent jouer au théâtre en habits qui ne jurent pas trop avec ceux des spectacteurs. Ajoutez qu'ils n'ont pas le droit d'avoir une figure trop morose. Dites encore que, le rideau baissé, quand la salle se vide, ils ont à se frotter au contraste du luxe, de la richesse et du plaisir. Enfin, dites encore que, l'hiver, dans la saison des pluies glacées et de la neige, quand tant d'autres se retirent en voiture, souriant, chantonnant, ils ont à s'esquiver dans les quartiers suburbains, à à travers la brume et le verglas, trempés des pieds à la tête et ayant le ventre creux. Et puis vous vous étonnez qu'il y ait, au fond de ces misérables, des Catilinas et des Erostrates !

A la vérité, le directeur peut répliquer que ce théâtre est difficile à mener; que, malgré la rotondité de la subvention et la richesse de son répertoire, il n'arrive presque jamais à faire de bonnes affaires, pas même, au bout de l'année, à nouer, comme on dit, les deux bouts ensemble.

Mais, tenez, Jules Noriac a trouvé un moyen de tout arranger.

Ce serait de prendre sur le droit des pauvres une somme de 50,000 francs par an pour allonger les minces appointements des musiciens.

Le théâtre n'y perdrait pas un centime et les pauvres artistes y gagneraient.

Le fera-t-on?

On ne le fera pas !

P. S. On ne l'a pas fait, on n'a pas suivi ce sage conseil; néanmoins la grève des musiciens de rOpéra-Comique à pris fin, par bonheur, mais interrogez les pauvres instrumentistes et vous verrez que Paris ne sait pas empêcher de mourir de faim ceux qui l'empêchent de mourir d'ennui.

11 est toujours admis qu'ils seront mal payés. Mais qu'importe au public? Ces ventres affamés n'en réjouiront pas moins ses oreilles'

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